Critique : Penny Dreadful (Saison 3) – Contre

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Penny Dreadful

De John Logan

Avec  Eva Green, Timothy Dalton, Josh Hartnett, Reeve Carney, Billie Piper, Rory Kinnear, Harry Threadaway, Wes Studi, Patti Lupone, Shazad Latif, Christian Camargo, Samuel Barnett, Perdita Weeks

Etats-Unis/Grande-Bretagne – 2016 – 9 épisodes de 60 mn

Rating: ★★★☆☆

penny dreadful (photo1 -bandeau)

(Il y a des choses plus graves, on est bien d’accord.)

C’est juste un peu rageant de voir qu’en matière d’innovation télévisuelle, nous vivons dans un monde peut-être un peu moins moderne que ce que l’on pourrait croire, certains parti-pris narratifs et formels ayant depuis quelques temps eus l’occasion de faire leur petit bout de chemin au format comics ou bien sur grand-écran. Après l’excellent revival de Hannibal par Bryan Fuller et en attendant la dernière saison de Leftovers, c’est au tour de la série créée par John Logan de se voir annulée.

Nous savions que Penny Dreadful avait toujours été un succès davantage critique que d’audience, et ses jours étaient comptés depuis la deuxième saison environ. Ce qui est le plus gênant n’est pas encore spécialement la décision de la chaîne Showtime d’avoir attendu l’épisode final pour prévenir de l’annulation, mais bien plutôt les déclarations de John Logan, qui « n’imagine pas la série sans le personnage d’Eva Green », et qui prétend nous faire avaler que celle-ci avait justement toujours été « pensée » pour tenir en 3 saisons. Devant la réaction un peu consternée des fans, cet espèce de gougnaffé admet assez candidement qu’il considérerait volontiers un spin-off (« mais pas tout de suite ah ha ah ») ce qui laisse un arrière-goût plutôt amer au regard de l’esprit du projet original, qui donc apparemment n’était juste qu’un écrin taillé sur mesure à la gloire d’Eva Green, instituée muse d’entre les muses par le showrunner. Certes les critiques sont unanimes, la performance de la comédienne sur les trois saisons est un sans-faute magistral, et c’est effectivement assez injuste qu’elle n’aie pas été encore récompensée par la profession, mais concernant le reste des arguments de Logan, là par contre, on est dans le pipeautage le plus total : pourquoi dès lors avoir pris la peine de développer un univers si dense, aux personnages multiples suffisamment liés entre eux pour pouvoir continuer très bien leur propre périple sans la présence d’une certaine figure centrale, aussi attachante fût-elle..

 

