Critique: Conjuring 2: Le cas Enfield

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The Conjuring 2: The Enfield Poltergeist

 

de James Wan

avec Vera Farmiga, Patrick Wilson, Madison Wolfe, Frances O’Connor, Bonnie Aarons

Etats-Unis – 2h15 – 2016

Rating: ★★★★☆

 

Conjuring 2

 

Autant dire que James Wan était doublement attendu au tournant ! Tout d’abord au vue de sa carrière, sans véritable faux pas :
le tout premier Saw, high-concept imparfait mais beau tour de force d’écriture et hommage vibrant à Dario Argento ;
Dead Silence, une péloche maladroite certes, mais d’une beauté certaine, débordant d’amour pour les productions de la Hammer ;
Death Sentence, son vigilante movie ultra-violent et fucking badass, d’une maîtrise impressionnante et d’une radicalité salvatrice, que n’aurait certainement pas renié Micheal Winner ;

Mais le véritable premier succès public et critique, qui propulsera Wan immédiatement dans le cœur d’un certain nombres d’initiés et surtout dans celui de beaucoup des plus occasionnels, c’est indéniablement la saga Insidious, produite par Blumhouse, objectivement inégale mais d’une générosité sans faille, mise en scène avec un sens ahurissant de la peur, extrêmement référentielle c’est évident, mais jamais définitivement hermétique pour qui s’aventure pour la première fois en quelques contrés fantastico-horrifiques. Cependant, certains feront encore la fine bouche face aux délires graphiques, complètement assumés au demeurant, s’illustrant dès lors qu’il s’agit d’explorer l’au-delà et d’y croiser ses habitants, freaks tout droit sortis des œuvres carnavalesques de Tobe Hooper.

En 2013, The Conjuring premier du nom, mettra finalement quasiment tout le monde d’accord, et se posera, s’imposera pour beaucoup, comme une sorte de standard de l’horreur mainstream, à raison sur de nombreux points, d’où la seconde attente, celle portant sur la séquelle d’une sacrée réussite, d’une œuvre proclamée culte. Après un spin-of pas génial, dispensable, mais pas non plus catastrophique et d’ailleurs étonnamment très correctement torché par John R. Leonetti (directeur de la photographie de Wan sur Insidious et The Conjuring, mais aussi réalisateur responsable de l’hilarant Mortal Kombat Annihilation), Annabelle, et un détour pour Wan par Fast and Furious 7 (que votre serviteur verra dans fort peu de temps…), nous voilà donc en présence du second opus !

Lorraine et Ed Warren, époux respectivement médium et démonologue, se rendent dans le nord de Londres pour venir en aide à une mère qui élève seule ses quatre enfants dans une maison prétendument hantée par quelques esprits maléfiques. Cette histoire est inspirée d’une affaire réelle ayant défrayé la chronique à la fin des années 70 en Grande-Bretagne : le poltergeist d’Enfield.

Force est d’admettre que, de métrage en métrage, James Wan affiche une progression constante dans sa manière d’amener, d’orchestrer, de manipuler la peur. On pourra, sans mauvaise foi aucune, émettre quelques réserves sur le scénario, parfois un peu trop nébuleux voire bordélique, il n’empêche que la peur est encore et toujours de la partie, n’a même jamais été aussi bonne ! Wan ne cesse de dilater, avec un sadisme certain, le temps perçu par le spectateur, le tire et l’étire brillamment, comme un élastique qui se tend encore et encore, va finir par céder et nous claquer au visage, mais quand cela va-t-il donc arriver ? Impossible de le savoir exactement… A la manière du meurtre chez Argento, nous le citions d’ailleurs déjà comme inspiration plus haut au sujet de Saw, l’ensemble du film est construit autour de ses colossales séquences de terreur, brisant systématiquement la règle de trois, de telle sorte qu’on est bien en peine d’anticiper le moment et le lieu du surgissement de la menace. La narration, pour filer l’analogie avec Argento, relève presque du prétexte, de l’anecdotique, face à ces impressionnantes démonstrations d’épouvante ! A ce titre, le plan-séquence est ici roi, la caméra est fantomatique, glisse dans les couloirs avec une aisance presque surnaturelle, ouvre à chaque seconde un abîme de hors-champ. Jumpscares il y aura, mais pas toujours, et, quand celui-ci finira tout à coup par pointer le bout de son nez, c’est qu’il aura pris le temps de préparer insidieusement son arrivé… L’échéance sera systématiquement repoussée, encore et toujours plus loin, il convient d’amorcer, puis de désamorcer la peur, puis de la réamorcer, pour, de nouveau, la désamorcer, et ainsi de suite, … peut-être que rien n’arrivera, mais peut-être que quelque chose jaillira… C’est ce jeu constant du chat et de la souris, jouissif, atteignant son paroxysme lors d’un final utilisant à merveille la caméra subjective, que Wan maîtrise à la perfection, qui constitue la patte, la spécificité, la grammaire pourrait-on dire, de son cinéma, de la peur, de sa peur. Et quelle efficacité indubitable !

