Hommage à Andrzej Zulawski

 
 
 
 

La mort est une chienne, ceci il n’en faut point douter, non contente de faucher des centaines de millions d’enfants en sous-nutrition tous les ans il ne faut pas s’étonner de la voir en plus s’en prendre aux personnes âgées. Zulawski va nous manquer certes, mais à vrai dire aussi douloureusement qu’il nous a manqué depuis un peu plus d’une dizaine d’années. J’en profite d’emblée pour relayer ici quelques interviews (1)(2) qu’il a accordées en promouvant sa dernière réalisation, Cosmos, car il y avait des raisons à cette absence et comme à propos de tout et du reste, le cinéaste n’avait pas peur d’en parler. On le voit employer tout à fait des termes comme « avoir été épinglé » quand à l’intensité particulière de ses films, et ne pas manquer de dire que « des films comme ça on en veut plus » (tout le mystère réside évidemment dans ce « on » un peu étrange). C’est un point en particulier qui me tient à cœur parce qu’il est important je crois, de bien se rappeler ce que « on » a préféré(3) à la démarche qui était à la sienne. A propos de ce film tout particulièrement, s’il compte autant pour moi, c’est parce qu’il ne m’a jamais tout à fait quitté, et même je ne cessais de le voir partout si vous voulez. Puis après je n’ai cessé de voir tout ce qui constituait son essence ne faire que disparaître.

Au premier visionnage ce qui s’impose avant tout c’est une entièreté qui force le respect, par cette capacité à brasser simultanément plusieurs influences, différents courants, on pouvait déceler  par-là la marque d’un auteur avec justement une « vision » à partager , autre chose que les productions réalisées par des marionnettes sur lesquelles on tombe à chaque fois qu’on allume un téléviseur et qui n’ont que des « versions » à proposer, du prêt-à-penser paré à être avalé  – et divulgué qui plus est avec une suffisance et une désinvolture absolument répugnante.  Si ce film ne m’a jamais quitté, c’est parce que Zulawski insufflait le tourbillon de la vie elle-même dans ses réalisations. Beaucoup de nos auteurs contemporains en sont encore à se demander comment il faisait, quand ils n’ont tout simplement pas renoncé et se cantonnent à des enchaînements de scénettes. Se risquer à parler du monde contemporain (jusqu’à en faire ressentir l’adversité) était quelque chose de crucial pour un auteur comme lui, ça en disait long sur ses préoccupations et pour quels auteurs peut-on se poser ce genre de question aujourd’hui je vous demande un  peu.

J’évoquais  plus haut « l’intensité » des ses films (pensons à la performance d’Isabelle Adjani dans Possession), bien sûr il y a ça aussi. Sans des gens comme Carax, Grandrieux, Kechiche, Dumont et Desplechin (qui quoi on en pense, est un cinéaste du conflit – et pas des moindres) c’est quelque chose que l’on aurait pu croire disparu chez nous en même temps que Maurice Pialat nous a quitté. Intensité qui ne pourrait certainement pas advenir non plus sans une certaine « instantanéité », une pratique de la circulation dans l’image, où l’on n’est pas effrayé de rentrer à l’intérieur de celle-ci et de se mouvoir au travers du décor. Étonnant pour la patrie du spectacle vivant que nous sommes, c’est une approche que l’on ne retrouve presque exclusivement que dans le cinéma slave (ne me parlez surtout pas du mouvement chez quelqu’un comme Audiard) parce que le cinéma slave s’intéresse à ses personnages, il s’intéresse à ce qu’il veut dépeindre, et  ce qu’il veut dépeindre, il ne fait pas que le montrer, il le fait ressentir,  ce à côté de quoi le cinéma français en règle général apparaît comme un cinéma de visite guidée, qui ne sait que montrer le paysage de loin, bien à l’abri à l’intérieur du bus où l’on peut donner cours à notre cher humour fédérateur (on est des rigolos).

