Interview: Seth Ickerman, le retour

.

.

Il y a quelques semaines, un curieux trailer fauché mais doté d’effets spéciaux impressionnants débarquait sur le Net, celui de Ickerman, premier long-métrage à venir de Seth Ickerman, pseudonyme derrière lequel se cachent deux jeunes réalisateurs, Raphaël Hernandez et Savitri Joly-Gonfard. Si vous avez raté cette bande-annonce, la voici :

Seth Ickerman… un duo que l’on avait déjà rencontré sur Celluloïdz il y a cinq ans lorsque les deux passionnés se faisaient connaître avec Kaydara, un majestueux fan-film de Matrix tourné avec les moyens du bord qui avait fait son buzz sur le Net. De retour avec le projet Ickermanle réalisateur aux deux cerveaux ne pouvait échapper à nos questions le temps d’une interview par mail.

Celluloïdz : Comment s’est passé l’après Kaydara ? Y-a-t’il eu d’autres projets entre temps ?

Seth Ickerman : Après Kaydara, on a développé un projet de long-métrage de science-fiction original sans se poser de questions sur sa faisabilité. Travaillant depuis des années dans notre « garage », personne ne pouvait nous empêcher de faire ce que l’on voulait… mais on a très vite compris que ce n’était pas comme ça que nous allions parvenir à faire un « vrai » premier film « professionnel ». Venant de nulle part, il fallait rassurer. Aussi, arriver avec un nouveau projet de science fiction très ambitieux visuellement comme l’était ce film, ce n’était pas la meilleure façon de faire nos premiers pas dans le système. Il fallait tout reprendre à la base et avancer par étapes. Nous avons donc décidé de travailler sur un projet plus réaliste, qui ferait moins peur. C’est comme ça que nous avons commencé à travailler sur Ickerman, un film d’anticipation à priori moins coûteux (car moins éloigné de notre monde actuel), mais tout aussi passionnant pour nous sur un plan purement artistique. Comme nous faisons un certain nombre de choses par nous même, nous avons commencé par créer des visuels parallèlement à l’écriture du scénario. Puis, après quelques mois de travail, nous avons abouti à un traitement et à un concept-art book très complet qui décrivait notre univers de manière très détaillée. Nous nous sommes alors confronter aux producteurs avec cette matière sous le bras, mais, malgré le coté séduisant de notre projet, nous avons ressenti que l’ambition d’un projet de science-fiction et des effets visuels était un frein. Déterminés cette fois à ne pas mettre encore ce film de côté, nous avons alors décidé de produire nous même un teaser du film (à petit budget) pour montrer que c’était possible… que l’on pouvait faire pas mal de choses en étant un peu malin… Grâce à ce teaser (mis en ligne il y a quelques jours), l’intérêt de plusieurs marchés du film où notre projet a été sélectionné (Tallin Black Nights (Estonie) ; Frontières Bruxelles), la multiplication de nos expériences pro dans la pub, etc… nous avons réussi à rassurer suffisamment pour convaincre des producteurs de nous suivre.

ICKERMAN002

A sa sortie, Kaydara avait remporté un simple succès d’estime sans vous ouvrir de porte dans l’industrie du cinéma. Vous collaborez désormais avec de vrais professionnels comme le producteur Alexis Perrin, le directeur de photo Philip Lozano ainsi que des musiciens côtés comme Rob et Carpenter Brut. Comment se sont passées ces rencontres et collaborations ?

Si on y réfléchit, Kaydara nous a permis tout de même de rencontrer pas mal de professionnels. Et dans le lot, certains nous ont donné l’opportunité de faire nos armes dans la « réalité » (dans la publicité notamment). Petit à petit, on s’est construit un réseau tout en se créant une petite réputation de réalisateurs très visuels avec une assez bonne connaissance des FX. Mais, au final, ce sont surtout nos projets secrets (comme Ickerman) qui nous ont permis de séduire les gens que vous citez. Les choses se sont faites alors simplement : lorsque deux artistes apprécient mutuellement le travail de l’autre, l’entente et la collaboration fonctionnent souvent sans problème.

