Critique: Bone Tomahawk

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Bone Tomahawk

de S. Craig Zahler

avec Kurt Russell, Patrick Wilson, Matthew Fox, Richard Jenkins

Etats-Unis – 2015 – 2h12

Rating: ★★★★☆

Bone Tomahawk

Bone Tomahawk est le genre de projet filmique qui me titille immanquablement ! Un western à l’ancienne avec Kurt Russel en tête d’affiche, la barbe finement taillée et le visage profondément marqué, sévèrement buriné, qui vire brutalement, dans sa dernière ligne droite, au cannibal flick cruel, sauvage, radical et mâtiné de survival, ne pouvait qu’attiser ma curiosité cinématographique intarissable. Concept donc on ne peut plus fascinant, forcément gorgé de promesses en tout genre, mais également sacrément casse-gueule, car rappelant indéniablement le chef-d’œuvre malheureusement inconnu d’Antonia Bird, Vorace aka Ravenous (avec David Arquette également !), et ce, quand bien même les deux œuvres se posent comme foncièrement différentes malgré un discours similaire. S’adonner aux joies exquises et forcément férocement ironiques de l’anthropophagie en pleine conquête de l’Ouest demande une subtilité redoutable mais avant tout une véritable maîtrise des deux genres représentés, soit donc le western et le film de cannibales, un travail minutieux sur le surgissement de l’un des entrailles de l’autre, tout en respectant la mythologie du premier et en créant une subversion de fait immédiatement historique grâce à celle du second. Autant dire que sur ces derniers points, Bone Tomahawk réjouit, surprend même, se plante parfois mais fort heureusement rarement, la faute principalement à quelques légers problèmes de rythme et de gestion de l’espace, des grands espaces dans lesquels il se déroule, le cadre écrasant trop souvent l’environnement, nous faisant malheureusement perdre l’impression d’immensité de cet enfer jaune.

1850. Dans la paisible petite ville de Bright Hope, perdue quelque part entre le Texas et le Nouveau-Mexique, un inconnu débarque : il porte des vêtements tachés de sang…. La nuit suivant son arrivée, une mystérieuse horde d’Indiens en quête de vengeance le kidnappe, et, avec lui, emporte une femme venue lui prodiguer des soins et l’adjoint du shérif. Pour tenter de les sauver, le shérif local, accompagné de quelques hommes, dont le mari estropié de la femme captive, se lance alors à leur poursuite. Ce qu’ils vont découvrir au cœur de  »la vallée des Affamés » va les mener tout droit en enfer….

Gageons tout d’abord que le prologue voyant David Arquette et surtout Sid Haig, après avoir soigneusement tranché les gorges de quelques semblables (premier plan du film, une ouverture immédiatement hardcore) afin de s’assurer qu’ils ne se remettront pas sur pied, se faire violemment agresser (et éviscérer pour le second) par une étrange créature alors qu’ils semblent profaner un monument funéraire primitif, donne le ton et, de fait, l’eau à la bouche. D’ores et déjà, on part conscient et confiant du fait que la violence ne sera pas traitée sous forme d’inserts pour en conserver toute la puissance douloureuse et choquante, jouera également d’une dialectique finement construite de la monstration et de la suggestion, soutenue par une bande-son peu musicale mais riche en bruitages viscéraux, explicites, plus explicites encore que l’image. La photographie est magnifique, capte la chaleur écrasante du désert, les rayons agressifs du soleil de plomb, la poussière, la roche, le sable, le sang qui se répand sur ce dernier. Cette première, courte, mais intrigante incursion dans l’horreur, dès lors, va laisser place au western pur et dur sans pour autant totalement disparaître ; elle va demeurer là, sourde, tapie dans l’ombre, guettant le moment le plus opportun, pour de nouveau jaillir des tréfonds de la grotte dans laquelle vont échouer les protagonistes, où se déroulera le dernier acte.

