L’Episode Sublimé : Jose Chung’s “From Outer-Space” (X-Files – S03E20) 

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..complotant chaque jour un peu plus pour asseoir l’hégémonie des séries tv dans nos colonnes, c’est en parcourant un exemplaire de l’immense revue Video WatchDog, plus précisément la rubrique de Larry Brime consacrée aux grandes performances oubliées des comédiens de télévision, que me vînt l’idée du présent concept pour une rubrique que j’ai le plaisir d’inaugurer maintenant sous vos yeux dans un grand geste nonobstantiste – c’est à dire à la fois fougueux et désintéressé – et avec la bénédiction de Tim Lucas (créateur de la revue, et auteur de l’ouvrage référentiel Mario Bava : All the Colors of the Dark) que nous saluons humblement au passage.

Car oui, n’en doutez pas la vie de bloggeur amateur est trépidante, et moi-même souvent -entre deux escales au Pôle-Emploi de Los Angeles- malgré la meilleure conscience professionnelle qui soit, taraudé par des jet-lag incessants je ne suis pas toujours en mesure d’aborder autant de séries que je le souhaiterais… Et puis d’ailleurs, et si tout à coup, à ce moment précis de mon existence, je n’avais finalement envie que de ne parler que de mon tout premier épisode de la Twilight Zone ? Ou bien encore d’un épisode d’ Arnold et Willy, mais d’un seul ? Enflammé par cette somme des possibles, je proposais à mes collègues rédacteurs les premiers jalons de cette nouvelle rubrique « pour la gloire », pour la beauté du geste.. Un seul épisode oui certes, mais s’il doit être seul alors autant qu’il soit sublime, et il sera sublime parce que le rédacteur l’aura décidé ainsi… ou bien alors parce qu’il est vraiment très très raté – mais c’est aussi cela, le sublime- c’est pour ça la rubrique pourrait tout autant s’appeler la rubrique de l’épisode sublimé pourquoi pas, où le mot d’ordre serait une fois de plus le crédo qui nous est cher à tous (« this remains criticism, but it is also hedonism ») car une fois encore ce sera la subjectivité qui aura le dernier mot. Prennant appui en effet sur la méthodologie bien connue de « la partie qui renvoie au tout » cette approche permettra au rédacteur de dégager la substantifique moëlle de telle ou telle saga télévisuelle (son mac guffin intrinsèque, son deus ex-machina le plus confidentiel – en un mot son chabadabada) ou bien au contraire d’en retracer les plus grands égarements.

C’est ça qui est grand, c’est ça qui est fou, c’est ça aussi qui est beau, alors j’ai choisi un épisode des X-Files pour commencer, y a plein de raisons…

..sur 10 saisons, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il y a bien quelques épisodes cultes dans le tas, en effet quand nos deux agents spéciaux préférés ne se heurtent pas constamment à la bureaucratie il faut avouer que Chris Carter envoie du sévère dans la catégorie « monster of the week », ce qui ne fit que rendre les choses plus difficiles pour la sélection de cet épisode inaugural .. Celui avec Fox Mulder contre les vampires (intitulé 3 , S02E07) ? Ou encore le superbe The Field Where I Die (S04E05) qui convoque aussi bien Terrence Malick que Charlie Manson, avec sa superbe ouverture poético-mélancolique par David Duchovny en voix-off et qui fût tout d’abord notre premier choix –mais un peu trop dramatique pour une première; je compte bien toutefois lui consacrer un article ultérieurement. La solution de facilité aurait également consisté à prendre le cultissime épisode renvoyant au Freaks de Tod Browning (Humbug, S02E20) car c’est effectivement très loin d’être un hommage vain, dans tous les sens du terme. Toutefois au lieu de célébrer telle ou telle influence, nous préférerons insister d’abord sur les qualités en propre du travail de nos auteurs, celles auxquelles ils doivent leur succès, celles qui ont contribuées à forger l’identité de la série, cela me paraît tout autant légitime – et d’hommages, il en sera de toute façon question. Ainsi de la première à la troisième saison, nous avons pu observer graduellement l’apparition de quelques sorties de registre que ce soit de la part de nos personnages (Mulder qui boit des coups, des chamailleries avec Scully de l’ordre des querelles de vieux couple) ou encore concernant la tonalité de certains épisodes, mais l’épisode  Jose Chung’ From Outer-Space  s’avère véritablement le point culminant de cette veine autoréflexive et parodique, du véritable caviar en barre autant pour les yeux que pour l’esprit, avec des gags aussi subtils que hilarants envoyés à la minute, et où aucun poncif du genre n’est épargné; aussi c’est vraiment tout naturellement que cet épisode finit par s’imposer pour notre rubrique, elle-même un peu effrontée.

