Un film en un plan: Killer Klowns From Outer Space

 
 
 
 
..ils portent des habits colorés, mais ce ne sont pas des hippies.

Certes ils semblent voyager pour se produire ici et là mais ce ne sont pas vraiment des intermittents.

Allons-y carrément, leur usage de la traditionnelle barbe-à-papa, ainsi que des farces et attrapes en général, est aussi bien un affront qu’une gigantesque et affreuse perversion de la notion-même de fête foraine, et  renvoie pour tout dire une très mauvaise image de la profession… Car au nom du corps circassien dont j’ai un temps fait partie, eh bien je dirais que dans un sens LEURS EXACTIONS NOUS INCRIMINENT TOUS…

..bon, foin de la militance déplacée (cependant-l’est-elle-vraiment ?) mais génie, absolument, de toute la famille Chiodo (Stephen, réalisateur et coscénariste en compagnie de son frères Charles, tous deux coproducteurs, et soutenus à ce titre dans cette courageuse initiative par le troisième membre de la famille, Edward) qui en 1988 délivreront cet opus cultissime entre tous que constitue Killer Klowns from Outer Space. Et c’est cette fois encore (cruelle rubrique) un crève-cœur douloureux que de ne devoir extraire qu’un plan et seulement un seul de ce métrage qui contrairement aux trois-quarts de nos productions contemporaines, ne se contente pas de tourner simplement autour de son sujet (sur ce point, il faut lire absolument le compte-rendu du BIFFF 2016 par Julien Oreste sur le site de Torso – revue de cinéma de genre.)

Tout dans l’attitude de nos envahisseurs transpire en effet la prédation, là-dessus il n’ y a aucun doute, mais c’est dans le détournement du folklore forain que nos auteurs déploient plus concrètement leur thématique : toutes les formes de divertissements apparaissent immanquablement (spectacles de marionnettes  et de mime) comme des leurres, et se feront toujours au dépend du spectateur, comme si chaque finalité d’un numéro (la morale ?) était en réalité la dernière illusion –puisque dissimulant un appareillage de capture absolument impitoyable. Pensons à cette séquence absolument fabuleuse où l’un des clowns amuse ses futures proies en exécutant des ombres chinoises sur un mur, ombres qui finiront par littéralement dévorer leur audience – soit une relecture « pour les enfants » du fameux mythe de la Caverne de Platon, mais à l’ère du capitalisme sauvage déjà bien implanté en cette fin des années 80. Le modernisme posé ici comme illusion sera par ailleurs l’ombre d’un dinosaure, lui-même un rappel subtil du regard un brin reptilien de nos envahisseurs aux nez rouges, non sans avoir au préalable distrait les spectateurs avec des images de cartoon puis de révolution… La métaphore est ensuite poussée vers le consumérisme en général (avec les livraisons de pizzas et de chocolats) et quand enfin les clowns collectent leurs proies prisonnières comme on ramasse les poubelles, là on pourrait presque parler de sélection naturelle appliquée (du coup, quelqu’un sait de quoi ça parle The Purge finalement ?)..

Crève-cœur donc que de ne devoir choisir qu’ un extrait en particulier disais-je plus haut, car non-content d’être intelligent et magnifiquement articulé, le métrage des frères Chiodo est en plus incroyablement beau: le vaisseau-mère des envahisseurs est un chapiteau, très coloré par définition, et chaque niveau bariolé de ce lieu infâme (à la fois de déplacement vous l’aurez compris, mais aussi de stockage car les proies capturées y sont conservées dans des cocons de barbe-papa pour y finir raffinées en boisson-énergisante qui sert juste à faire des rôts, je pense que ça mérite d’être signalé) s’avère en soi un régal pictural de tous les instants. Il en va également de même pour tous les moments un peu clignotants, fluos, ou tout simplement juste magnifiquement éclairés que je ne pouvais pas bien sûr, ne pas citer, faute de pouvoir les énoncer tous. Cependant la déontologie m’interdit de céder à la pulsion esthétique au dépit de l’intention signifiante (déchirements intérieurs, iniquité, tout ça…) et c’est pourquoi j’ai choisi le plan ci-dessous, car avec lui, plus question de se tromper sur les motivations de nos auteurs, ni sur la fibre éminemment subversive de leur propos, que nous tenons absolument à saluer ici.
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..pour nous aider à y voir un peu mieux dans cet éventuel «sous-texte sur les méthodes d’asservissement des masses» un brin sous-jacent, les frères Chiodo se serviront habilement du postulat comme quoi les envahisseurs ne parlent pas notre langage, et finalement le seul moment où ils seront intelligibles pour nous sera quand ils utiliseront un policier comme interprète, à la façon d’une poupée de ventriloque, et sans vraiment tenir compte que c’est un individu fait de chair et de sang. Bizarrement, le policier en question est le membre de notre casting que le film introduit en premier, dès les premières minutes, une fois que le nom des acteurs et le titre ont finis de clignoter là-bas au loin dans le firmament : la caméra se pose tout juste sur la ville fictive de Crescent Crove, symbolisée par l’un des lieux proéminents de l’action (le Big Top Burger, dont le top, à lui aussi, ressemble assez bien à un chapiteau) et tandis que le groupe The Dickies ont à peine entamés le premier couplet du générique (« PT Barnum said it so long ago / There’s one born every minute, don’t you know / Some make us laugh, some make us cry /These clowns only gonna make you die.. ») boum, c’est John Vernon dans l’uniforme du policier Mooney qui apparaît, toisant déjà l’horizon par-dessus l’apparente bonne humeur qui semble régner en ces lieux. Quand un teenager traversera devant lui (pourtant sur les clous) en portant ses courses dans une attitude « ouvertement jeune » (en buvant une bière donc), il dira encore « sale petit fils de pute » . Le teen-ager, ayant perçu malgré tout la mauvaise vibe sans avoir rien entendu – puisque Mooney maugrée du fond de sa voiture -soupirera, lui « ..les policiers », ce qui hein, a le mérite de poser assez rapidement les enjeux.
Vous l’aurez compris, on est loin d’un Rust Cohle qui philosophait sur sa fonction dans True Detective (« We have to be bad guys to keep the others bad guys at the door ») et l’on comprend graduellement que Mooney est ce genre de réactionnaire, pétri de rage et de frustration où s’entremêlent vaguement des problèmes de lutte des classes et de déliquescence des valeurs. Servir d’interprète pour les envahisseurs ne lui fera pas le plus grand bien pour autant (comprenez que son premier réflexe aura quand-même été d’avoir essayé de les mater eux aussi) mais donne tout de même à ce plan une valeur iconique incroyablement forte, d’autant que nous aurons eu l’occasion d’apercevoir ces faciès clownesques dominateurs d’assez près quelque fois et on ne peut s’empêcher parfois d’y voir, à peine maquillés, des visages évoquant vaguement des stéréotypes maffieux, ou de magnats pétroliers, ce qui peut générer dans l’esprit du spectateur une sorte d’ affiliation pleine de sens.
Pour rester dans la joie, concluons qu’il fût longtemps question d’une séquelle en 3D (« Return of.. ») et que le projet, qui n’attendait que de trouver des distributeurs, resta de nombreuses années dans une étrange stagnation jusqu’à ce qu’un communiqué ne tombe pas plus tard que cette année, stipulant que celle-ci sera finalement développée en série tv pour la chaîne Starz (Ash vs Evil Dead) avec qui plus est, toujours les Chiodo Brothers aux commandes.

 

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