Certains pourraient reprocher au premier et au second acte un caractère plus sage, moins inspiré, d’afficher des longueurs pas forcément toujours nécessaires. En effet, durant près d’une heure et demi, le focus se porte sur les quatre personnages et sur leur longue chevauché presque contemplative vers les contrées inhospitalières où sont retenus leurs proches : il est évident que ce pan du récit accuse quelques grosses maladresses rythmiques, mais le fond, la volonté qui sous-tend tout cela, est profondément louable et va permettre une réelle implication émotionnelle dans le drame sanglant qui se jouera un peu plus tard. Les personnages, et là est la grande force du premier film de S. Craig Zahler, sont tous terriblement attachants, remarquablement écrits, et surtout brillamment interprétés. Ils sont, tous les quatre, des héros définitivement humains, blindés de défauts, de paradoxes, rongés par leur propre histoire mais également par l’Histoire dont ils font partie intégrante, pétries de violence et de racisme, qui vont se retrouver confronter à ce reversement des valeurs propre au cinéma d’horreur que n’aurait pas renié Montaigne : la véritable sauvagerie ne se trouve-t-elle pas au cœur de la soi-disant civilisation ? Ainsi, le western peut être considéré comme exprimant la sortie de l’état de nature, l’émergence progressive dans la conquête de l’Ouest d’un état social : c’est le passage du règne de la violence à celui de la loi. Ici, l’horreur va progressivement le contaminer, et lui conférer une lecture ironique et inversée où la progression dans les terres inconnues constitue un retour à l’état de nature renvoyant à la gueule de ses protagonistes leur intolérance et leur ethnocentrisme imbécile et maladif. L’image intolérable qu’ils ont de l’autre va s’incarner pour venir les dévorer ! Ceci étant dit, et afin de maintenir un ambiguïté constante qui brouille nos repères, il n’en demeure pas moins que nos quatre personnages témoignent d’un grand courage, et les sévices abjects qu’ils subiront, ne nous laisseront pas de marbre… parce que justement, le temps a été pris de nous les faire connaître et de nous les faire apprécier.

Bone-Tomahawk-02

Puisque nous parlons d’abjection, venons-en au dernier acte, dans lequel le fameux bone tomahawk du titre va allègrement trancher dans le vif ! En effet, nos quatre héros vont se trouver confrontés à une tribu d’indiens très primitifs, mutiques, et cannibales, surgissant dans le champ de manière presque aléatoire. Ils sont quasi des figures fantomatiques, des instances à la lisière du fantastique, abstraites, poussant des cris inhumains, des sifflements stridents, à l’aide de quelques restes de leur victimes,  »bricolés » et encastrés dans leur gorge. Il y a évidemment du Cannibal Holocaust de Deodato, du The Descent de Mashall et, pour ma part, mais là le rapprochement est très personnel, nulle obligation d’y adhérer, un brin de Kill List de Weathley (la séquence dans les tunnels), dans ce final particulièrement éprouvant, dans lequel, encore une fois, la violence excessivement crue est traitée de manière directe, en plan large, sans détour, à l’image de ce pauvre homme scalpé donc le cuir et la chevelure sont fourrés, pour ne pas dire cloués, profondément dans sa gorge au moyen d’un os pointu, ce dernier est ensuite pendu par les jambes, émasculé, et ouvert en deux de l’entre-jambe au milieu du dos avant d’être vidé de ses viscères ! Rien ne nous est épargné grâce à un usage parfait d’une dialectique monstration suggestion. Je n’en dirai pas plus sur l’issu de l’aventure et sur son déroulement véritable, sa narration, de crainte de vous couper l’envie de découvrir la présente œuvre.

Concluons dès lors : Bone Tomahawk n’est certainement pas un chef-d’œuvre, cependant, il demeure un excellent film soigné et maîtrisé, qui réussit assez finement son mélange des genres. Mérite-t-il son prix ? Pour le moment, je ne m’aventurerai pas sur ce sujet n’ayant pas encore pu voir le reste de la compétition, cependant, nul doute que, de par son statut de western de facture plutôt classique voire grand public durant son importante première moitié, son absence de fantastique véritable tout au long de ses deux premiers actes, son casting prestigieux, il aura pu séduire un jury dont certains des membres étaient clairement peu légitimes et se considéraient même comme tel, déblatérant en interview leur aversion au fantastique… comme quoi l’étrangeté, dans un festival de films fantastiques, ne jaillit pas forcément que des films…

Naughty Bear

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About Naughty Bear

Esprit vengeur adepte donc de la loi du Talion enfermé dans une peluche : œil pour œil, dent pour dent de préférence marteau au poing (quand il n’a pas les mains occupées à manipuler des cartes à jouer)… tout cela en version nounours bien sûr ! Aimant humblement à philosopher sur toutes formes de monstruosités y compris la sienne »Je sais que je suis une bête, cependant j’ai le droit de vivre non ? »… tout cela en version nounours bien sûr ! Un scanner récemment effectué a pu révéler qu’il possédait en guise de rembourrage des pellicules plein la tête (hardcores si possible), l’écriture s’avère dès lors le seul et unique moyen de les exorciser. Avez-vous déjà vu un nounours armé d’une machette se confectionnant un masque avec le cuir ou plutôt le tissu de ses victimes ? Maintenant, oui.