Filmo-express: Benoit Delépine et Gustave Kervern

 
 
 
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Benoît Delépine et Gustave De Kervern, les trublions de Groland (pour reprendre l’expression qui les caractérisent généralement dans les médias), sont passés au cinéma avec succès dans les années 2000. Les deux réalisateurs ont eu la bonne idée de ne pas limiter leurs films à une transposition de la célèbre émission (après l’échec de Mickael Kael contre la World News Company) sans pour autant la renier. La sortie de Saint Amour, leur 7ème long, est l’occasion de nous replonger dans une filmographie cohérente et précieuse, pendant poétique du Groland, oscillant entre humour noir, critique sociale, Art brut et expérimentation surréaliste.

 

Aaltra (2004) Rating: ★★★★☆

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Deux voisins, l’un agriculteur (Kervern) et l’autre employé de bureau (Delépine), se détestent cordialement. Ils finissent par en venir aux mains et se retrouvent dans l’agitation écrasés sous une machine agricole. Rendus paraplégique, les deux hommes décident de se lancer dans un périple en fauteuil roulant vers la Finlande afin de poursuivre en justice Aaltra, l’entreprise fabriquant la machine qu’ils estiment responsable de leur handicap.

Premier film du duo, Aaltra est donc un road movie en chaise roulante qui, vous l’aurez compris, fait la part belle à l’humour le plus noir. Tourné pour un budget réduit, Delépine et Kervern opte pour le noir et blanc afin de tirer le meilleur parti esthétique des paysages du nord et des courses de moto-cross qu’affectionne l’un des deux héros (Delépine étant vraiment passionné par les motos). Aaltra est aussi un hommage au cinéma âpre d’Aki Kaurismäki, qui joue d’ailleurs dans le film dans lequel apparaissent également d’autres guests : Benoît Poelvoorde, Christophe Salengro (président du Groland), l’entarteur culte Noel Godin, l’acteur britannique Jason Flemyng ainsi que Bouli Lanners pour une savoureuse interprétation du Sunny de Boney M. Si on devait se hasarder à dégager une morale de ce film, on pourrait certainement la formuler ainsi : « handicapé ou non, un connard reste un connard ! ».

 

Avida (2006) Rating: ★★★☆☆

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Pour leur deuxième long métrage, Delépine et Kervern affirment leur volonté de ne pas se cantonner à l’humour noir cher à Groland et optent pour une création pûrement surréalistes qu’il serait bien difficile de résumer. En gros, il est question d’un sourd-muet séquestré, d’un homme qui s’afflige une curieuse reconstruction du visage à base de scotch, d’une milliardaire excentrique et obèse, d’un zoo, des terrils monumentaux du nord et d’une variante de la pétanque avec des chaises de jardin.

Oeuvre d’Art qui pourrait avoir sa place dans un musée, le film est un hommage affirmé à Dali et s’inspire directement de plusieurs de ses tableaux. Avida Dollars, nom d’un personnage, titre du film et anagramme de Salvador Dali, est d’ailleurs le surnom donné par André Breton au célèbre peintre surréaliste. Ce personnage est incarné par Velvet d’Amour, mannequin XXL et égérie de Jean-Paul Gauthier, dont la plastique généreuse fait l’objet de toutes les attentions des deux cinéastes. Produit par Mathieu Kassovitz, Avida présente une impressionnante et surprenante galerie de guests : Albert Dupontel, Fernando Arrabal, Kati Outinen, Bouli Lanners, Jean-Claude Carrière, Remo Forlani, Rokia Traoré, Sanseverino, RKK, Vuillemin ou encore Claude Chabrol.

 

Louise Michel (2008) Rating: ★★★★★

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Un patron véreux (l’impayable Francis Kuntz) profite de la nuit pour vider son usine et délocaliser tranquillou. Les employées décident alors de mettre en commun leurs maigres indemnités pour faire buter le patron. Louise (Yolande Moreau), « cerveau » de la bande, est chargée de trouver un tueur à gage et son choix se porte  sur Michel (Bouli Lanners), un gardien de camping loin d’être aussi professionnel qu’il le prétend.

Après le road movie minimaliste et grinçant puis l’expérimentation arty, Delépine et Kervern signent avec Louise Michel un singulier film de vengeance, revisitant comme personne la figure des amants criminels. Inspiré d’une véritable délocalisation sauvage, les réalisateurs renouent avec la verve politique chère à Groland et nous livre une œuvre anar’ aussi généreuse qu’imprévisible. Véritable écrin trash pour Yolande Moreau et Bouli Lanners, on peut également noter la première apparition au casting de leur muse : Miss Ming, artiste autiste et Marianne grolandaise. Delépine et Kervern s’imposent comme des cinéastes sur lesquels il faudra désormais compter. Louise Michel est notamment remarqué au festival de Sundance où il obtient un prix spécial du jury récompensant son originalité. Et en plus, le renard a une perruque et ça, c’est pas banal !