Le côté slave j’allais y revenir, regardez aussi le monsieur en interview, reprenant  parfois les termes des intervenants. Pas par supériorité, juste parce que ce n’était pas quelqu’un d’approximatif, et aussi incroyablement humble au regard de ses propres références. Quelqu’un qui a grandi dans la culture et pour qui celle-ci, ainsi que l’Art, ne sont pas que propagande et façonnage de vitrine. Des gens comme ça me manquent (Fassbinder me venant à l’esprit immanquablement) pour leur façon-même de s’adresser au spectateur, en dehors de leurs films.

Parler de Zulawski finalement, c’est parler aussi et surtout de ce que la culture et le cinéma français ne sont plus.

L’histoire du triangle amoureux entre un jeune photographe d’exploitation, une actrice contrainte de tourner dans des films d’exploitation et le mari de celle-ci. Le premier ira jusqu’à miser sa vie, en faisant jouer ses relations pas très nettes pour offrir à l’actrice son grand rôle sur la scène.

Adapté du roman  La nuit américaine   de Christopher Frank paru en 1972, qui coécrivit également son adaptation à l’écran par Zulawski, je peux vous assurer que c’est un autre son de cloche que le film éponyme de François Truffaut sorti un an plus tard. A la mise en abîme du film et de ses procédés de réalisation se substitue ici une immersion totale dans les coulisses du métier. Cette  comédienne, réceptacle de tous nos fantasmes avec son maquillage qui fout le camp, est finalement peut-être aussi paumée que la jeune fille que l’on aperçoit  au milieu d’une  orgie*  et si l’on se demande par quelle opération a-t-on finit par confondre le glamour avec de la détresse, Zulawski nous dévoile un à un les mécanismes de l’exploitation. Mais aussi le travail et la douleur derrière chaque prestation des artistes ainsi que l’éternel malentendu dans le questionnement du « pourquoi sont-elles si importantes ? » (« Plus importantes que celles de nous autres pauvres mortels dans la vie de tous les jours ? »), ce que par ailleurs le réalisateur n’omet pas non plus de montrer au travers de l’entourage (non-maffieux) du personnage de Fabio Testi – en contraste avec l’entourage de Romy Schneider et  de Jacques Dutronc, les collectionneurs de photos de films qui eux sont dans l’adoration absolue de l’image, peu importe ce qui l’aura fait naître,  de ce que littéralement « il y a derrière »..

Si les auteurs ne sont absolument pas dupes de l’origine de certains financements, et n’hésitent pas à forcer le trait en montrant certains à-côtés interlopes de l’usine à rêves (française) on perçoit également un amour tangible pour la marge, les dézingués et les laissés-pour-compte, et donc dans la foulée pour ces artistes qui cherchent à faire éclore quelque chose envers et contre tout : le réalisateur qui transpose Richard III en plein Japon Féodal notamment, que le personnage de Fabio Testi va financer par amour et qui se révèlera « un fiasco » et où pourtant Klaus Kinski rejoue pour le spectateur son personnage dans Aguirre  – ça c’est la façade, car au détour d’une réplique le comédien ne manque pas d’estampiller l’aristocratie dirigeante — dès lors sait-on vraiment ce qui n’a pas plu aux critiques (de la pièce, dans le film) ?..

important c'est d'aimer

On pense souvent à la prestation de Romy Schneider quand on évoque ce film, un peu moins à celle de Kinski, et pourtant elle est loin de manquer d’intérêt car à elle seule elle nous brosse le plus efficacement le contexte dans son ensemble du film : quand son personnage apparaît c’est  presque à un môme qu’il ressemble malgré sa cigarette rivée au coin du bec, enflammé par la passion et l’idée de pouvoir enfin monter un projet (« Nymphocula ? magnifique magnifique ») . A la (presque) fin, « outré » par de mauvaises critiques, il soigne son égo par un soubresaut de compensation virile en tabassant un maquereau et en repartant avec ses prostituées sous le bras, avec comme prétexte la volonté pressante de « se rouler dans la fange »… Mais une ellipse plus tard, on le voit recroquevillé au pied du lit où sommeillent encore les deux jeunes femmes,  dans une détresse qui donc rejoue à elle-seule tous les enjeux du film : autant de travail et de souffrance pour restituer justement la souffrance, mais pas seulement. Peut-être aussi la prise de conscience d’un combat perdu d’avance, car le pouvoir de décider ce que les gens ont le droit de voir ou d’entendre peut lui être arraché à tout moment…**

