Filmo-express: Michael Cimino

 

CIMINO

C’est en ce mois de juin pluvieux que nous a quitté Michael Cimino. Figure majeure du Nouvel Hollywood, il est d’abord réalisateur publicitaire avant de se lancer dans le cinéma en signant le scénario écolo du cultissime Silent Running, film de SF de Douglas Trumbull qui voit Bruce Dern prendre la fuite dans un vaisseau jardin afin de préserver la dernière forêt encore vivante, le tout sur la voix de Joan Baez. Fort de ce succès, Cimino est engagé pour un projet à priori beaucoup moins hippie : la suite de L’inspecteur Harry, puissamment intitulé Magnum Force, qui lui permet de collaborer avec John Millius. Ce deuxième épisode voit l’inspecteur expéditif affronter un gang de flics motards, ce qui ne manquera pas d’interroger les propres ambiguïtés d’Harry Callahan. Le courant passera avec Clint Eastwood qui décidera d’acheter un autre scénario de Cimino pour en incarner le rôle principal, en plus de le produire.

 

Le Canardeur (1974) Rating: ★★★★☆

LE CANARDEUR

 

Ce film, c’est Le Canardeur, road-movie réjouissant qui montre Thunderbolt et Lightfoot (titre original du métrage), un braqueur et un jeune vagabond, se lancer dans une chasse au trésor. Précurseur du Buddy-movie. L’irrésistible Jeff Bridges, nommé aux Oscars pour ce rôle, vole la vedette à Clint Eastwood qui semble de toute façon totalement sous le charme de son partenaire. Face aux deux compères, l’excellent George Kennedy (qui nous a également quittés en début d’année) joue l’inévitable ancien complice brutal qui les force à monter un nouveau casse. Présentant de magnifiques paysages sur la musique de Paul Williams, Le Canardeur est un film particulièrement fun (cf l’énorme canon qui donne son surnom au personnage de Clint) mais dont la légèreté se teinte souvent d’une certaine mélancolie. Sorti la même année que Sugarland Express, Alice n’est plus ici ou encore La balade sauvage, il rencontre un certain succès et impose Cimino comme le légitime frère d’armes des Coppola, Spielberg, Scorsese, De Palma et les tous les autres qui ne manqueront pas de marquer au fer rouge le cinéma des années 70.

 

 

 

Voyage au bout de l’enfer (1978) Rating: ★★★★★

2.deerhunter

 

Parmi tous les films du Nouvel Hollywood, le deuxième long métrage de Cimino aura juste un impact colossal puisqu’il s’agit de Voyage au bout de l’enfer, aka Deerhunter. Lauréat de cinq Oscars (dont meilleur film et meilleur réalisateur), cette fresque déchirante est l’un des premiers films à traiter frontalement de la guerre du Viêt Nam (y’avait bien eu Les Bérets verts avec John Wayne mais bon…). Contrairement à Apocalypse Now ou à Platoon, Voyage au bout de l’enfer s’intéresse moins au conflit lui-même qu’au traumatisme des GI une fois rentré au pays. Ainsi, sur les trois heures que durent le film, seul une vingtaine de minutes relate directement les affrontements, même si celles-ci marqueront les cinéphiles du monde entier via une séquence culte aussi choquante que controversée : la fameuse roulette russe opposant les deux amis d’enfance, incarnés par Robert De Niro et Christopher Walken, contraints de s’affronter sous les rires sadiques de leurs geôliers. Tous les acteurs sont au diapason, notamment John Cazale, qui fait ici sa dernière apparition à l’écran, emporté par le cancer avant la sortie même du film. La légende voudrait que, se sachant condamné, l’acteur aurait proposé de mettre une vraie balle lors de la scène de roulette russe dans le gabion afin d’atteindre l’intensité souhaitée et qui manquait sur le plateau.

D’intensité, Voyage au bout de l’enfer n’en manque pas ! Grand mélodrame en trois actes, prenant racine dans une cité industrielle de Pennsylvanie, le film raconte avant tout l’histoire d’une bande d’amis, rappelant notamment la verse sociale et le réalisme du cinéma de Cassavetes. Les potes célèbrent le mariage d’un des leurs et se font une dernière partie de chasse avant d’embarquer pour le Viêt Nam. Le deuxième acte nous montre donc toute l’horreur de la guerre tandis que la dernière partie du film s’attarde sur le difficile retour au pays, jusqu’à un hymne américain amère qui marquera les mémoires. Les histoires intimes se lient alors au traumatisme du pays. En montrant ainsi, à échelle humaine, les désastres de la guerre sur les soldats, généralement issus des milieux ouvriers, Voyage au bout de l’enfer, au-delà de ses indéniables qualités artistiques, s’impose comme une œuvre d’intérêt générale.