 

Mammuth (2010) Rating: ★★★★★

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Serge Pilardosse (Depardieu incroyable en looser magnifique) découvre, arrivé à la retraite, que tous ses anciens employeurs ne l’ont pas déclaré. Afin de justifier ses trimestres, il se lance au guidon de sa Mammut sur les routes de France pour collecter les fameux paplars qui lui permettront d’accéder à une retraite bien méritée. Sa quête le confrontera à son passé (notamment via les apparitions fantomatiques d’une mystérieuse femme incarnée par Isabelle Adjani) et Serge retrouvera peu à peu goût à la vie et à ses plaisirs simples.

Delépine et Kervern partent à nouveau d’un sujet de société (après les délocalisations, la question des retraites) pour poser les bases de leur récit mais, une fois encore, les deux compères sont loin de se cantonner au pamphlet politique. Aussi, si l’humour noir est à nouveau de la partie (la mémorable séquence de masturbation familiale !), Delépine et Kervern font montre d’une tendresse encore insoupçonnée, s’appuyant notamment sur un joli score pop de Gaëtan Roussel. Le portrait touchant de Pilardosse, le rustre simplet qui s’ouvre à la vie, atteint des sommets lors de sa rencontre avec Miss Ming et l’expérience d’un bonheur simple, aux antipodes des exigences de rentabilité de notre société moderne.

La critique du film par The Vug : http://www.celluloidz.com/2010/04/mammuth/

 

Le Grand Soir (2012)  Rating: ★★★★☆

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Not (Poelvoorde), premier punk à chien d’Europe, dort au milieu des ronds points et squatte la zone commerciale dans laquelle ses parents tiennent une enseigne La Pataterie. Son frère Jean-Pierre (Dupontel), vendeur en literie, est en plein burn-out et doit faire face à son divorce et son licenciement. Il rejoint alors Not qui le rebaptise « Dead » et l’initie à sa vie marginale. Les deux frangins décident alors de provoquer le Grand Soir.

Avec ce 5ème film, les réalisateurs s’attaquent à la figure du punk (terme souvent employé pour les définir eux-mêmes au sein du cinéma français) mais, loin d’en faire un flamboyant héros contestataire (comme pouvait l’être Louise à sa façon), le dépeignent  comme un paumé ô combien attachant. Ainsi, si le film est une critique contre la société de consommation et le conformisme qu’elle engendre, c’est avant tout le portrait de ces deux frères qui intéressent Delépine et Kervern. Encore une fois plus poétique que politique (même si les deux peuvent se lier), Le Grand Soir est aussi une œuvre plus abordable malgré la présence bien allumée de Brigitte Fontaine et la composition en roue libre de Dupontel. Le cœur du film, c’est bien entendu Benoît Poelvoorde  (accompagné de son propre chien rebaptisé ici 86), bouleversant (ça sera à nouveau le cas dans Saint Amour), qui trouve avec Not son meilleur rôle depuis C’est arrivé près de chez vous. Delépine et Kervern, lucides sans être désabusés, échappent à tout cynisme et nous montrent que, si le Grand Soir n’est pas pour tout de suite, cela n’empêche pas le beau geste artistique.

La critique du film par The Vug : http://www.celluloidz.com/2012/06/le-grand-soir/

 

Near Death Experience (2014) Rating: ★★★☆☆

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Paul, employé en plein burn-out (décidément !), enfile sa combinaison de cycliste et part en montagne pour mourir.

Comme une réaction à un Grand Soir plus accessible, Delépine et Kervern renoue avec l’expérimentation sans compromis d’Avida. Le symbolisme se substitue ici au surréalisme tandis que les réalisateurs confrontent leur cinéma à l’œuvre de leur acteur, Michel Houellebecq. Loin des formes généreuses de Velvet d’Amour, c’est cette fois-ci le corps rachitique de l’écrivain ainsi que son improbable tronche et sa diction aléatoire qui vampirisent le film. De par son rythme qui ferait passer Ozu pour Michael Bay, Near Death Experience laissera beaucoup de spectateurs sur la touche mais s’impose néanmoins, comme son titre l’indique, comme une expérience radicale qui, même si elle fait la part belle au vide, est loin d’être dénuée de sens.

La critique du film par The Vug : http://www.celluloidz.com/2014/09/near-death-experience/

 

HollyShit

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