Qu’apportent ces collaborations à votre manière de travailler et à votre œuvre ?

Nous faisons depuis longtemps beaucoup de choses nous-mêmes parce-que nous n’avions personne pour le faire à notre place. Mais le cinéma est un travail d’équipe, continuer à tout faire n’a plus de sens pour nous aujourd’hui. Dans l’absolu, le travail de réalisateur c’est tenter d’amener tous les courants dans la même direction. A partir de là, tous les talents sont bons à prendre pour donner plus de force à notre vision.

Comment s’est passé le tournage de cette bande-annonce ?

Quand il n’y pas beaucoup d’argent, il faut bien se préparer en amont. Nous savions précisément ce que nous voulions faire et on s’est débrouillé pour le mettre en boîte le plus rapidement possible (en une petite nuit) avec une équipe de moins de 10 personnes (acteurs compris). Là encore, en travaillant avec des gens comme Philip Lozano (chef opérateur de cinéma et de pub) qui est une personne de notre génération et qui n’a pas peur de travailler avec un peu moins de confort que ce qu’il a l’habitude d’avoir sur de gros budgets, on arrive à faire pas mal de choses…

Ickerman s’annonce comme un nouveau film tech-Noir/cyberpunk. Dans la bande-annonce, on y retrouve à la fois votre goût pour les mégapoles futuristes, les poursuites en véhicules SF, l’incertitude de la réalité, une obsession pour la nuit…

Le teaser est très court, mais il comprend pas mal de détails du long que l’on s’est amusé à distiller par ci par là… Effectivement, on ne voudrait pas trop en dire pour l’instant… Mais sachez que le côté noir du teaser n’est pas représentatif du film (même si l’obscurité est bien traitée dans l’histoire). Ickerman sera au contraire un film très lumineux. Pour le comprendre, voici un extrait de la note d’intention que l’on a écrite pour le projet : « D’un point de vue purement graphique, le film est un peu comme le négatif de Blade Runner : la ville est lumineuse, très aérée et les rues sont pratiquement dépeuplées. Cette cité est comme un être vivant en train de décrépir au soleil, perdu dans un désert de sable. Victime de la « virtualisation », la vie grouille dans ses entrailles et n’apparaît pratiquement plus à sa surface… ».

ICKERMAN003

Sans dévoiler le film, quelles sont les défis (techniques, esthétiques ou thématiques) sur lesquels vous voulez vous confronter sur ce long-métrage ? Qu’est-ce qui le rapproche ou différencie de Kaydara ?

Les défis sur ce projet sont multiples. Techniquement, il va falloir ruser pour faire le film que l’on a en tête sans compter sur le budget d’un blockbuster. C’est le prix qu’il faut payer (si j’ose dire) pour garder un minimum de liberté sur le plan artistique. Esthétiquement, il y aurait beaucoup à dire, mais il faut garder un peu de mystère. Le teaser reste un aperçu. Nous avons du mal à rapprocher nos projets actuels de Kaydara. Nous ne renions pas ce film, mais c’est vrai qu’il ne constitue aujourd’hui pour nous qu’une sorte de brouillon un peu bancal de ce que nous aimerions faire dans le cinéma. Je conseille d’ailleurs toujours aux gens de visionner le making-of. L’expérience de faire un tel projet était formidable, c’est ça que nous avons envie de retenir et de partager, plus que le film lui-même. Ceci dit, je pense qu’en regardant bien, on pourra retrouver dans le futur des éléments en germe dans ce film. Notre goût notamment pour faire de la bande son un personnage à part entière du film…

La bande-annonce et la bande-son de Rob évoquent un Drive dans le monde de Blade Runner. Est-ce conscient ?

Non ^^ Mais comme beaucoup d’articles sur le Net parle de notre teaser comme « Blade Runner rencontre Drive/ Bullit »… ça nous va. Il y a en tout cas une volonté évidente de faire le lien entre deux époques… Nous ne l’avons pas évoqué plus haut dans votre question sur les défis du film, mais sachez que la musique sera un grand défi. Une des choses que l’on a dit à Rob quand nous l’avons rencontré, c’est qu’en vérité, on voulait faire du cinéma uniquement pour pousser des gens comme lui à faire de grandes BO. Bien sûr, c’est une blague, mais il y a une part de vérité… nous aimons infiniment la musique et on veut explorer cet aspect dans nos films en ne la cantonnant pas à une simple illustration…

ICKERMAN005

Quelles sont vos influences sur ce projet ?

