Critique: Anomalisa

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Anomalisa

De Charlie Kaufman et Duke Johnson

Avec David Thewlis, Jennifer Jason Leigh et Tom Noonan.

Rating: ★★★★★

Anomalisa - Hollyshit

Auteur à succès, Michael Stone se rend à Cincinnati pour donner une conférence et doit alors passer une nuit dans un luxueux hôtel. Loin de sa femme et de son fils, il se retrouve seul face à la morosité de son existence. Alors que tout lui apparaît morne et sans saveur, il fait la rencontre de Lisa, une femme apparemment ordinaire et peu sûr d’elle mais dont la voix seule pourrait sortir Michael de la dépression et lui redonner goût à la vie…

Avant d’être le bijou qu’on connaît maintenant, Anomalisa prend la forme d’une pièce radiophonique, du moins une pièce où les acteurs n’interpréteraient leur rôle qu’oralement tandis que des cartons viendraient décrire les actions. Duke Johnson, déjà réalisateur d’un épisode animé de la série Community, contacte alors Charlie Kaufman pour lui faire part de son désir d’adapter cette pièce au cinéma. D’abord réticent, estimant que la mise en image dénaturerait son propos (ce que l’on comprend très bien à la vision d’Anomalisa), Kaufman finit par accepter lorsqu’il prend conscience de la pertinence de l’animation pour raconter cette histoire. L’équipe de la pièce, les acteurs David Thewlis, Jennifer Jason Leigh et Tom Noonan ainsi que le compositeur Carter Burwell, se joignent logiquement au projet qui mettra de nombreuses années à voir le jour (et notamment grâce à un Kickstarter à succès). Aussi, la modélisation des nombreux « masques » permettant l’animation en stop-motion ne pût être réalisable que grâce aux innovations en matière d’imprimante 3D et le rendu est juste bluffant.

La première chose qui frappe évidemment à la vision d’Anomalisa, c’est bien ce rendu incroyable de l’animation et le travail méticuleux apporté au le cadre et à la lumière. La stop-motion permet à Johnson et Kaufman de mettre en place le même éclairage que sur un plateau de cinéma pour une photographie magnifique. La qualité des marionnettes, le rendu des regards et des émotions ainsi que les animations corporelles sont incroyables. De la première à la dernière seconde du film, on entre en complète empathie avec ces étranges êtres que l’on reconnaît comme humains même si Kaufman nous refuse l’illusion totale. Les jointures au niveau des visages sont en effet toujours visibles, trahissant la condition de ces poupées vivantes.

Kaufman joue sur ce décalage (ainsi que sur un autre effet déjà présent dans la pièce originale mais que j’éviterais de dévoiler ici) afin de mieux traduire le mal être de son personnage toujours confronté à son corps de poupée et au conformisme qui l’entoure. En effet, le lien aux autres est aussi parasité par les marionnettes. Tandis que dans son livre, un guide pour commerciaux intitulé « Comment puis-je vous aider à les aider ? », notre héros prône hypocritement un accueil individualisé pour chaque client, il est dans sa vie personnel en grande détresse relationnel et à bien du mal à appréhender ceux qui l’entourent et qui adoptent la même apparence (vous avez dit Malkovitch ?). « L’enfer, c’est les autres » et Michael Stone serait sûrement d’accord avec Sartre tant il apparaît isolé au milieu des gens, une masse totalement uniformisé (uniformisation qui touche jusqu’à ses proches), et semble sombrer peu à peu dans la folie. Obsession centrale de son cinéma, le lien au réel semble plus que jamais anéanti autant par cette forme de paranoïa du héros que par l’emploi de l’animation. Paradoxalement, Michael Stone, personnage qui se sait une poupée animée,  ne nous paraît que plus réel encore. Le spectateur se retrouve ainsi dans la même position que notre héros lorsque celui-ci fait face à une étrange poupée qui le renvoie à sa propre condition (une mise en abîme de plus pour Kaufman ainsi qu’un clin d’œil au Japon et à l’animisme propre à la culture nippone).

Il est également permis de penser à Her de son comparse Spike Jonze dans la façon dont les deux films confrontent le réel et le sentiment amoureux. En effet, la rencontre de Michael et de Lisa qui le sort de sa léthargie est bien le cœur du long métrage. Anomalisa est avant tout une histoire d’amour improbable, éphémère mais intense. Ce moment partagé, le cadre de l’hôtel, la suspension du temps, autant d’éléments qui évoquent aussi Lost in Translation (ainsi que le Bird People de Pascale Ferran). Habité par ses névroses et sa mélancolie, le film de Kaufman et Johnson se révèle plus sexué et amère lorsque celui de Coppola se faisait plus chaste et nostalgique. Les artifices de la stop-motion n’empêchent en rien nos deux réalisateurs d’aborder frontalement  et avec une grande sensibilité la relation amoureuse, y compris sous ces aspects les plus triviaux, allant juste qu’à mettre à nu leurs acteurs artificiels. Tout comme Valse avec Bashir, Anomalisa repousse les limites de l’animation (bien loin des contraintes du cinéma familial) pour interroger sous un œil nouveau les obsessions intimes et les considérations existentiels de son auteur. Anomalisa est donc un film d’auteur unique, une performance technique indéniable, un chef d’œuvre lourd de sens, une expérience émotionnelle intense, un immense moment de cinéma.

HollyShit

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C’est un endroit extraordinaire dont le nom s’affiche fièrement à front de colline (le « O » est à Alice Cooper et le « Y » à Hugh Hefner !) : cité des anges où tout le monde a un sexe, Mecque où les juifs sont bienvenus, usine à rêve désormais spécialisée dans le recyclage … Les étoiles tapissent ses trottoirs à défaut de pouvoir percer les nuages de pollution. Sous son soleil paradisiaque, la neige y tombe pourtant toute l’année, importée directement de Colombie. Là-bas, les nourrissons tètent du lait au silicone et les mexicains rêvent d’avoir des guatémaltèques pour récurer leurs toilettes. Ce pays sera ici représenté par un émissaire qui n’y a jamais foutu un pied et qui signe « Clém’ » à la pointe du stylet de sa palette graphique.