Empire, analyse de la série phénomène

empire

Alors que Première se demande si l’Europe est trop raciste pour s’identifier au personnages de cette série (sans prendre en compte le téléchargement et le streaming illégaux et le décalage énorme entre la diffusion us et française, bref…), à Celluloïdz, on est d’avis que bien au contraire, la série aspire à dépasser les clivages et établir un soap classieux avec des personnages noirs. Et abreuvée comme elle est de culture pop US depuis des décennies, il y a fort à parier que l’Europe est en mesure d’apprécier de tels efforts.

 

Pourtant, la série drivée par Lee Daniels (Precious, Paperboy, Le Majordome) et Danny Strong (connu des fans de Buffy sous le nom de Jonathan Levinson), ne s’enferme ni dans les clichés, ni dans le “communautarisme”. Bien au contraire, elle cherche en tout point à démontrer que qu’importe la couleur de peau, n’importe quel spectateur peut s’identifier à ses personnages et se retrouver dans les problématiques que soulève la série, tout en cherchant à éveiller les consciences et le débat public.

 

 Puiser dans le cinéma pour au final faire une série télé de classe A

EMPIRE- COOKIE

Comprenons-nous bien, Empire est loin de se limiter à être un Dynasty ghetto tels qu’ont pu le penser un moment les exécutifs de la Fox. Un de ses showrunners, Lee Daniels n’a pas fait ses armes à la télé mais au cinéma. Et comme la différence entre le jeu d’un acteur de série et d’un acteur de cinéma est encore perceptible, cela s’avère davantage vrai lorsqu’il s’agit du réalisateur.

 

Amusez-vous à comparer les moments musicaux dans Glee et ceux d’ Empire. Du concert intimiste de Jussie Smollet sur “Good Enough” à celui de la White Party, aux amorces du clip de « Drip Drop« , Lee Daniels et sa clique savent mettre en scène à la fois les sentiments des personnages mais aussi mettre en image ce que le personnage exprime à travers sa chanson. Flashbacks, insert, choix de montage, de placements de caméras, choix d’angle de vue, tous les outils de la mise en scène cinéma sont mis à l’oeuvre, tantôt sous la direction de personnalités du cinéma comme de la série telles que John Singleton, Mario Van Peebles (fils de Melvin), la réalisatrice Sanaa Hamri qui a oeuvré sur pas mal de séries ces dernières années notamment Shameless, Glee ou Nashville, Debbie Allen, la prof de danse de Fame,ou encore Lee Daniels et son acolyte Danny Strong. La filiation ciné est claire, pourtant, ce sont bien les codes traditionnels de la série qui sont utilisés. Bien qu’elle se dote d’une réalisation intelligente et soignée, elle ne l’utilise que pour une narration très classique pour une série, avec rebondissement en fin d’épisode et twist de fin de saison. Usant de la grammaire ciné pour la réalisation et la rhétorique de la série pour la narration, Empire prend le meilleur de l’un et de l’autre pour au final livrer un produit fini proche de la perfection.

Ajoutons à cela un casting de fo-lie porté par le duo Terrence Howard – Taraji P. Henson, deux monstres sacrés qui se sont déjà cotoyés sous l’oeil de la caméra dans le film culte Hustle & Flow, produit par Singleton, ou encore Gabourey Sidibe, la Precious de Lee Daniels,  le tout complété par des artistes talentueux, de Jussie Smollet et Bryshere Y. Gray, en frères Lyon, à la pléiade d’artistes en invités, Snoop, Rita Ora, Mary J Blige, Estelle, ou la légende Patty LaBelle, pour ne citer que ceux de la saison 1, la saison 2 voyant son casting de guests explosé, sans doute attirées par la qualité assez dingue de la musique chapeautée par Timbaland…

 

La B.O de Timbaland

EMPIRE BO

Cette réalisation soignée plan après plan est de plus enrichie par la B.O incroyable pour une série qu’offre Timbaland. Que l’on aime ou pas le bonhomme, il faut lui reconnaître ses talents évidents de compositeur. Car la B.O d’Empire est une véritable usine à tubes, qu’ils soient Hip-hop ou R&B. Mais contrairement aux autres séries musicales, les chansons s’ancrent dans la narration, révélant point essentiel de l’intrigue ou exprimant les sentiments profonds des personnages, à la manière d’une comédie musicale. Sauf qu’ici, on parle de l’univers de la musique, les prestations ont ainsi toujours été intégrées à la narration en tant que telles.

