Rencontre avec Liv Corfixen et Nicolas Winding Refn

 

 

 

Il y a quelques semaines, Liv Corfixen était à Paris, accompagnée de son mari Nicolas Winding Refn, pour présenter le documentaire qu’elle a réalisé, My life directed by Nicolas Winding Refn. Suite à la projection du film, le couple a échangé avec le public. À l’ordre du jour, thérapie de couple, névrose d’artiste, coût de production et shaman.

IMG__201604119__0437 

Quel est le point de départ de ce projet ?

Arrivée à Bangkok, je ne savais pas vraiment ce que j’allais faire. J’étais dans l’idée de faire un making of mais au fur et à mesure je me suis rendu compte que de le faire de façon classique serait ennuyeuse. C’est donc devenu un film sur nous – mes enfants et Jang (surnom de Nicolas Winding Refn) – puis finalement sur moi.

Cette démarche est apparue lors du tournage ou dans la salle de montage ?

Pour préciser, au départ, c’était plus pour Jang, des personnes faisant ses louanges à travers des interviews. Mais le changement s’est opéré quand j’ai eu conscience de vouloir créer quelque chose de plus personnel. En tant que femme de Nicolas, j’ai une position privilégiée, surtout sur un tournage. J’ai fait des interviews de moi-même mais je ne les ai pas gardés au montage ce qui fait que c’est à ce stade que le documentaire a pris forme, plutôt qu’au tournage.

Quel est la part d’écriture du documentaire ?

Je n’avais rien écrit avant le tournage. C’est lors du derushage, qui a duré 3 mois, que s’est construit le film.

Pouvez-vous nous expliquer le titre ?

À la fin du montage je n’avais pas de titre. On m’a fait des tas de suggestions, aucune ne me plaisait. Alors je m’en suis remise à la volonté divine et j’ai trouvé ce titre. Tout le monde l’a détesté, trop directe, trop compliqué à interpréter. Cela aurait pu être pire, j’aurais pu ajouter d’autres termes méchants sur Nicolas…

Y-a-t-il eu des vétos ou des contestations sur votre documentaire ?

NWR : Je n’ai pas eu mon mot à dire.

Liv : Exactement ! Je lui ai montré qu’une fois fini. On a néanmoins demandé les autorisations à Ryan Gosling et Kristin Scott-Thomas.

Regrettez-vous de ne pas avoir mis certaines choses dans le documentaire ?

NWR : Le premier jour avec sa caméra, c’est la première scène du film, quand je lui propose certaines choses, elle m’envoie chier !

Liv : Dès le départ, il a voulu me diriger. Il a arrêté très vite. Il y avait des scènes assez drôles entre Ryan et Nicolas, notamment quand Ryan imite Nicolas (Liv se lève et se met à faire des mimiques qui seraient de son mari). J’aurai pu les garder.

Maintenant Liv, avez-vous d’autres projets ?

Pour l’instant rien. Mais pas un autre film sur Nicolas !

Parlez-nous de votre parcours Liv

Mes parents, comme ceux de Nicolas, sont dans le cinéma. Ils se connaissaient même avant notre naissance. Ma mère était monteuse, elle travaillait avec la mère de Nicolas. J’ai été actrice pendant 10 ans, j’ai joué dans le second film de NWR, Bleeder. À partir de ma première grossesse j’ai arrêté de jouer et fait une formation en photographie, j’ai travaillé pour plusieurs magazines.

IMG__201604119__0438

Vous n’êtes pas la première femme de réalisateur à faire un documentaire sur le film que tourne votre mari, on pense à Heart of Darkness, l’avez-vous vu ? Avez-vous été influencé ? Inspirée ?

Liv : Au début je n’étais pas tentée mais tout le monde m’a dit de le voir. J’ai fini par le regarder sur le tournage. Pour le coup c’est un vrai making of, pas un documentaire sur sa relation de couple. Ce n’est pas le style que je voulais faire.

NWR : Beaucoup de réalisateurs parlent de l’influence de leur femme sur leur travail, Paul Verhoeven par exemple, sa femme l’a beaucoup conseillé sur RoboCop. Liv, quant à elle, m’a convaincu, persuadé de prendre Carey Mulligan pour Drive. Elle a des avis bien tranchés et au fond de moi, je cherche un peu de son approbation. Sur le film que je viens de terminer (The Neon Demon sera présenté à Cannes cette année), il y avait au début une actrice dont Liv n’était pas enthousiaste, j’ai finalement changé de comédienne.

