Un film en un plan: Naked

 
 
 
 

J’invoque de nouveau la nostalgie mal-placée, le « c’était mieux avant » pour parler aujourd’hui d’un film qui occupe une place assez élevée dans mon panthéon personnel, du temps où le cinéma pouvait encore tout dire. L’un des films les plus crépusculaires qu’il m’ait été donné de voir, et aussi l’un des plus beaux : un cinéma en pleine possession de ses moyens, autant qu’un fantasme de cinéphile devenu réalité, le réalisateur Mike Leigh reprenant les méthodes de John Cassavetes et construisant son récit à partir des improvisations de ses comédiens. C’est pourquoi il est vital d’en parler d’un film comme Naked parce que c’est l’antidote absolu aux drames formatés qui pullulent actuellement, avec leur petite caméra tremblée et leur instantanéité à deux balles en guise de cache-misère pour tenter de dissimuler l’amateurisme du casting. Pour être un peu plus concret, Leigh n’avait donné que quelques lignes directrices à David Thewlis pour construire son personnage, quelques références, quelques conseils de lecture et lui donnait rendez-vous ici et là dans Londres, pour tourner une scène dont le comédien n’avait aucune idée du contenu la plupart du temps. Le genre de films donc, qui fait que plus les années passent, plus on a envie de dire merde aussi bien à Maïwenn qu’à Inarritu.

Une telle approche ne peut qu’engendrer un film hors-normes, en dehors des canons narratifs habituels ( – est-ce que vous entendez comme moi en cet instant le zozotement putride de Jean-Michel Producteur-Scénariste ?)( .. il a un crayon sur l’oreille et l’ air hautain, il répète sans arrêt des trucs comme « fe-fe-fe structure en trois actes voilà, le reste t’as pas le droit » et ça m’obsède et ça me rend malade..) et c’est pourquoi au bout d’un moment les petites bleuettes avec leur petit moment de rédemption à la 53e minute, vous avez un peu fini de les voir arriver.. Pardon pour le déballage, Naked est aussi l’un de ces films merveilleux, de ceux qui vous forgent le regard – j’allais oublier : préférez absolument une VOSTFR ! Un doublage aussi merdique, ça s’appelle du sabotage.

Le film s’ouvre sur celui qui sera notre protagoniste principal, se carapatant fissa après avoir violé une femme qui le menace ensuite de la dénoncer à son mec, à part ça on en sait pas plus. Mais ça doit vouloir dire quelque chose pour notre héros donc qui, dans le mouvement vole une voiture et s’enfuit pour Londres avec comme seul plan de secours une ex chez qui il pourrait se réfugier pendant un temps. Celle-ci n’est pas là et c’est la fêtarde de co-loc qui lui ouvre et qu’il se tape jusqu’à ce que l’ex en question ne rentre du boulot plus tard, en fin de journée. En moins de mots qu’il n’en faut pour le dire, et alors que nous ne sommes encore qu’au premier tiers du film, voici que celui-ci se transforme sous nos yeux ébahis en une sorte de relecture contemporaine plutôt réussie de La maman et la putain.

Mais Johnny notre héros est un type qui a du mal à rester trop longtemps au même endroit, se sent rapidement à l’étroit et re-fiche le camp. S’en suit une promenade jusqu’au bout de la nuit et un des plus beaux films jamais réalisés sur l’errance et l’incommunicabilité entre les êtres , où la «nudité » induite dans le titre nous explose tout à coup au visage, celle de ceux qui avancent dans la vie sans carapace – et qu’est-ce qu’on peut faire pour ces incurables, je vous demande un peu.. La scène avec le gardien d’immeuble est par ailleurs devenue un « hit » sur YouTube, et c’est vrai que Johnny parle beaucoup d’ Apocalypse en général, on finit par se demander si ce n’est pas Jesus avec cette habitude qu’il a de demander sans arrêt « You’re with me ? ». Puis au détour d’un énième canapé sur lequel il a réussi à s’écrouler pendant la nuit, le doute s’avère, de façon irrémédiable, tout à coup de moins en moins permis ..

naked

..il est hébergé par une petite nana un peu repliée sur elle-même et dans la conversation, bon il se pourrait qu’il l’aie un peu poussée dans ses derniers retranchements et elle quitte la pièce. Johnny se lève et ça donne le plan choisi plus haut où son visage vient s’encadrer dans l’horloge qui n’est sûrement pas là par hasard (et qui au fond est une façon de caractériser la jeune fille citée plus haut, hop hop hop). Oui, le réalisateur privilégie l’impro, il jette ses comédiens dans des situations où ceux-ci doivent nourrir la scène en incarnant leur personnages, suffisamment esquissés pour que quelque chose émerge de cette confrontation, mais il ne s’agit pas que de se reposer là-dessus. S’il fallait un exemple, nous avons la preuve ici d’un réalisateur avec une « vision » et il n’est pas question ici de de ne délivrer qu’une « tranche de vie »..

Par le biais du langage cinéma pur, un re-cadrage, Leigh rajoute une texture à son intrigue en la faisant basculer (sans appuyer) dans l’allégorie, mais du coup le quotidien acquière de fait une dimension supérieure et le spectateur se retrouve lui-même plongé dans un état proche de la vision mystique. Johnny ne serait pas Jésus mais plutôt St-Jean, abîmé par la vie et des maux de têtes inexplicables, mais malgré ça c’est aussi quelqu’un qui se forge sa propre opinion et qui en a déduit (a « entrevu ») la direction que le monde en général est en train de prendre. Un peu comme James Joyce avec son roman Ulysse, c’est par de petites allusions biaisées que l’on déduit les références mythologiques : la scène de viol en ouverture renvoit à l’épisode de Salomé (« je vais en parler à mon copain et il va t’éclater la tête ») et on comprend tout à fait la vision d’ Apocalypse qui le saisit lorsqu’il rencontre le proprio de son ex, l’AntéChrist personnifié (« Ciel ! Un capitaliste ! »)(je dis ça comme ça pour dé-dramatiser mais on a pu voir le capitaliste en question dans son quotidien, par petites touches, et c’est pas très très loin du American Psycho de Brett Easton Ellis – qui à l’époque n’avait pas encore été porté à l’écran). On est donc pas complètement dans Théorème, à savoir que notre héros n’est pas un Ange mais plutôt un Saint, mais il agit plus ou moins de la même façon sur son entourage, faisant office de catalyseur et les amenant à se révéler à eux-mêmes. Mais avec un petit truc en plus donc, cette capacité toute humaine à déchoir lui-même..

Nonobstant2000

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