Rendons cependant à César ce qui lui appartient, car cette saison 3 est peut-être bien des choses mais certainement pas ratée, tout du moins pas avant l’épisode de la honte, du désistement et de la trahison – à savoir le tout dernier. En attendant, malgré un éclatement des trajectoires des personnages en fin de saison 2, tout se reconnecte assez bien – à part le retour un peu abrupt de John Clare (le monstre de Frankenstein) à la civilisation (il aurait bien mérité quelques épisodes d’errance supplémentaires, mais bon ça c’est perso) – notamment les mystères du passé d’Ethan Chandler, délocalisé sur le Nouveau-Monde, où seront à la fois éclairés son secret familial coupable et de fil en aiguille, les origines-mêmes de la malédiction qui le transforme chaque nuit de pleine-lune en loup-garou. Force est d’admettre que l’on essaie toutefois de nous « incepter » plus ou moins subtilement en teasant quelque peu un basculement du personnage vers les Forces Obscures (il est en effet accompagné dans son périple par la dernière goule survivante de Mme Kali – l’antagoniste de la saison précédente- et sans l’intervention de Sir Murray, c’est probablement ce qu’il se serait passé) alors qu’en fait (rebond, triple-salto) c’est la déchéance de l’autre Proie Menacée Par les Forces du Mal, Vanessa Ives, qui nous sera en effet relatée alors qu’il semblait tout à fait que celle-ci était en bonne voie pour reprendre le contrôle du cours de son existence. Demeurée à Londres, celle-ci se réajuste progressivement à la société de ses contemporains grâce à l’aide d’une hypno-thérapeute (le Dr Seward) recommandée par le Dr Lyle avant son départ en Egypte, ce qui donnera lieu une fois de plus à un nouvel épisode central consacré uniquement à ce personnage, revenant cette fois-ci sur sa période en institution spécialisée. Episode sublime, absolument, et où l’on apprend qu’après avoir été l’objet de la convoitise du démon Lucifer, elle est désormais celui de son frère jumeau, Dracula – ce qui n’est pas tant une si grosse surprise vu que le secrétaire du Dr Seward n’est autre qu’un certain Renfield (un nouveau venu au casting, Sam Barnett, délivrant par ailleurs ici une prestation plutôt inspirée) et que ce petit détail allait forcément finir par prendre son sens.
Aidée par l’intrépide Catriona Hartdegan, une thanatologue experte dans le maniement d’armes sur son temps libre, Vanessa finit par identifier le Prince des Ténèbres et le confronte seule à seule, bien déterminée à en finir. Si ce n’est que contrairement à son jumeau démoniaque, le vampire n’a jamais souhaité la soumettre mais bien la faire régner à ses côtés. Ce sera l’argument décisif qu’il fallait à la jeune femme trop moderne pour son époque (une thématique récurrente de la série, voir également la révolution sanglante initiée par Lily « The Bride ») pour que celle-ci finisse par se laisser embrasser de bonne grâce par sa sombre destinée. Par la suite, nous ne ferons plus que l’entre-apercevoir au début de l’épisode 8, tandis que ses anciens compagnons d’armes se regroupent pour voler à son secours, sans savoir qu’elle risque en réalité de se révéler leur plus féroce antagoniste. Et c’est là où John Logan nous pisse absolument dans les godasses avec l’épisode 9 – à sa décharge on pourrait presque entendre les responsables de Showtime à l’autre bout du plateau (« It’s closing time, John ! FINISH HER !!! ») – car quand nous retrouvons Vanessa, c’est une femme épuisée qui on ne sait comment, a complètement laissé de côté sa révolte et serait plutôt décidée à laisser son amant de loup-garou mettre un terme à ses tourments. Une volte-face pas si inexplicable somme toute, mais qui déçoit quelque peu après les trésors de caractérisation progressive dont la série avait fait montre jusqu’ici. Tout ceci, l’affrontement avec les forces de Dracula, aurait amplement mérité une saison à elle-seule, quelque chose davantage à la mesure du personnage plutôt que cet espèce de désistement un peu bouffi, qui contrairement à ce que prétend John Logan, est bien loin de lui rendre hommage.

penny dreadful (photo2)

De plus, comme déjà expliqué plus haut, ce qui a énormément déçu les fans, c’est aussi d’avoir pu ne serait-ce qu’entrevoir un tout petit peu le potentiel incroyable des éventuelles futures saisons :

-le voyage du Dr Lyle en Egypte pour étudier la tombe d’Imhotep, autrement dit ni plus ni moins que l’introduction d’un autre monstre assez culte, la momie.
-un autre teasing, pas des moindres non plus : pour soigner son enfant malade, John Clare demande à son épouse si elle désire qu’il appelle le Dr Gull, qui selon l’hypothèse soutenue par Alan Moore dans From Hell, est en fait la véritable identité derrière laquelle se dissimule Jack l’Eventreur.
-l’introduction du Dr Jekyll dans une bromance plutôt empreinte de rivalité des classes avec Victor Frankenstein, sans que l’on aboutisse pour autant à sa transformation célèbre.
-l’arrivée du Dr Seward et surtout de Catriona Hartdegan, qui aurait pu assurer quelques temps la relève en ce qui concerne le rôle féminin dominant en attendant un éventuel retour de Vanessa Ives, dans un état similaire à celui de Mina Harker (« la dernière vampire ») un peu comme dans The League of Extraordinary Gentlemen, une autre création d’Alan Moore, dont Penny Dreadful s’est inspirée très largement depuis le début. Quand au personnage de Sir Malcom incarné par Timothy Dalton, il était en bonne voie pour devenir l’aventurier mythique que le monde connaît sous le nom d’Allan Quatermain.