Zulawski nous montre en quelque sorte à travers tout ça la création « emprisonnée », qui ne se libère qu’à grand peine et à quelques exceptions-près de la fange de ses commanditaires, et qui doit en plus affronter celle dans les yeux qui la « juge ». Au final en ressort une question que je n’arrête pas moi-même de me poser, tout simplement   comment certains chefs-d’œuvre ont pu ne serait-ce que voir le jour ?

Maintenant notre triangle.

C’est la phrase du personnage de Michel Robin qui mettra le feu aux poudres dans une (magnifique) scène où il explique que l’amour n’existe pas tant qu’il n’y a pas eu « don de soi », tant qu’il n’y a pas eu sacrifice : « ton actrice-là, tu l’aimes combien ? » ce qui poussera Servais Mont (Fabio Testi) à remuer ciel et terre pour financer la pièce qui devrait propulser la carrière de Nadine Chevalier (Romy Schneider). Le mari de celle-ci, Jacques Chevalier (Jacques Dutronc), ne peut qu’assister impuissant à l’union naissante de sa femme avec son rival. Encore une fois peut-être parce qu’il est un peu trop dans la vénération (peut-être pire que ça, voir la scène de dîner avec ses amis collectionneurs : « elle peut enlever sa culotte mais vous ne lui ferez jamais enlever ses principes », cad le voyeurisme proprement concupiscent et absolu, peu importe la souffrance de l’actrice) ce qu’il avouera tardivement dans la scène anthologique du café : « je voudrais faire tout pour toi. Tout sauf ..vivre ». C’est certes l’aveu  sublime d’une douleur existentielle dont on ne parle que trop peu, mais aussi le pas manquant à tous les sacrifiés tragiques de l’amour : Jacques Chevalier n’est pas prêt à mener le combat du personnage de Fabio Testi, il est d’accord pour tout donner, mais pas courir le risque d’échouer face à l’adversité en général. Parce que c’est ça, vivre. S’exposer à quelques tourments  et c’est ce que nous montre  l’idylle entre Romy Schneider et Fabio Testi : les affres et la la valse tragique de la non-réciprocité. Oui « l’important c’est d’aimer », à condition d’apercevoir l’autre pour ce qu’il est à temps, avant que l’écroulement  du voile de nos aspirations personnelles ne le fassent pour nous, tandis qu’il est déjà trop tard.

Voilà pourquoi on sort d’un film comme celui-ci pantelant et lessivé pour la vie je crois  -même si ça ne suffit jamais – , voilà de quoi il s’agit quand on aborde la notion de « risque artistique », et se faisant, une tentative bien flageolante d’expliquer pourquoi il m’arrive de parfois cracher sur le cinéma français.

C’est parce que dans les trois-quarts des cas (voir en exceptions les réalisateurs cités avant le trailer), quand on voit avec quoi il se gargarise chaque année au regard d’un film comme celui-ci, c’est à peu près tout ce qu’il mérite.

Un crachat.

                      Nonobstant2000

 

        

(1) http://youtu.be/gItAgs21rLQ

(2) http://www.culturopoing.com/cinema/sorties-salles-cinema/andrzej-zulawski-le-cinema-et-

la-litterature-sont-des-cousins-qui-parfois-sadorent-parfois-se-haissent/20151208

(3) http://www.dailymotion.com/video/x3nnuja

 

* ce que quelqu’un comme Pacôme Thiellement appelle à juste titre le « secret de polichinelle » du cinéma français ; souvenons-nous notamment de l’un de ses courts-métrages dans Le Dispositif  montrant une interview de John Lennon faisant semblant de recevoir un coup de fil de  Giscard d’Estaing :  « ..no Mr President, Catherine Deneuve is not here »

** Enfin je crois, en tout cas on m’a assuré de source sûre que Richard III c’était absolument pas de la branlette.

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