 

 

La Porte du paradis (2008) Rating: ★★★★★

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Si Cimino a contribué à lancer le Nouvel Hollywood avec Le Canardeur pour en livrer ensuite l’un de ses grands classiques, il est aussi celui qui en marquera la fin. Alors que Voyage au bout de l’Enfer l’avait porté au firmament, La Porte du paradis le fera sombrer. Avec cette fresque épique, le cinéaste se frotte à nouveau à des heures particulièrement sombres de l’Histoire américaine en évoquant le massacre du comté de Johnson qui ensanglanta le Wyoming à la fin du 19ème siècle. Les grands propriétaires s’opposent alors à une nouvelle vague de migrants qui s’installent dans la région. Alors que la tension monte entre les deux camps, ces derniers sont accusés de voler du bétail et une liste noire est dressée par les puissants. Des mercenaires débarquent pour exécuter ces contrats, faisant vite dégénérer la situation en véritable guerre civile. Le shérif Avery (Kris Kristoferson dans son meilleur rôle), le tueur repenti Nathan Champion (Christopher Walken qui retrouve Cimino après Voyage au bout de l’enfer) et la tenancière de bordel Ella (Isabelle Huppert déjà très charismatique) forment un triangle amoureux qui nous permettra de suivre en détail le déroulement de ces tragiques événements.

Le tournage du film devient vite pharaonique et les exigences de Michael Cimino n’ont rien à envier à celles d’un Malick, le cinéaste étant prêt à faire patienter une équipe colossale toute la journée afin d’attendre la lumière optimale. Ce qui ne l’empêchait par de rusher plus de deux cents heures. Devant les dépassements de planning et de budget, la United Artists regrette vite d’avoir donné les pleins pouvoirs au réalisateur oscarisé et les conflits ne tardent pas à envenimer la situation, forçant Cimino à interdire ses producteurs d’accès au plateau. Le budget atteint les 45 millions de dollars et fait un tel four la semaine de sa sortie qu’il est retiré fissa des salles pour être écourté de plus d’une heure. Cela ne changera rien et le film ne rapporte qu’un petit million, provoquant la faillite de l’United Artists. On tentera d’expliquer l’échec de La Porte du paradis par sa noirceur, sa peinture sans compromis de l’Histoire américaine ainsi que, forcément, son idéologie marxiste et le film devint vite culte.

Mais derrière ce mythe, essentiellement du à son fiasco financier, il y a La Porte du paradis, une œuvre qui tient ses folles ambitions aussi bien esthétiques que narratives. Cimino raconte son histoire d’amour et d’amitié, sur fond de racisme et de notion de propriété, avec un rare sens du romanesque. Il est difficile de ne pas voir son influence sur d’autres fresques telles qu’Il était une fois en Amérique (l’enchâssement des époques) ou Titanic (le parallèle entre la valse de Harvard et le bal sur roulette). A voir en Director’s cut afin de profiter au maximum de toute la dimension épique (3h40) de ce chef d’œuvre. Cette version, ressortie en 2012, restera d’autant plus cher à mon cœur qu’elle m’aura permis, au détour d’une courte présentation, d’entrevoir le maître (et il n’avait pas l’air d’être devenu une femme !).

 

 

L’Année du dragon (1985) Rating: ★★★★★

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L’échec de La Porte du paradis a logiquement écarté Cimino des plateaux pendant cinq ans mais le cinéaste fait un retour fracassant, sous la houlette de Dino de Laurentis, avec L’Année du dragon, véritable plongée dans le Chinatown mafieux de New York. La reconstitution du quartier en studio est hallucinante et la mise en scène rappelle le meilleur du Nouvel Hollywood, bénéficiant de gros moyens, convoquant à la fois le cinéma de Samuel Fuller et de Luchino Visconti, le tout au service d’une histoire adulte et sans compromis. Le film alterne des scènes d’une grande violence et les cortèges funéraires qui en résultent. Au centre des règlements de compte, un personnage de flic qui ne manquera pas de faire parler de lui.

Incarné par l’excellent Mickey Rourke dans un de ses meilleurs rôles (il joue à 28 ans un homme usé d’une bonne quarantaine d’années), Stanley White est une sorte d’Elliott Ness bordeline et esseulé qui se lance dans une lutte féroce contre les Triades. Co-écrit par Oliver Stone, ce personnage politiquement incorrect doit une grande partie de sa haine au traumatisme du Viêt-Nam. Cimino décrivit lui-même L’Année du dragon comme « un film de guerre en temps de paix ». Aussi, il interroge sans détour une Amérique prônant le melting-pot mais niant s’être bâtie sur l’esclavagisme ou, comme il est rappelé dans le film, sur l’exploitation de milliers de chinois ensevelis sans stèles sous les rails du chemin fer qu’ils ont posé. Alors que Cimino nous donne à voir l’incommunicabilité entre orient et occident, L’Année du dragon fût souvent taxé de racisme, à l’image de son héros, véritable obsédé du péril jaune. Le « patriote » Stanley White doit pourtant son patronyme douteux à une américanisation de son nom, visant à dissimuler ses origines polonaises. De même, il entretiendra une relation avec une journaliste asiatique, rendant volontiers les choses beaucoup plus ambigües. Mais les Etats-Unis de Ronald Reagan n’aiment pas trop l’ambiguïté. Ceux de Donald Trump valent-elles vraiment mieux ?…