On frémit également au champ des possibles quand à l’introduction d’autres personnages-phares de la science-fiction anglaise comme l’Homme Invisible ou le Capitaine Némo (pour ma part j’aurais parié absolument à la fois sur l’arrivée du Dr Moreau de H.G Wells, qui aurait certainement été une influence déterminante aussi bien pour Frankenstein que pour Jekyll, ainsi que sur celle de Lord Greystoke, le Tarzan de Edgar R. Burroughs – je suis persuadé que ce dernier aurait pu trouver sa place à l’intérieur de tout ça, surtout avec un personnage comme le Dr Seward dans les parages..) mais surtout, surtout, surtout… quid des pistes narratives laissées en suspend ?

-hormis son créateur, personne n’est au courant de l’existence de la Créature de Frankenstein. Personne n’est au courant non plus des expérimentations un brin contre-nature du jeune savant, quand à sa création on ne sait pas jusqu’à quand il va supporter de ne pas trouver sa place en ce monde.
-à part Sir Malcom personne ne sait qu’Ethan est un loup-garou, mais il ignore également que celui-ci est l’assassin de Sembene, suite au plan machiavélique de Mme Kali.
-quels vont être également les plans futures de Lily, va-t-elle poursuivre sa révolution féministe sanglante en reformant son armée de laissés-pour-compte et de prostituées (idée assez géniale tout de même) et quelle est finalement la place de Dorian Gray au milieu de tout ça ?

penny dreadful (photo3)

Car ces pistes laissées en suspend par l’épisode final sont autant de thématiques laissées à l’abandon, et avec elles, les promesses de confrontations dantesques. Parce que c’était aussi cela, le « pari » Penny Dreadful, rendre hommage à son matériau source (l’horreur gothique) et par-là continuer d’en célébrer la beauté et la pertinence, ce que nous avions cru très fortement possible dans la première saison : toutes les interactions entre les personnages témoignaient de ce même respect, et leur trajectoires respectives en mettaient à jour brillamment les différentes facettes. Le périple du monstre de Frankenstein dans les coulisses des théâtres, puis comme potentielle attraction de foire, en guise de préambule quant à ce que les autres personnages étaient également censés révéler : les sales histoires des grandes familles de la haute-société avec Vanessa, Sir Malcom, Dorian Gray (et même Ethan par la suite, malgré un statut initial de « loner »), le sort des pauvres gens avec Brona et John Clare, et ceux perdus entre les deux comme Jekyll et Frankenstein. Dans les grandes lignes, c’était aussi la célébration de la marge, de la transgression, et si ce n’est l’espoir d’une rédemption, au moins la possibilité pour des êtres brisés par les conventions d’encore une fois, se trouver une place. Mais surtout, au travers de ces parias fantastiques, c’était la célébration de l’esprit, et des âmes qui malgré leurs conditions, ne cessent d’interroger leurs consciences, ainsi que celle de leur époque.

Une fibre perceptible dans chaque dialogues, mais qui avait commencé de se diluer –malgré un très bel épisode d’ouverture de la saison 3, se déroulant le jour du décès du poète Tennyson – dans les péripéties et un agencement un peu automatisé de l’intrigue, laissant définitivement apparaître les ficelles du canevas narratif de la série toujours un peu plus à chaque saison : on a applaudi les précédents et on applaudi ce nouvel épisode central pour les performances d’Eva Green, mais les éléments de résolution culminent toujours un peu de la même façon à chaque fois dans les deux derniers épisodes – une autre création de la chaîne Showtime, The Affair (dans un tout autre registre, j’en suis bien conscient) avec une grille narrative toute aussi verrouillée (distribution de deux points de vue différents par épisode + un flash-forward en guise de conclusion) a quand-même su chambouler, elle, ses propres paramètres et se révéler toujours plus surprenante de saisons en saisons, mais il est vrai qu’elle s’inscrit un peu plus longuement dans la durée . Avec un bouclage certes pas annoncé mais bel et bien planifié, il ne faut certainement pas s’étonner de cette légère baisse de qualité narrative (la mise-en-scène en pâtit un peu mais demeure encore assez classieuse) reste l’idée qu’avec de tels prémices mis en œuvre, et de tels moyens déployés, Penny Dreadful possédait définitivement l’envergure pour devenir un peu le Dark Shadows de notre génération à nous.

 

penny dreadful (photo4)

 

Retrouvez la critique Pour d’Evilhost

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