Le passage où NWR prend la caméra et vous filme Liv, était-ce prémédité ou de la pure improvisation de sa part ?

Liv : C’était une improvisation totale et j’avais même ce passage, on a même dû me rappeler de le mettre au montage final.

NWR : Chaque putain de matin, je la voyais avec sa caméra ! À me dire « salut, comment ça va ? » Donc un moment je l’ai attrapé cette putain de caméra.

Vous n’avez pas suivi le conseil d’Alejandro Jodorowsky dit « Jodo » de divorcer, mais avez-vous suivi son conseil de prendre de la distance sur le succès ou non de vos films ?

NWR : Ce qui est intéressant avec Jodorowsky est que, dans le monde d’aujourd’hui où succès signifie souvent succès financier, il me rappelle toujours de se concentrer sur ce qu’on aime ce qu’on veut vraiment faire. Et il m’a lu le tarot tous les weekends pendant le tournage ! Nous avons une relation très proche, il m’appelle son fils spirituel. Après je suis content que Liv n’ait pas suivi son conseil. Nous avions besoin d’une thérapie de couple pour régler tout ça. On l’a fait après l’expérience Only God Forgives.

Liv : Depuis Bangkok, beaucoup de choses ont changé. NWR s’appuie beaucoup plus sur moi, m’écoute plus. On travaille beaucoup plus en équipe, il me rend des comptes, on décide ensemble de plus en plus souvent, notamment sur son dernier film The Neon Demon.

Quels sont vos meilleurs souvenirs à tous deux à Bangkok ?

Liv : je n’ai pas aimé mon séjour à Bangkok.

Liv, la première que je vous ai vu c’était dans le documentaire NWR (réalisé par Laurent Duroche en 2012). Après l’échec d’Inside Job (réalisé par Nicolas Winding Refn en 2003), qui vous ruine Nicolas et vous, on vous voit en pleurs, enceinte de votre premier enfant. Nicolas était celui très calme à avancer que ce n’était pas grave, cela va s’arranger, la chance sourit aux audacieux, quand vous de votre côté, vous étiez totalement abattue. On semble voir l’inverse dans votre documentaire. Nicolas est constamment tendu, les nerfs à vifs et angoissé sur son film, quand vous êtes en bonne âme charitable prêt à l’aider et à le réconforter. Est-ce que ces tensions ont servi vos œuvres respectives à chacun ?

Liv: Sur chaque tournage, Nicolas passe par des périodes de peur, d’angoisse et de doutes, toujours la même chanson. La seule différence est qu’il est filmé cette fois-ci.

Dans le documentaire, plus on voit NWR souffrir, plus on le voit angoissé et mal, plus cela sert votre film.

Liv : Il est clair que plus il y a de drame, mieux c’est pour moi. Cela donne des sentiments mélangés et contraires.

NWR, êtes-vous toujours aussi angoissé lors de tournage ?

NWR: La peur est bonne pour la créativité, c’est un moteur naturel. L’argent aussi, mais il faut mieux se mettre dans une situation possible de perdre quelque chose, avoir le sentiment de perte possible. Et quand on réalise qu’on peut vraiment faire ces choses, réaliser des films pour moi, à 100 %, on a gagné quoiqu’il arrive. Aujourd’hui, le succès se mesure avec des chiffres.

En postproduction, on vous voit toujours insatisfait, penser que vous n’avez pas fait le film que vous vouliez faire. Est-ce une étape obligatoire ou pensez-vous souvent que vos films auraient pu être mieux ?

 NWR: Je suis très fier de ce film, je pense que c’est un chef d’œuvre. Mais pendant la réalisation d’un film, on passe par différentes étapes, notamment une où on déteste son film, on déteste son travail. Et c’est important d’avoir ce point de vue-là sur sa création, ne pas regarder son film dans une seule direction, mais aussi regarder son film en tournant autour, pour prendre conscience de tous les aspects de toutes les formes, multiplier ses angles de vue. Je suis donc au final très content de ce film. Mais je crois nécessaire de passer du temps à détester ce qu’on est en train de faire. D’autant que je tourne de façon chronologique, il y a des jours où je suis satisfait, d’autres où je ne le suis pas. Cela fait avancer le processus, c’est comme un mariage : des moments ça marche, des moments cela ne marche pas.

