Critique: Le Garçon et la Bête

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Rating: 5.0/5 (1 vote cast)

The Boy and the Beast

De Mamoru Hosoda

Avec les voix de Koji Yakusho, Aoi Miyazaki, Shôta Sometani

Japon – 2015 – 1h58

Rating: ★★★★★

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Ren vient de perdre sa mère. Il est sans nouvelle de son père, disparu après le divorce, et préfèrerait vivre seul, sans tuteurs, ce qui est impossible pour lui qui n’est qu’un enfant. Alors dans sa fugue à Shibuya, caché dans une ruelle vide, il tombe sur un homme-ours qui lui propose de devenir son disciple. Mais les hommes-ours, cela n’existe pas… Ou du moins seulement le dans le monde des Bêtes et des divinités…

Mamoru Hosoda revient avec un conte initiatique, un conte d’apprentissage à différents niveaux et différentes lectures. Quand le début du film peut rappeler Le voyage de Chihiro, le surgissement du fantastique ; la suite peut faire penser à Princesse Mononoké, car c’est un récit d’un humain élevé par des animaux. De là, il est construit une réflexion sur la filiation, Kumatetsu l’ours vraiment mal léché, avec le bonze cochon Hyakushobo et le singe Tatara, forment une famille de substitution pour Ren dont le prénom devient Kyuta à leur rencontre (sorte de baptême bâtard). Ce qui permettra à ce jeune garçon  de pouvoir faire le  deuil de sa mère. Et de cet apprivoisement partagé, Ren et Kumatetsu sont des vrais têtes brûlés, le récit propose la figure de l’imitation et du reflet. Ren imite Kumatetsu, dans son attitude de tous les jours mais surtout dans sa façon de combattre (il y a un code d’honneur proche du samouraï dans le long-métrage d’animation, avec le fait de toujours garder le sabre dans son fourreau…). Ce qui donnera envie au jeune garçon d’imiter son « nouveau tuteur » est la découverte d’un point commun entre eux : une profonde solitude de l’âme. D’ailleurs on apprendra par la suite que Kumatetsu est un orphelin qui s’est élevé tout seul. Cela rend la frontière relationnelle maître/élève et père/fils très fine, notamment par une bonne distillation d’humour (la scène du miroir, quand Kumatetsu comprend que Kyuta l’imite) et la question du sacrifice. Attardons-nous maintenant sur l’enseignement, un des thèmes principaux du film. Nous en avons déjà évoqué une manière, le mimétisme, passons à une autre. Il y a l’essai de l’apprentissage philosophique où les protagonistes font un voyage pour rencontrer des sages qui ne répondent finalement pas à leur question. Il y a aussi l’apprentissage dans les livres, où Ren est aidé par une humaine solitaire comme lui dans le monde des humains. De ces deux faits, le film, au-delà de réfléchir sur la famille, réfléchit sur le passage de l’enfance à l’âge adulte, entre romance et reconnaissance. Passons ensuite au travail d’animation, car au-delà de quelques rebondissement assez téléphonés, surtout à la fin du film, Mamoru Hosoda élève encore son niveau esthétique et graphique.

