Un film en un plan: The Addiction

 
 
 
 

L’année 1995 fût un bien curieux moment pour les vampires : d’abord celle d’un renouveau cinématographique, puis celui de son enterrement immédiat. Le succès des romans d’Anne Rice aidant, l’adaptation de Entretien with a Vampire apparût à de nombreux fans comme le nouvel avènement tant attendu de leurs icônes adorées. Mais c’était compter sans Abel Ferrara, qui allait s’empresser de faire un sort au romantico-dandysme de cette vieille mythologie sur le retour, et replacer le vampire au statut un peu plus concret qu’il occupe parfois : celui de Prédateur Eternel. J’adore dire ça pour hérisser les puristes, en tout cas je suis absolument convaincu qu’au travers de The Addiction, Ferrara a peut-être réitéré le tour de force de Georges Romero d’ avec les zombies et Night of the Living Dead, et pas seulement parce qu’il filme en noir-et-blanc. Non, ce choix de la photographie provient davantage d’une volonté du réalisateur d’allonger encore le pas et de confronter directement cette fois l’individu avec la Grande Histoire (par le biais de notre héroïne -sublime Lily Taylor- Kathleen, étudiante en Philosophie) revendiquant par là l’influence du Nuit et Brouillard d’ Alain Resnais, en ouvrant directement le film sur les charniers de la deuxième guerre mondiale et du Vietnam.

 

Autant vous dire que c’est pas passé du tout et les critiques de l’époque ont préféré se cantonner au titre et y voir un parallèle du rapport de l’auteur avec la coke, supputant sans vergogne qu’ à ce stade il en était plutôt à se l’envoyer dans les narines à coups de pelletées de bulldozer. A l’heure où j’écris ces lignes, je ne sais pourtant toujours pas si ces professionnels assermentés ont remarqués depuis que la soutenance de thèse de Kathleen n’est ni plus ni moins que celle développée par Naomi Klein UNE DECENNIE plus tard dans son ouvrage The Shock Doctrine. Evidemment qu’il y a un  parallèle avec la drogue (avec un titre pareil !) et on comprend un peu mieux pourquoi toute un frange de la profession s’est sentie mal à l’aise : le parallèle en question  reste attaché à une réflexion bien plus vaste centrée sur les notions de pouvoir et de volonté de puissance, et c’est là où l’aspect « surhomme » du vampire finit d’asseoir merveilleusement l’allégorie. Là où ça n’a fait rire personne par contre c’est quand Ferrara ne se gêne pas de confronter la fibre intrinsèque de prédation du mythe original avec l’esprit de conquête qui définit tellement bien notre chère nature à nous depuis l’aube des temps.

the add

J’aime beaucoup ce plan-ci donc, parce qu’il est vraiment emblématique de la notion de prédation dont je parlais plus haut, et qui oui, parcoure la totalité du récit. Un autre terme qui n’a certainement pas plu est sans doute la fonction donné au mot « collaborer ». C’est un terme fort évidemment, surtout chez nous, mais c’est pourtant celui qu’emploie la vampire qui transformera Kathleen : « ..dis-moi de m’en aller. Mais de toutes tes forces ». Dépassée par la situation, l’étudiante se répand en vaines suppliques, implorant d’être épargnée. Ce que Ferrara fait dire à la créature, ce n’est pas « allons allons tu pourrais faire mieux » mais bien ceci : « ..bon très bien. Tu préfères collaborer ». Dominants/dominés, c’est encore une fois ce dont il est question  et qui colle en plein avec la figure aristocratique du vampire, qui de tout temps se repaît du bas-peuple. Retransposé face à l’Histoire contemporaine avec les charniers du début, immanquablement c’est la phrase célèbre de Paul Valéry qui vient  à l’esprit : « La guerre ce sont des gens qui ne se connaissent pas et se tuent, pour le compte de gens qui se connaissent mais ne se tuent pas ».

 

La scène se situe après la remise des diplômes et notre héroïne a invité tous les vampires qu’elle a converti depuis l’acceptation de sa propre condition, ainsi que la fine-fleur du milieu universitaire qui vient de la récompenser et qui n’a absolument pas la moindre idée qu’elle va se retrouver à servir de hors-d’oeuvre. Cette morsure sera suivi d’un plan face caméra où Lili Taylor crache le sang dont elle vient de se repaître en plein visage du spectateur, signifiant par là la sempiternelle leçon  derrière des siècles d’évolution, de pensée, de civilisation ; celle qui n’en finit pas de perdurer, dans l’ombre de toute forme de modernité. Ferrara venait ainsi de signer là un film absolument monumental, qui ne peut pas être renvoyer au statut de l’anecdote ou d’une erreur de parcours (« encore un film de rédemption »). C’est au contraire un cinéaste en pleine possession de ses moyens qui s’est adressé au monde et qui a transcendé presque par accident, ou dans la foulée, les règles du genre.  Pendant longtemps, IL NE POUVAIT PAS Y AVOIR d’autres films de vampires après The Addiction. Je ne suis pas sûr non plus qu’il y en ai eu vraiment depuis, puisque tous les dérivés Twilight me font plutôt penser à des films de super-héros. Là où je voulais en venir c’est que ce film mérite absolument d’être redécouvert, c’est même de l’ordre du vital, le geste de Ferrara qui a encore mis à l’époque sa carrière sur la table, n’en apparaît que plus grand. Je n’emploie pas souvent ce genre de terme, mais j’irais presque jusqu’à dire que c’est un film « exemplaire ».

            Nonobstant2000

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