Et vous Liv, vous arrive-t-il de douter de vous ?

Liv: Pour ce projet je n’ai pas pensé en termes de sous ou de succès, je ne suis pas très ambitieuse. Je me suis donc laissé porter, si ça marche tant mieux, si cela ne marche pas ce n’est pas grave. Tout ceci ne peut pas avoir d’influence sur mon état, mon humeur. Par contre cela influe sur la famille.

Liv, vous semblez beaucoup aimer la musique. Nous en entendons beaucoup de musique dans votre documentaire et une musique qui ressemble beaucoup aux derniers films de votre mari – Vahalla Rising, Drive et Only God Forgives – au-delà que ce soit le même compositeur (Cliff Martinez). On retrouve cette même ambiance musicale. Avez-vous ressenti que vous utilisiez la musique de la même façon que votre mari ?

Liv: J’ai eu beaucoup de chance que Cliff Martinez fasse de la musique. Pendant le montage, j’utilisais des musiques temporaires. Quand je l’ai alors contacté, je lui ai demandé de faire la même chose qu’avec NWR, mais différemment.

IMG__201604119__0442

J’ai cru comprendre qu’à Bangkok la chambre de votre fille aînée aurait été hantée par un fantôme. Vous auriez fait venir un shaman. Pourquoi n’avoir pas filmé ou gardé cette période dans votre documentaire ?

Liv : toutes les nuits, nôtre fille aînée hurlait en tapant dans les murs. Elle disait voir un fantôme. On a fait venir un shaman, ce qui est tout à fait normal en Thaïlande. Cela n’a pas très bien fonctionné, alors on a déménagé dans un nouvel appartement. Elle a très bien dormi dès le premier soir.

Parlez-nous en détail de la question du budget suite à ce passage monnayé pour une apparition dans un festival local

NWR : on a toujours besoin d’argent, et toujours un peu plus que ce qu’on reçoit. Néanmoins j’essaye de rester autonome. Déjà que je ne tourne pas vraiment ce que j’écris… les gens ne savent pas à quoi s’attendre au montage finale. Mais le souci avec l’argent est que chaque dollar devient une responsabilité. Quand on a un budget de 100 millions de dollars, faut que le film à défaut d’être un succès, se doit d’être rentable pour en faire un suivant. Par contre à 4 millions de dollars de budget, on est moins influencé, moins responsabilisé sur la rentabilité ou le succès et on travaille mieux sa créativité. Mais l’argent, ne doit jamais être un obstacle pour la créativité. Comme vous avez vu dans le film, on nous a proposé de l’argent pour présenter Drive à un festival local. On nous proposait 20 000 dollars, on en a eu 40 000 dollars. On a explicité qu’on voulait cet argent en liquide, j’ai jamais vu autant d’argent liquide de toute ma vie, car il en sera en partie pour les bakchichs des policiers de Bangkok.  Y a toujours une possibilité de trouver de l’argent pour faire un film, quitte à se vendre un peu…

Dans le documentaire, NWR, vous dîtes ne pas vouloir faire un film commercial, « Pas Drive 2 ! », Sachant que Drive peut être perçu comme unique succès commercial. Alors quand est-ce vous est venue l’idée d’Only God Forgives ? Etait-ce avant Drive ?

Tout le monde essaie de faire un film commercial, dans le sens qu’il soit vu et rentabilisé, il faut ne pas être hypocrite. Je ne m’attendais pas au succès avec Drive. Only God Forgives a été pensé, écrit avant Drive. Mais avec ce succès, j’aurai pu abandonner ce projet et continue dans la même veine. Mais je pensais déjà au film que je viens de finir, The Neon Demon. Et pour pouvoir le faire, je devais détruire tout ce que j’avais fait avant. Par conséquent détruire l’ampleur Drive. Mais au même titre que et Vahalla Rising, Drive est un film fort sur la masculinité. Alors Only God Forgives devait être le contraire, un personnage faible et impuissant, afin de passer ensuite à des personnages féminins pour The Neon Demon. De plus, Only God Forgives reste un petit budget contrairement à Drive.

Merci à Liv Corfixen et à Nicolas Winding Refn pour leur disponibilités, ainsi qu’à Benjamin Gaessler et Thomas Gaucher de Wild Side 

Propos recueillis par Hamburger Pimp

Partager cet article
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • email

About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…