 

 

Le Sicilien (1987) Rating: ★★☆☆☆

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Avec Le sicilien, Michael Cimino adapte à son tour Mario Puzo, après Coppola et son célèbre Parrain. Le film revient sur l’histoire de Salvatore Giuliano, le robin des bois sicilien qui a pris le maquis pour défendre l’accès aux terres pour les personnes les plus démunies (ce qui manquera pas de rappeler La Porte du paradis) et se retrouvant vite au centre des intrigues politiciennes qui secouent le pays, entre la mafia, Rome, le Vatican et les communistes. Le Sicilien s’avère bien moins passionnant que la fresque mafieuse de Coppola malgré, comme toujours chez Cimino, des paysages à couper le souffle et quelques séquences qui font mouches (la fusillade du cortège communiste). On ne pourra que regretter le choix de casting d’un Christophe Lambert, en pleine ascension après Greystoke, son rôle césarisé dans Subway et l’énorme succès d’Highlander, mais qui livre ici une performance embarrassante (généreuse en ricanements étranges qui feront le succès de l’acteur sur la toile) qui annonce une partie de sa carrière plus bigarrée. Le Sicilien marque aussi la fin d’une époque pour Cimino et demeura sa dernière fresque, ne renouant jamais avec la maestria de ses trois précédents films.

 

 

La maison des otages (1990) Rating: ★★☆☆☆

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Cimino nous revient au début des années 90 et retrouve Mickey Rourke avec ce remake du film éponyme de William Wyler datant de 1955. Joseph Hayes participe à nouveau à l’adaptation de sa pièce à succès. A l’instar d’un autre remake, Les Nerfs à vif, que Scorsese tournera un an plus tard, cette nouvelle version d’un thriller des 50’s actualise principalement son intrigue en pervertissant la paisible famille américaine par une histoire d’adultère qui ternie le couple. Néanmoins, le procédé s’avère ici vite anecdotique et le film ne renoue jamais avec l’efficacité de La maison des otages de Wyler. De même, Mickey Rourke, en criminel manipulateur, joue le beau ténébreux, gamme qu’il maîtrise assurément mais qui ne nous fera pas oublié le Bogart du film original. Pire, la mise en scène s’avère même par moment quelque peu brouillonne, rendant certaines actions juste illisibles. Cimino retrouve malgré tout son génie lors de scènes en extérieur qui semblent beaucoup plus l’inspirer que le huis clos pavillonnaire. En particulier la cavale du personnage incarné par David Morse qui finit abattu froidement par la police, une scène qui se démarque du reste du film, convoquant la quintessence du cinéma de Cimino, entre paysages magnifiques et violence sèche.

 

 

Sunchaser (1996) Rating: ★★★★★

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Sunchaser, fêtant pourtant ses vingt ans, est bien le dernier film de Michael Cimino, à la fois fontaine de jouvence et œuvre crépusculaire. Le réalisateur renoue avec le « road-buddy-movie » de ses débuts, associant cette fois-ci Woody Harrelson, toujours impeccable, en cancérologue WASP, à Jon Seda, juste bluffant dans le rôle de Blue, un jeune taulard navajo en phase terminale. Le premier est vite pris en otage par le second qu’il lui demande de le conduire jusqu’à un lac sacré en Arizona sensé pouvoir le guérir. Bénéficiant d’un générique signé Pablo Ferro (dans un style proche que celui qu’il avait signé pour Police Fédérale Los Angeles) et d’une musique flamboyante composée par Maurice Jarre, Sunchaser repartira bredouille du festival de Cannes, sera reçu timidement par une critique qui le taxe de naïf et ne trouvera pas son public. C’est fort regrettable tant ce film est précieux, jusqu’à son final d’un lyrisme incroyable.

Depuis 1996, Michael Cimino aura écrit un roman, Big Jane sorti en 2001, réalisé un court métrage pour la collection Chacun son cinéma et travaillé de nombreuses années sur une adaptation de La Condition humaine de Malraux que l’on ne verra donc jamais. Le dernier plan de Sunchaser est un peu la conclusion magnifique d’une carrière compliquée mais ô combien marquante.

 

 

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C’est un endroit extraordinaire dont le nom s’affiche fièrement à front de colline (le « O » est à Alice Cooper et le « Y » à Hugh Hefner !) : cité des anges où tout le monde a un sexe, Mecque où les juifs sont bienvenus, usine à rêve désormais spécialisée dans le recyclage … Les étoiles tapissent ses trottoirs à défaut de pouvoir percer les nuages de pollution. Sous son soleil paradisiaque, la neige y tombe pourtant toute l’année, importée directement de Colombie. Là-bas, les nourrissons tètent du lait au silicone et les mexicains rêvent d’avoir des guatémaltèques pour récurer leurs toilettes. Ce pays sera ici représenté par un émissaire qui n’y a jamais foutu un pied et qui signe « Clém’ » à la pointe du stylet de sa palette graphique.