 

Que ce soit Keep your money pour l’un Can’t Truss Em pour l’autre, chacun des deux frères talentueux de la famille, Jamal le chanteur R&B à la voix angélique et Hakeem au flow percutant, expriment dans leurs textes leurs problèmes familiaux. La chanson devient alors vecteur de communication au sein de cette famille dont chaque membre ou presque est doué pour la musique.  Ainsi, la réalisation de Daniels se sert de l’incroyable terreau produit par Timbaland qui déploie sa palette de connaissances en Hip-Hop et R&B, composant aussi bien des balades langoureuses que des raps rageux, avec tout le sens incroyable d’orchestration qu’on lui connaissait ou que l’on pouvait lui supposer.

Composée selon les demandes scénaristiques mais aussi comme un album chorale réunissant la crème de la musique noire américaine, cette bande originale est un des points forts de la série. Axée certes hip-hop / R&B, il n’empêche que les amateurs seront comblés par ces morceaux, distillés tel un Bollywood en avance sur les épisodes via Deezer ou ITunes. Une inspiration très probable de Timbaland (très perceptibles sur certains choix de samples), assurant un niveau de qualité et de recherche sur chaque morceau, tous sublimés par des mises en scènes de concert ou d’enregistrements, repris d’un épisode à l’autre, part évidente d’une mythologie qu’elle permet de bien asseoir.

 

Codes culture ghetto et identité  noire galvanisés

Lucious

 

Il est faux de penser que le spectateur non-noir ne puisse adhérer à Empire, les codes de la culture noire sont au final si intégrés dans la culture pop, si repris, voire réappropriés (tant de polémiques Outre Atlantique sur l’assimilation) que tout occidental ayant un tant soit peu baigné dans cette culture pop  est à même de les comprendre.

 

Même les codes du guetto, déjà véhiculés depuis des décennies dans le hip hop, sont au final si intégrés à la culture pop mainstream que n’importe quel spectateur de moins de 50 ans, qui a connu la naissance du hip hop dans les années 80 ou son explosion dans les années 90, est à même de les comprendre. Se nourrissant des codes des gangsters, le gangsta rap a largement contribué à la représentation du “hood”, du “quartier”, pas si éloigné de la conception que Scorsese en dresse dans Les Affranchis. Lucious est un parrain, son Empire est son territoire et ses agissements mafieux sont bien preuve que la série le représente ainsi, un parrain en quête de son héritier.

Mais au delà de la vie de quartier, la drogue, la taule et ce qui représente la réalité socio-économique de la plupart des banlieues pauvres américaines, Empire met surtout en avant la richesse de la culture noire, à travers sa musique, en atteste la pluralité de styles musicaux représentés dans la série ( rap, R&B, gospel, soul, et même le blues de Courtney Love), mais aussi ce que les blancs leur envient, le swag. Cette classe, probablement héritée de cette représentation du mafieux, de Django à Shaft dirait Tarantino, de l’esclave “nègre marron” (c’est à dire en fuite), celui que le système a forcé à devenir hors la loi pour survivre,  à Lucious Lyon, répondrait Lee Daniels. Cette fierté ancestrale et cette revendication identitaire justement à la base de cette recherche d’appropriation.

 

 

Un point de vue sur l’Amérique d’en ce moment

EMPIRE WALL STREET

Avec la richesse d’une telle B.O, qui fait en elle même un excellent album, la série se créé son propre univers, tout en restant ancrée dans notre réalité, la réalité de l’Amérique sous Obama, celle de Trayvon Martin ou du mouvement Black Lives Matter, Empire, ayant comme envie première d’offrir un soap 5 étoiles avec des personnages principaux et secondaires noirs, ne pouvait que s’inscrire dans l’air du temps et prendre part au débat public.

