Filmo-express: Charlie Kaufman

 
 
 
 

Charlie-Kaufman

La sortie d’Anomalisa est aussi l’occasion de nous replonger dans la filmographie de Charlie Kaufman, figure singulière du cinéma indépendant américain. Ecrivain et réalisateur juif new-yorkais et (donc !) passablement névrosé, il est l’un des rares scénaristes actuels à marquer d’une empreinte aussi forte et identifiable les films dont il signe les scripts. Auteur de deux films cultes du tournant du siècle, à savoir Dans la Peau de John Malkovich et Eternal Sunshine of the Spotless mind, Kaufman est depuis passé à la réalisation avec le même talent et continue d’explorer son univers interne mélancolique où se côtoient amants éconduits, âmes solitaires, artistes fous, entreprises étranges, jumeaux ou autres doubles, mises en abîmes vertigineuses, rêves et désillusions.

(Voilà aussi pourquoi cette filmo express comprend autant les films scénarisés par Kaufman que ceux qu’il a également réalisés)

 

Dans la peau de John Malkovich (1999) Rating: ★★★★★

Dans la peau de John Malkovich (1999)

Au début des années 90, Charlie Kaufman travaille pour la télévision et, alors qu’il signe des scripts pour Ned and Steacy ou le Dana Carvey Show (le fameux Garth de Wayne’s World !), il écrit de son côté Dans la peau de John Malkovich qu’il envoie dès 1994 à tous les studios. Il faudra attendre quatre ans pour que le scénario le plus fou des 90’s atterrisse entre les mains de Francis Ford Coppola qui le fait passer à son beau fils du moment : Spike Jonze. Le clipeur décide alors d’en faire son premier long métrage. Le film est alors proposé à l’acteur du titre, John Malkovich himself, pour qui Kaufman l’a toujours écrit, qui accepte son propre rôle avant même que d’autres acteurs puissent être envisagés pour le remplacer.

Le film suit les mésaventures de Craig Schwartz, un marionnettiste raté qui découvre dans les bureaux de son nouveau job (au 7ème étage et demi d’une tour !) une porte menant directement dans la tête de l’acteur John Malkovich pour une heure avant de te rejeter fissa au bord de la voie express pour le New Jersey !

Dans la peau de John Malkovich est un chef d’œuvre barré qui ne se limite jamais à son postulat de départ déjà bien loufoque, Kaufman et Jonze conduisant avec une imagination furieuse leur récit vers d’inoubliables sommets (John Malkovich  se retrouvant au restaurant Malkovich, soit la scène la plus malkovichienne de l’Histoire !). Sorte d’Alice au pays des merveilles au temps de MTV et du star-system, le film nous montre des personnages tour à tour détestables, attachants ou pitoyables en développant une réflexion sur la création artistique, le désir et la condition humaine (rien que ça !)

Malkovich Malkovich Malkovich !

 

Human Nature (2001) Rating: ★★☆☆☆

Human nature

Après le succès de Dans la peau de John Malkovich, Charlie Kaufman retrouve un autre clipeur star en écrivant cette fois-ci le scénario du premier film de Michel Gondry : Human nature.  Il raconte cette fois-ci l’histoire d’une journaliste poilue ( !) et donc contrainte de vivre un moment à l’état sauvage ( !!) qui rencontre un spécialiste des comportements animaux obsédé par les bonnes manières. Les deux personnages deviennent amants et tombe alors sur un homme des bois, totalement préservé de la civilisation, qu’ils décident d’apprivoiser afin de lui enseigner les bonnes manières.

Là encore, les relations humaines sont au centre du film et les personnages doivent composer avec leurs pulsions sexuelles les plus animales. Human nature, s’il est tout aussi loufoque que le film de Spike Jonze, ne semble jamais aussi profond et sonne plus comme une simple pochade assez grotesque. Un coup d’essai un peu vain qui ne marquera ni les esprits ni les carrières naissantes (au cinéma) de Gondry et Kaufman.