J’aime bien dire que nous ne sommes pas des cinéphiles… comme le sont peut-être beaucoup de cinéastes actuels (ce n’est pas une critique, simplement un constat). Aussi, ce sont nos histoires, nos personnages qui construisent l’univers. Mais, bien sûr, comme notre personnage est un fan de cinéma, on pourra toujours s’amuser à retrouver des références. Pour autant, notre intention est plus de donner un sentiment que de clairement faire référence à un film ou une œuvre en particulier… Enfin, comme la plupart des amoureux de science-fiction, nous ne pouvons pas échapper à des influences comme Blade Runner… ça fait partie de nos gènes, on ne peut pas lutter :). Maintenant, même si ces références sont en nous, notre plus grand plaisir, c’est d’explorer… de voir ce que l’on peut apporter de neuf…

Le film s’appelle Ickerman, comme votre pseudonyme commun. Pourquoi ce titre ?

Réponse (pour l’instant) floue à votre question très claire : Ickerman est un film de cinéma qui parle de cinéma…

Le héros est également cinéphile. Comme dans Kaydara, il y a chez vous une volonté d’être “meta”, de mettre le cinéma en abyme, de rappeler au spectateur qu’il est dans un monde de cinéma et de mettre en scène, d’une certaine manière, votre propre processus créatif. Comment voyez-vous la chose ?

C’est vrai qu’il y avait un peu de ça dans Kaydara… Cette mise en abyme est effectivement une volonté très consciente de notre part et un point très important dans Ickerman. La seule chose que l’on peut dire pour l’instant, c’est que nous aimons faire déborder les limites de l’objet cinématographique, lui donner une existence réelle au-delà de sa condition de « simple » fiction… Cela nous semble pertinent dans une œuvre qui traite d’un sujet mélangeant rêve et réalité…

La bande-annonce de Ickerman fait son buzz avec plusieurs centaines de milliers de vues. Comment recevez et gérez vous ce buzz et où en êtes vous en terme de budget et/ou de pré-production ? Quand pouvons nous espérer voir le film ?

Au départ, nous ne voulions pas montrer ce teaser au public. Nous l’avions fait dans un but précis : rassurer les producteurs. Mais, en rencontrant justement des producteurs et en décidant de travailler avec eux, on a très vite compris qu’il était pertinent de le mettre en ligne. En respectant les codes de production habituels, un projet comme celui-ci a normalement très peu de chance de voir le jour. Aussi, il faut explorer de nouvelles voies… Avec nos « jeunes » producteurs Alexis Perrin et Frédéric Fiore, nous avons décidé de suivre les modèles récents de The Leviathan et Sundays dont les pilotes révélés en 2015 ont permis de trouver des financements… Si tout se passe bien, le tournage est prévu au premier semestre 2017.

ICKERMAN006

Quel constat faites-vous aujourd’hui du cinéma de genre en France et de la SF en particulier ? Les circuits parallèles sont-ils le futur ?

Le cinéma de genre en France peine à se développer… on apprend rien à personne en disant ça. Et ne parlons même pas de SF, la plupart des productions de genre sont des films d’horreurs… Mais effectivement, je pense qu’il y a moyen de faire bouger les choses en arpentant des circuits parallèles. Surtout que l’envie est là (autant chez les prod que chez les techniciens)… Une nouvelle génération est sur le point d’immerger je pense.

Quels sont vos derniers coups de coeur ciné ou autres ?

Le dernier film en date que l’on a aimé est Birdman : acteurs magnifiques, utilisation de la musique qui sort des sentiers battus, plans avec un réel point de vue…  c’est le genre de cinéma qui nous parle.

Propos recueillis par The Vug

Partager cet article
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • email

About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».