Ainsi, la série se réfère souvent à l’actualité chaude tout en cherchant à mettre en évidence des réalités pas souvent explorées dans les autres fictions et souvent taboues: être noir et être gay, être une femme dans le monde des affaires, être une femme dans le monde de la rue, épouser une blanche quand on vient d’une famille noire, être riche alors qu’on a grandi dans le ghetto, être un homme riche et noir dans un monde de riches blancs, bref, être intégré… Sans se vouloir non plus engagée, la série utilise justement le point de vue de ses personnages, sortis de la misère, vivant dans l’opulence sans pour autant oublier leurs racines, pour aborder aussi bien l’actualité comme des questions d’ordre sociologiques, pour éveiller un peu les consciences, en s’ancrant dans son époque.

L’incroyable force d’Empire réside principalement dans la représentation de cette blackness (que l’on pourrait traduire par négritude) ancrée dans les problématiques de la société actuelle dans leur ensemble mais transposée dans des arcs narratifs connus et assimilés de tous permettant de toucher au final à une certaine universalité malgré tout. Probablement ce que l’on a fait de mieux en soap de l’histoire du genre.

A partir de là, on comprend l’universalité de la série au delà de la couleur de peau de ses personnages. Car même si leur caractérisation ne peut qu’en tenir compte, elle ne définie pas pour autant ce qu’ils sont en soi.  

 

Une série shakespearienne

La série reprend les codes du soap classique que chacun peut aisément comprendre, la plupart étant les mêmes depuis les premiers divertissements de fiction, les mythes antiques. Il ne faut pas croire que parce qu’elle parle de la condition de la population noire américaine dans la société actuelle, la série ne peut toucher à l’universalité. Du moins, autant que Dallas ou Dynastie, ou tout autre soap/ série dramatique produit par la télévision américaine depuis 40 ans et mettant des blancs en scène.

Les codes classiques du soap tout d’abord, comme le fait de prendre place au sein d’une cellule familiale conflictuelle et dysfonctionnelle, puisés allègrement dans tout ce qui existe de dramaturgie dramatique depuis l’Antiquité: l’attrait du pouvoir et les manigances qui en découlent, la rivalité entre frères, la reconnaissance du père, l’amour inconditionnel d’une mère, la passion d’un vrai amour, etc. Des mythes grecques aux drames shakespeariens, les grands récits dramatiques ont posé des règles, réfléchis à des questions philosophiques universelles, exprimé des peurs et des sentiments qui sont intrinsèques à la condition d’être humain. Ainsi, il est difficile d’imaginer que la simple couleur de peau des protagonistes changent réellement la donne. A la manière d’un Orson Welles montant un Othello avec un casting d’acteurs noirs, Lee Daniels et Danny Strong ont bâti leurs intrigues sur des schemas reposant sur des codes culturels connus de tous, lui conférant une universalité suffisante pour dépasser les simples clivages old school et la tradition de la télévision américaine qui se veut séparatiste dans ses programmes. Tel est au final l’aspiration de cette série diffusée sur la FOX, une chaîne à grande audience, en finir avec cette idée stupidement rétrograde qui voudrait que les blancs ne puissent s’identifier à des personnages noirs.

Multipliant les références à Shakespeare ( King Lear, Richard III, Antoine et Cléopâtre, Hamlet), la série en reprend même certaines trames, faisant de ses personnages charismatiques des icônes, des archétypes, les protagonistes de complots tirant les fils d’intrigues où se jouent le pouvoir, le trône, symbolisé par le siège de PDG de l’entreprise familiale. Au delà de la musique et du monde du hip-hop, ce ne sont rien d’autres que les mêmes conspirations qui ont inspirées la plume des grands dramaturges. A la différence ici que la couleur de peau de ces protagonistes apporte un sous-texte politique et actuel qui ne peut être ignoré, même si le sujet n’est traité par moment sans être au coeur de l’action, permettant d’ancrer sa fiction dans notre réalité, de placer ses personnages dans le contexte actuel tout en apportant une réflexion.