La séquence pré-générique s’ouvre sur un ciel parsemé d’étoiles, accompagné d’une mélodie issue elle-même des sphères célestes très probablement, et un travelling sous quelque chose qui ressemble à s’y méprendre à un vaisseau spatial, on pense tout de suite au solennel de Rencontre du Troisième Type de Spielberg, mais cela ne le reste pas très longtemps ! Deux secondes plus tard et on se retrouve plutôt dans le Dark Star de John Carpenter. On nous avait en fait montré le dessous de la nacelle d’un ouvrier électricien travaillant de nuit, et qui en plus de ça s’appelle Roky. S’en suit une nouvelle variation sur le thème de l’abduction extra-terrestre, sur la personne de deux jeunes teen-agers qui venaient (étonnamment) de se livrer à un acte sexuel pré-marital. Nos deux victimes inconscientes entre les mains de leurs ravisseurs, l’aventure continue néanmoins pour le spectateur et avec elle, la preuve manifeste que nos auteurs ont bel et bien l’intention de partir en tonneau avec l’irruption d’un troisième monstre, ce qui choquera tellement nos deux premiers aliens qu’ils se mettront à parler anglais.

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Notre duo d’agents préférés vont bien-sûr mener l’enquête mais celle-ci nous sera relatée en différé, dans le cadre des recherches d’un écrivain célèbre, Jose Chung -auteur prestigieux d’opus tel que «The Caligarian Candidate», excusez du peu- pour son prochain best-seller («a non-fiction science-fiction» ce qui, du propre aveu de l’auteur, ne veut strictement rien dire mais ce seul libellé garantira à lui seul le peloton de tête des ventes nous assure-t-il) (le spectateur ne le sait pas encore mais cette remarque innocente est en fait la première salve d’une longue série, et en réalité l’ouverture sur l’une des thématiques principales) et dont l’égo surdimensionné mettra à mal l’admiration révérencieuse de l’agent Scully. A partir de là, l’épisode va enchaîner les moments de bravoure, dont la reconstitution montrée en found-footage d’une re-dite de l’incident Roswell constitue très certainement le point culminant, mais non sans avoir bien pris le temps de nous régaler d’un passage en revue de tous les stéréotypes les plus jouissifs de l’univers conspirationniste au travers d’une trame complexe entremêlant les témoignages les plus loufoques et variés..

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N’allez surtout pas croire cependant que Chris Carter crache sur son fond de commerce. Bien que l’on réalise assez rapidement que l’un des facteurs principaux d’entrave à l’aboutissement de la quête de la vérité s’avère en premier lieu l’égo humain (Roky notre premier témoin finit d’ailleurs par devenir un gourou du genre « discutable »), le showrunner délivre une série de portraits aussi touchants que nuancés, pensons notamment au jeune ado reclus, le deuxième témoin de l’abduction. Il sera absolument imbuvable et risible –même au moment où il manque de se faire briser l’échine par l’un des Men in Black – mais Carter a bien pris soin de nous signifier que son désir ardent d’être lui-même abducté provient en réalité d’un rejet de la société contemporaine auquel tout le monde peut s’identifier. Il en va de même pour Jose Chung, au moment où Scully relate le recours à l’hypnose sur nos deux abductés : aussi antipathique qu’il puisse nous apparaître, il n’en demeure pas moins un écrivain et Carter ne manque pas de nous le faire sentir de façon pas du tout innocente encore une fois, lorsque le personnage met l’accent sur les méthodes de lavage de cerveau de la CIA, comment en qualité de « story-teller » un emploi dirigé de simples mots peuvent détourner un individu de sa propre identité (le déposséder de sa mémoire, ou encore altérer ses facultés de perception) ne peuvent que le « fasciner ».