L’écriture est plus fragile, nous le notions, nullement mauvaise, mais a tendance à partir dans tous les sens et, parfois même à se perdre, à nous perdre, là où l’original resserrait sa narration, la concentrait, afin de ne laisser aucun répit au spectateur. Ici, les 2h15 de métrage ne se sentent certainement pas, mais elle témoignent de quelques errances secondaires pas toujours nécessaires ou, tout du moins, un poil trop étirées. Il n’en demeure pas moins que les personnages sont remarquablement et subtilement constitués et interprétés, le couple Warren (Patrick Wilson et Vera Farmiga) est toujours aussi attachant, touchant dans leur relation, tandis que la famille victime des forces surnaturelles est suffisamment développée pour que nous craignons pour leur sort. La peur naît également des personnages et de leur propension à susciter chez nous l’empathie quant à leur situation dramatique. La scène les voyant tous réunis autour d’Ed à la guitare est une des bonnes digressions narratives et musicales (Can’t help falling in love de Presley, notons également le London calling des Clash en introduction du premier acte), un bel instant de tendresse, figé dans le temps, renforçant l’attachement aux protagonistes en vue du déchaînement infernal qui suivra.

Du côté du bestiaire, la nonne (dont le spin-of est d’ores et déjà en préparation) suscite une angoisse intensément palpable, mais la créature la plus étonnante reste  »l’homme tordu », sorte d’ersatz désarticulé du Babadook dont les mouvements évoquent le stop-motion : la séquence avec le chien est, à ce titre, aussi bluffante, parce que complètement inattendue (elle pourrait presque faire écho au The Thing de Carpenter), que malsaine.

Concluons sur la dimension supplémentaire que propose le film, sa mention  »inspiré de faits réels » allant bien plus loin que sa simple formulation racoleuse. En effet, Wan s’engage dans une réflexion, aussi humble soit-elle, sur les croyances, joue avec celles du spectateur, avec le bagage qu’elles transportent, et réussit plusieurs fois à surprendre, à retourner le récit, en invoquant la possibilité du canular, ainsi la perte des repères quant à la véracité ou non des faits se joue à deux niveaux : intra et extra diégétique. Sur ce plan, il convient de ne pas trop en révéler afin de ne pas déflorer les quelques agréables rebondissements que réserve The Conjuring 2, il semblait cependant important de mentionner ce point l’espace de quelques lignes.

The Conjuring 2, le cas Enfield est donc une excellente suite qui pousse sa logique radicale et flamboyante jusqu’au bout, au risque d’en perdre quelques-uns au passage, offre un furieux spectacle de l’horreur aussi génialement moderne que somptueusement classique, se pose comme un bijou de mise en scène d’une rare intelligence, se hisse à la hauteur de son prédécesseur tout en n’arrivant pas cependant, dans l’ensemble, à le dépasser. La question qui se pose dès lors est la suivante : à l’avenir, comment Wan va-t-il pouvoir remettre en question, en jeu, son modèle afin de nous surprendre, de monter plus haut, ou d’explorer d’autres sphères de la peur, si tant est que celui-ci veuille rempiler pour de l’horreur ? Quel qu’en soit l’orientation prochaine, la suite de sa carrière risque d’être passionnante ! Signalons que le 24 août prochain sort en salle Lights Out, long-métrage horrifique produit par James Wan et tiré d’un court-métrage suédois assez tétanisant que je vous intime profondément à découvrir…

 

 

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Esprit vengeur adepte donc de la loi du Talion enfermé dans une peluche : œil pour œil, dent pour dent de préférence marteau au poing (quand il n’a pas les mains occupées à manipuler des cartes à jouer)… tout cela en version nounours bien sûr ! Aimant humblement à philosopher sur toutes formes de monstruosités y compris la sienne »Je sais que je suis une bête, cependant j’ai le droit de vivre non ? »… tout cela en version nounours bien sûr ! Un scanner récemment effectué a pu révéler qu’il possédait en guise de rembourrage des pellicules plein la tête (hardcores si possible), l’écriture s’avère dès lors le seul et unique moyen de les exorciser. Avez-vous déjà vu un nounours armé d’une machette se confectionnant un masque avec le cuir ou plutôt le tissu de ses victimes ? Maintenant, oui.