 

Confession d’un homme dangereux (2002) Rating: ★★★☆☆

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Si le film sort en 2002, le scénario de Confession d’un homme dangereux a été écrit en 1997. La Warner a alors acheté les droits de l’autobiographie de Chuck Barris, producteur d’émissions de télé populaires et tueur à gage pour la CIA, et charge Kaufman de l’adaptation. Le film doit alors être réalisé par Curtis Hanson avec Sean Penn. Le projet n’aboutie pas et passe entre les mains de PJ Hogan, Sam Mendes, Darren Aronofsky (comme d’hab !) et surtout David Fincher avec Mike Myers dans le rôle principal. Mais là encore, rien ne se fait et Bryan Singer reprend le film et part le développer chez Miramax, avec Johnny Depp en tête d’affiche. Finalement, le réalisateur part tourner X men 2 tandis que George Clooney, déjà au casting de la version Curtis Hanson, décide que Confession d’un homme dangereux sera son premier film (décidément, Kaufman et les premiers films !). Sam Rockwell, acteur génial qui ne connaît toujours pas la reconnaissance qu’il mérite, est engagé pour incarner Chuck Barris.

Voilà donc pour la pré-production mouvementée d’un film écrit par Kaufman avant de connaître le succès. Du reste, on voit bien qu’il s’agit avant tout d’une commande et que Confession d’un homme dangereux, porte moins la patte de Kaufman que ses autres écrits. Le film est malgré tout très plaisant et sait distiller une ambiance mystérieuse et décalée alors que la réalisation réussie de Clooney nous emmène davantage du côté des frères Coen que de Spike Jonze. Au final, c’est surtout Sam Rockwell qui éclabousse le film de son talent.

 

Adaptation (2002) Rating: ★★★★☆

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En 2002, Charlie Kaufman retrouve Spike Jonze avec Adaptation et si la mise en abîme de Dans la peau de John Malkovich avait déjà pu faire forte impression, celle de ce nouveau film est carrément vertigineuse. En effet, il met en scène Charlie Kaufman lui-même : le scénariste, auréolé du succès de son premier film, est engagé pour adapter le Voleur d’orchidées, un roman écrit par la journaliste Susan Orlean et inspiré d’une de ses enquêtes marquantes. Il est alors confronté à la page blanche tandis qu’un frère jumeau (fictif) s’improvise scénariste avec succès. C’est un Nicolas Cage particulièrement inspiré qui prête ses traits à Kaufman ainsi qu’à son frère tandis que Susan Orlean ou le célèbre théoricien du scénario Robert McKee sont incarnés à l’écran par Meryl Streep et Brian Cox. Afin de brouiller davantage la frontière entre fiction et réalité, de nombreuses stars hollywoodiennes apparaissent par contre dans leurs propres rôles.

Kaufman nous plonge une fois de plus (mais cette fois-ci sans filet) dans les méandres de la création, livrant ses propres angoisses d’écrivain en n’oubliant pas d’adapter le Voleur d’orchidées et sa singulière histoire d’amour. Il se lance dans l’exercice d’écriture le plus casse-gueule mais certainement l’un des plus prisés par les aspirants scénaristes en école de cinéma (non ! votre court métrage de fin d’année ne sera pas le nouveau Barton Fink, Le créateur ou ce Adaptation en question !!!) : décrire le syndrome de la page blanche. Kaufman parvient à rendre cette vanité drôle et touchante tandis que la mise en scène de Spike Jonze fait mouche à nouveau.