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Mulder lui-même reconnaîtra en la personne du 2e Man in Black, dont on nous cache le visage depuis le début, un animateur célèbre de show télévisé consacré aux évènements paranormaux (que nous spectateurs n’auront entrevus que quelques secondes un peu plus tôt au cours de la diffusion tv de l’épisode found-footage) et qui s’avère un vrai hypnotiseur. Le premier Man in Black lui, est une sorte de catcheur qui s’exprime comme un universitaire sur-diplômé et qui incarne à merveille la pseudo-science ainsi que le langage des spécialistes derrière lesquels les élites se réfugient pour tenir le commun des mortels en dehors des grandes décisions, ou balayer comme ici toute forme de contestation. C’est sans doute pour cela que Chris Carter attire notre attention sur le pouvoir du langage d’abord par le biais de l’écrivain, mais aussi très subtilement et avec humour par le biais des terminologies fleuries du détective Manners (du nom de l’un des assistants-réalisateurs- producteurs de la série, et auquel Carter dédiera par ailleurs toute la récente saison 10) «censuré» par le processus de reconstitution (et aussi pour épargner une «audience potentiellement sensible ») mais c’est aussi et surtout parce que pseudo-science et diabolisation (dont nous avons parlé plus haut, que ce soit l’égo ou les perceptions qui sont re-dirigées, nos héros finissent par être amalgamés aux vrais méchants, écopant ainsi véritablement du «mauvais rôle» selon les points de vues) sont véritablement les deux mamelles de la censure, ce qui au final notre véritable sujet.

Par la présence de l’écrivain et le prétexte de la reconstitution de la vérité, Carter nous rappelle que toute désinformation relève elle-même du « story-telling », d’une narration et d’une mise-en-scène, usant de cette thématique comme passerelle pour aborder les problèmes de censure formelle et informelle qui règnent dans les démocraties réputées «libres» et dont les médias et l’entertainment s’avèrent selon lui littéralement les bras armés, formatant les mentalités et usant de désinformation. Toutefois, plutôt que de recourir à un discours agressif, Carter en fait la démonstration dans la joie et la bonne humeur (dans le cadre d’un recours à la parodie et au « mockumentaire » qui n’est pas sans rappeler la démarche de Jean-Teddy Filipe et son cultissime Documents Interdits – à la fin des années 80, rappelons-le tout de même) mais sans omettre le moindre rouage de cette « chain of commands » si familière dont la moindre remise en question se retrouve tout de suite conspuée du sceau de l’abomination, ni occulter les quelques carriéristes jouant surfant sur la vague du moment pour se construire une légende.

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Au fond c’est l’épisode où les auteurs abordent leur thématique le plus frontalement, pointant définitivement la menace humaine derrière tout le folklore, quel que soit le nom qu’on lui donne, où il est manifeste que l’individu continue d’être un sujet d’expérimentation pour une puissance dominante qui ne s’intéresse en aucun cas aux problématiques de bien commun, mais qui ne manque pas de s’en servir comme paravent à la moindre occasion (« le bien de la patrie », la raison d’Etat).

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La série aurait très bien pu se clôturer ici, après ce passage en revue rocambolesque de l’éventail de ses sujets – et non sans avoir manqué de rendre hommage aux Pères Fondateurs du genre (Ray Harryhausen avec le troisième monstre, ainsi que Roger Corman pour le Roswell bricolé) – sur cette note un peu douce-amère à propos de l’éternelle « incommunicabilité entre les êtres » (et pour cause !) au travers de notre jeune couple abducté où la question de savoir si nous sommes ou non seuls dans ce vaste univers paraît de bien faible importance lorsque l’individu réalise que c’est pourtant tout ce qu’il est, où qu’il se trouve. La Grande Histoire, même occulte, vient perturber le cheminement de la Petite, et l’Homme, condamné à l’idéal camusien de la recherche du Bonheur, constate avec dépit que l’essentiel de nos interactions ne reposent que sur des visions plus ou moins divergentes, ne concordant au moment où on le souhaiterait que très rarement (évidemment, avec un bordel pareil).

XF 9..la seule chose qui demeure inexpliquée en définitive par contre, c’est cette curieuse propension des agents fédéraux à résoudre leurs enquêtes tout en mangeant des tartes.

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