Critique: High-Rise

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High-Rise

De Ben Wheatley

Avec Tom Hiddleston, Luke Evans, Sienna Miller, Elisabeth Moss et Jeremy Irons

Royaume-Uni – 2015 – 1h59

Rating: ★★★★★

HIGHRISE

On l’oublie souvent mais ceux qui sont nés à partir des années 70 font partie de la première génération à grandir dans un monde matérialisant les espoirs et les craintes de la science-fiction. L’homme a marché sur la Lune tandis que les vertes campagnes ont plié progressivement sous la multiplication des bretelles d’autoroutes, des zones industrielles, des pylônes électriques et des tours en béton. Et ce nouveau monde qui croule sous ses propres déchets impose un nouvel ordre social qui demande aux individus de s’accommoder de ce décor industriel agonisant. Voire même l’aimer…

Révélé dans les années 60 par une quadrilogie de romans post-apocalyptiques où la nature reprenait ses droits sur la civilisation, l’auteur de science-fiction J.G. Ballard accède au rang des grands auteurs contemporains dès la décennie suivante en illustrant cette transformation des individus le temps d’une trilogie d’anticipation à prospective immédiate connue sous le nom de Trilogie de Béton. Le premier volet, Crash, écrit pour exorciser l’accident de voiture dans lequel Ballard a perdu sa femme, présentait une société ayant épuisé tous ses fantasmes, transférant une libido sur les possibilités de vitesse et de collision qu’offre l’automobile. David Cronenberg en tira un chef-d’œuvre il y a vingt ans. Puis il y a ensuite High-Rise, connu dans nos contrées sous le titre de I.G.H. où les nouveaux bourgeois de la société moderne viennent s’entasser par milliers dans d’imposants complexes résidentiel de quarante étages. Entre les gamins du bas qui font caca dans la piscine collective et les chiens du haut qui font caca dans les allées communes, les clans commencent à se former à grands coups de rancœur et la barbarie s’invite rapidement sur les paliers.

Un temps confié à Vincenzo Natali, le projet d’adaptation du roman échoit finalement à ce brave Ben Wheatley qui revoit tout de fond en comble pour ce qui constitue son premier film à gros budget. Écrit par sa compagne et complice Amy Jump, le scénario s’octroie quelques libertés avec le récit initial de Ballard, faisant par exemple disparaître la sœur de l’anti-héros (interprété par le toujours impeccable Tom Hiddleston) au profit d’un mystère familial aussi opaque que celui de l’affaire de Kiev dans Kill List. Mais la structure chorale du roman a été conservée ainsi que ses visions de cauchemars consuméristes les plus significatives.

Plantant ses tours dans des seventies proto-Thatcher, Wheatley se refuse à toute forme de futurisme en donnant à ses personnages et ses tours le look de l’époque à laquelle le roman de Ballard a été écrit, revenant à cette idée d’une dystopie qui s’est construite aux yeux de tous. Les seventies, décennie de tous les possibles où rien n’a été fait pour nous éviter ce monde… Décennie d’or pour le cinéma britannique qui imposait de nouveaux univers – ceux de Nicolas Roeg, Ken Russell, Peter Watkins, Ken Loach et bien d’autres – ou inspirait de nouvelles perspectives à cet exilé de Stanley Kubrick auquel Wheatley fait aussi quelques clins d’œil, citant tout autant les banlieues concentrationnaire d’Orange mécanique, les rancœurs de classe de Barry Lyndon et les architectures pathogènes de Shining. Un côté meta appuyé jusqu’à la bande originale où le psychédélisme élitiste de Can côtoie la musique de chambre avec basse-batterie kitch de Rondo Veneziano avant que The Fall ne vienne enterrer les derniers idéaux avec son post-punk acéré comme pour mieux enfoncer le clou sur l’échec social des seventies.

HIGH RISE

Gros casting (Jeremy Irons en architecte blasé, Luke Evans quasi-méconnaissable avec sa moustache et ses rouflaquettes d’époque), gros moyens… Wheatley s’amuse d’appartement en appartement, délaissant définitivement les jeux d’improvisation de ses premières œuvres pour se concentrer sur un découpage alterné gorgés de ralentis hypnotiques et d’ellipses fugitives pour décrire la démolition et la reconstruction à l’œuvre dans la psyché de ses personnages. Gardant le détachement froid du roman, le réalisateur de Touristes et A Field in England trouve ici le matériau idéal pour continuer son exploration des recoins les plus sombres de l’individu sans compromettre le propos initial de Ballard ni se perdre artistiquement dans cette monumentale adaptation.

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».