 

Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004) Rating: ★★★★★

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Après Human nature, Michel Gondry décide de coécrire avec Charlie Kaufman un scénario dont il a eu l’idée quelques années auparavant lors d’un dîner avec Pierre Bismuth. Il élabore ensemble une sorte d’antithèse de la comédie romantique : un film qui raconterait une idée d’amour sans privilégier les moments heureux mais en traitant aussi des engueulades, des mauvais jours et plus généralement de l’amertume des relations passées. Joel (interprété par un Jim Carrey à contre emploi) découvre que son ex, Clémentine (magnifique Kate Winslet aux multiples couleurs de cheveux), a contacté une étrange entreprise pour l’effacer de sa mémoire. Abattu, il décide également de subir le même traitement et se voit confronter à ses souvenirs. Mais alors que ceux-ci s’effacent au fur et à mesure, Joel change d’avis et tente d’arrêter l’implacable en train d’effacer définitivement sa mémoire.

Après avoir frontalement abordé la création, Kaufman s’attaque cette fois-ci aux relations amoureuses par la description de cette rupture « mentale » entre Joel et Clementine mais également via toute une galerie de personnages secondaires. Cette rêverie mélancolique à la structure non linéaire et particulièrement bien foutue nous raconte que la difficulté à concevoir le sentiment amoureux autrement que par les moments de joie. Comme Vice-Versa dix ans plus tard, Eternal Sunshine nous montre que la tristesse est aussi une émotion indispensable (tandis qu’Hollywood fait plus largement l’apologie du bonheur). Kaufman reprend ses mêmes préoccupation face aux relations humaines avec plus de tendresse qu’à l’accoutumé et la mise en scène de Gondry se révèle plus inspirée que jamais. Rien que le titre Eternal Shunshine of the Spotless Mind pourrait concourir au prix du titre le plus poétique de l’Histoire du cinéma (c’est d’ailleurs un ver tiré d’un poème d’Alexander Pope récité dans le film).

 

Synecdoche, New York (2008) Rating: ★★★★☆

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Avec Synecdoche, New york, Charlie Kaufman réalise enfin son premier film et on y retrouve bien entendu toutes les obsessions du cinéaste. Le regretté Philip Seymour Hoffman incarne avec une grande sensibilité le rôle très kaufmanien d’un metteur en scène de théâtre abandonné par sa femme et sa fille. Avec l’aide de son assistance, il monte dans un gigantesque hangar une pièce monumentale où les acteurs incarneraient pleinement l’existence entière de leurs personnages. Alors que le temps passe et que les corps accusent le poids des années, la frontière entre la vie réelle et l’œuvre fictive disparaît peu à peu.

La mise en scène inspirée de Kaufman semble avoir beaucoup de sa collaboration avec Spike Jonze et le réalisateur s’octroie les services de Frederik Elmes (chef op pour Lynch et Jarmusch !) à l’image. Le casting impeccable compte donc le brillant Philip Seymour Hoffman mais aussi l’habituée  Catherine Keener, Samantha Morton et Emily Watson pour un jeu troublant sur leur ressemblance,  le fascinant Tom Noonan ainsi que Jennifer Jason Leigh qu’il retrouvera tous les deux pour Anomalisa. Kaufman réalise avec un premier long à l’image de son héros, aussi ambitieux que fragile.Synecdoche, New York est une œuvre boulversante qui met en place une fois de plus un monde légèrement décalé pour mieux révéler les problèmes d’incommunicabilité entre les êtres et l’entrechoquement sourd entre la réalité et la fiction. Vous avez dit « obsessionnel » ?!

 

HollyShit

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About HollyShit

C’est un endroit extraordinaire dont le nom s’affiche fièrement à front de colline (le « O » est à Alice Cooper et le « Y » à Hugh Hefner !) : cité des anges où tout le monde a un sexe, Mecque où les juifs sont bienvenus, usine à rêve désormais spécialisée dans le recyclage … Les étoiles tapissent ses trottoirs à défaut de pouvoir percer les nuages de pollution. Sous son soleil paradisiaque, la neige y tombe pourtant toute l’année, importée directement de Colombie. Là-bas, les nourrissons tètent du lait au silicone et les mexicains rêvent d’avoir des guatémaltèques pour récurer leurs toilettes. Ce pays sera ici représenté par un émissaire qui n’y a jamais foutu un pied et qui signe « Clém’ » à la pointe du stylet de sa palette graphique.