 

 Parce que …Cookie!

Rares sont les personnages féminins aussi bien écrits que celui de Cookie. Cookie est une mère, une ex-épouse, une ex-détenue, une ex-dealeuse, une nana qui en impose, une femme de l’ombre, une Hillary en robe moulante et stilettos. Rien que son personnage vaut le coup de regarder la série, même si les autres protagonistes existent tout autant qu’elle. Lorsqu’elle a reçu l’Emmy de la meilleure actrice de série drama en 2015 (prix pour lequel sa principale rivale était Taraji P Hanson qui interprète Cookie), Viola Davis disait que la seule différence entre actrices noires  et actrices blanches, c’étaient les opportunités de rôles. Cookie offre toute la profondeur et le panel d’émotions possible à interpréter à Taraji P. Henson, car c’est un personnage complexe, et probablement le plus écrit de la série.COOKIE

Cookie est la matrone d’une famille d’hommes. Le vrai rapport de force sur lequel repose toute la série c’est la lutte de pouvoir entre Cookie et Lucious pour obtenir la tête de l’empire, mais aussi de la famile. Car si Lucious est le parrain de son Empire, ce n’est que parce que Cookie s’est sacrifiée pour lui.  Pour comprendre toute l’intensité et la complexité de son personnage, je vous invite à découvrir l’excellent article de l’inspirante Miss Roots sur la misogynoir, la mysogynie visant spécifiquement la femme noire. Ce qu’elle décrit s’applique davantage en France qu’aux Etats-Unis, néanmoins, la mysogynie n’y sévit pas moins et la place de la femme noire souvent réduite à ses atouts physique ou son rôle de mère.

Anika, malgré ses probables brillantes études, est obligée d’user de ses charmes pour conclure des deals, Camilla, malgré sa dévorante ambition,  ne peut s’accomplir sans l’argent de ses amants. Le genre d’archétype féminin (aka la bitch) que l’on retrouve dans à peu près tous les tv-drama.  Mais Cookie est bien loin de se limiter à ce genre de moule, notamment parce qu’elle est à la fois complexe et imparfaite comme l’est souvent l’être humain.

Son personnage est construit de manière à ce que ce soit elle le vrai génie de la famille. Productrice surdouée, elle est quelque part l’ombre de Lucious, puis de Jamal, puis d’Hakeem. Musicalement, c’est elle qui permet souvent de dénouer les blocages artistiques, elle qui a bâti le Lucious Lyon’s Sound. C’est elle qui tient la famille, qui l’empêche de voler en éclat et de s’entre-déchirer. Une vraie matrone, seule à pouvoir défier Lucious sans craindre son courroux, elle est son égale, en vraie star du show qu’elle est.

 

Lee Daniels et Danny Strong ont su donner au soap un nouveau titre de noblesse. Loin des productions ringardes de l’âge d’or Spelling, Empire n’en emprunte pas pour autant les codes classiques, allant jusqu’à assumer la filiation shakespearienne, lui permettant de toucher tout public réceptif aux genres (fictionnels et musicaux), quelque soit sa couleur de peau. Ce qui ne l’empêche pas de se poser comme témoin de son époque et des bouleversements sociaux qu’elle connaît. Powerful.

 

 

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About Lullaby Firefly

Créature assemblée par les mains expertes d’un obscur savant fou d’origine bavaroise à l’accent tranchant comme un scalpel, Lullaby Firefly profite chaque année de la nuit d’Halloween pour s’illustrer dans quelques macabres méfaits, comme le vol de sucettes et le racket d’oursons en gélatine. Oubliant souvent sa tête dans le frigo, rempli de restes de villageois qu’elle affectionne particulièrement, elle se rend régulièrement dans la clinique du Docteur Satan pour un petit rafistolage express, secret de son éternelle jeunesse.