Vous l’aviez peut-être déjà remarqué, par moments, un film d’animation peut avoir des économies de dessin lors de certains passages, les moins importants du film. On remarque moins de précision, des couleurs plus ternes, ou un effet « croquis » (ce fait existe depuis le Cendrillon de Walt Disney de 1950, quand ce dernier s’est orienté vers les concepts de parc d’attraction et de franchise télévisuelle, en délaissant le cinéma d’animation). On pourrait dire que ces passages dénotent du reste du film d’animation. Par conséquent, parlons du terme sakuga. Cela veut dire littéralement « animation japonaise », mais il faut comprendre « animation complète » en opposition à « animation limitée » dont j’ai cité quelques exemples cités plus-haut. L’animation complète parait totalement fluide à l’œil humain, sans aucun à-coup, elle est constituée de 24 images par seconde. C’est la norme dans l’animation occidentale. Ce genre d’animation complète est aujourd’hui très rare dans l’animation japonaise sur un long-métrage ou une série dans son entier, car il est devenu préférable de tout miser sur des séquences-clés, film comme série. C’est là qu’interviennent les key animators dits KA, pour effectuer une qualité d’animation supérieure et complexe. Dans le long-métrage que nous critiquons, ce travail se voit surtout dans les scènes de combat, avec un jeu sur l’anthropomorphisme des personnages du monde des bêtes : Kumatetsu l’ours contre son rival de toujours Iozen le sanglier, tantôt se tenant debout comme des hommes puis devenant plus massifs et plus imposants en se tenant comme des animaux (d’autant qu’un sanglier a des sabots). De plus, certaines phases de combat font penser à des sumos.  Cela est en complément du layout, un storyboard qui différencie les équipes d’animation, donc ce que feront les KA. Ils s’occupent alors des mouvements principaux, puis des images d’intervalles selon les consignes. Plus il y aura d’images intermédiaires, qui servent à lier les mouvements majeurs entres eux, plus l’action sera fluide, sachant qu’au bout d’un certain nombre d’image par seconde l’œil humain ne fait plus la distinction entre chaque dessin et voit un seul mouvement. Tout ce travail d’intervalliste est laissé à la main d’œuvre (parfois délocalisée en Corée ou en Chine), et les images clés sont confiées aux KA. Le réalisateur donne à chaque KA un ou plusieurs plans à faire et ceux-ci dessineront tout ce qui est présent dans le plan : les personnages, les effets, les objets, tout ce qui bouge. Ces dessins seront ensuite colorisés (aujourd’hui par ordinateur) puis posés sur des décors fixes. Ce processus qui oblige un animateur à gérer un plan de A à Z favorise l’imprégnation de son style, et quand ceux-ci sont talentueux, cela définit le terme sakuga.

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Il faut savoir que l’animation japonaise et bien une des seules qui continue à pratiquer le dessin à la main d’où l’inventivité et la création de nouveau profil de métier comme le KA. Il faut bien comprendre que le travail des KA requiert certaines compétences. Comment la matière vivante ou inerte réagit à un choc, comment un objet tombe en fonction de son poids, de son inertie et autres notions de physiologie sont autant de choses qu’un KA doit savoir, et exprimer au travers d’une séquence de mouvement. Au-delà de la simple question esthétique, les KA sont au cœur même de la narration de l’œuvre, car c’est au travers de leur travail que l’émotion du personnage va transpirer. L’animation, au même titre que la musique et le character design, est une méthode de narration du récit, un jeu d’acteur. Pour raconter cette histoire, un film d’animation japonaise dispose de plusieurs outils : la musique, les doublages, effets sonores, l’animation, etc… Parfois certaines productions ont une très bonne histoire mais une mauvaise narration. L’animation est souvent en cause : on ressent le budget limité, les plans fixes et très gros plans sur les visages se multiplient et les mouvements sont saccadés et simplistes. A contrario, une production comportant des scènes de haute volée intensifiera son histoire, voir même la dépassera,  pour faire décrocher le spectateur de tout enjeu scénaristique et  l’isoler pour ravir ses pupilles de l’instant présent comme REDLINE. Un bon scénario qui décrit un personnage et ce qu’il ressent n’est donc pas toujours suffisant, il faut des artistes talentueux pour tout retranscrire… Si cela vous intéresse, le site journal du japon fait un dossier complet sur la question et peut-être que vous avez fait l’exposition Ghibli il y a quelques temps.

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Finissons par évoquer aussi les Computer Generated Images, populairement appelés les images de synthèses, utilisés pour l’esthétique des éléments du feu et de l’eau (il y a une référence à l’œuvre Moby Dick), qui rend un effet très vrai. En effet, on a vraiment l’impression réelle de flamme (symbolique de la vie dans le long-métrage que nous critiquons) ou de vague. Par conséquent,  avec  Le Garçon et la Bête, il est clair pour moi  que Mamoru Hosoda devient le réalisateur d’animation numéro un de la planète, suite à la retraite d’Hayao Miyazaki. Vive le roi.

Hamburger Pimp

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…