Récap des séries tv 2015 – Troisième partie : Une pensée

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HANNIBAL S3

Une pensée, oui, pour ce merveilleux voyage qui aura duré trois saisons, pour sa qualité et son souci d’exigence également.

Cette 3e saison s’ouvre sur les péripéties mondaines d’Hannibal et du Dr DuMaurier à Florence, reprenant la trame du film éponyme de Ridley Scott datant de 2001 (le Comendatore Pazzi, qui avait failli attraper Lecter aux premières heures de ses méfaits, ainsi que la vengeance de Mason Verger) qui aboutira à l’arrestation de « notre héros », avant de nous relater une nouvelle version de Dragon Rouge. Une saison un peu hybride donc, combinant l’aventure la plus récente du personnage avant sa plus ancienne, à laquelle le showrunner Bryan Fuller donne cependant une formidable cohérence grâce aux pistes laissées en suspend dans la saison 2, mais aussi et surtout par la continuité de son approche visuelle poussée cette fois-ci à son paroxysme. Initiée avec les immersions temporelles de Will Graham, les préparations d’Hannibal ou encore les scénographies des différents crimes en série, ce procédé finit par atteindre tous les personnages qui se voient attribués un motif, une mise-en-scène  introductive de leur état d’esprit  du moment : Mason Verger seigneur en son royaume au quotidien, le Dr Bloom et Margot Verger, les déchirements intérieurs de Francis Dolarhyde ainsi que sa « transformation ». Cette stylisation absolue du processus narratif sous haute influence kubrickienne projette le spectateur dans un véritable déluge sensitif, et devrait à elle seule faire date dans l’histoire de la télévision. Alliée aux thématiques vénéneuses de Thomas Harris, le mélange est détonnant, ça faisait longtemps que la morale n’avait pas été taquinée avec autant de raffinement. Pas au point d’en faire un festin pour les cinq sens en tout cas. C’est peut-être d’ailleurs ce qu’on lui reproche.

Voilà un personnage qui revendique absolument l’accomplissement de sa propre nature, sacrifiant volontiers l’éthique aux hautes règles de l’esthétique. Se pourrait-il que ce cannibale soit la personne la plus morale que cette terre aie jamais portée ? L’ oeuvre d’Art ne poursuit-elle pas en effet les mêmes buts que la philosophie ? Le Beau et le Vrai ? Essayons de faire abstraction dans un premier temps qu’un seul manquement à ces critères pourrait faire de vous entre ses mains une sorte d’apéritif, et considérons que nous sommes dans une forme de poursuite du bonheur finalement très conventionnelle : la réalisation de soi, l’épanouissement. C’est ce qu’il essaiera de faire entendre à Will Graham, « rien ne nous oblige à être comme les autres » et en cela la série ne manque pas de questionner durement les structures établies : c’est la source du désir de transformation qui sous-tend beaucoup des meurtres en série de la première saison, à cause notamment du spectre plombant de l’héritage familial à l’origine de tous les drames et que l’on essaie inlassablement de reconfigurer. Ce pesant pathos, dans la deuxième saison, il n’est pas dit qu’il ne puisse être transcendé, et Hannibal y fait véritablement figure d’alchimiste en transformant le plomb en or. La troisième saison sera justement tout le dilemme de Will de ne pas se ranger à ses arguments. Hormis le fait qu’Hannibal s’avère disposé à tous les sacrifices les plus nobles, il est troublant pour lui de constater les moyens employés par les personnes censées incarnées la moralité, le FBI, pour « faire justice ». A trop vouloir « comprendre le monstre pour mieux le combattre », Will se retrouve à devoir s’interroger sur ses propres méthodes (dont la condition nouvelle du Dr Chilton s’en retrouve la bien curieuse illustration) aussi bien que celles de Jack Crawford , en ce qu’il apparaît définitivement que celui-ci userait Will jusqu’à la corde, quitte à le sacrifier lui aussi, littéralement – c’est pourquoi cette saison a été merveilleusement rebaptisée par les critiques américains « The Wrath of the Lamb » (« La colère de l’agneau ») d’après un échange entre Hannibal et Jack, l’un et l’autre se renvoyant à la figure leurs statuts réciproques de « démoniaque » et de « divin ». Et en effet, puisque les deux camps ne souffrent aucuns obstacles dans la réalisation de leurs buts, il ne reste au profiler qu’à essayer de trouver l’alternative la moins pire, qui donnera lieu à un dénouement superbe, portée par la mélodie lancinante de Siouxsie -sortie exprès de sa retraite musicale pour l’occasion.Hannibal

La question sur la liberté (peut-être même le devoir) de trouver ou bien de se créer son propre espace vivable, et à quelle distance des structures établies, demeure par contre, elle, toujours en suspend. Si le fait est que l’on ne peut pas laisser tout un chacun vivre selon les propres règles qu’il se crée, est-ce que cela veut dire pour autant que le monde est forcément dans la bonne direction, puisque ses structures-mêmes sont à l’origine de ses propres maux ? Idem également en ce qui concerne les moyens à employer : manger son prochain, c’est mal, seulement si on y regarde d’un peu plus près, n’est-ce pas ce que tout le monde fait ? Avant d’imposer (ou de revendiquer) telle ou telle valeur, ne serait-il pas plus juste de commencer d’abord par les incarner ? En plus de son aversion quasi-innée pour le vulgaire (ce qui dans un sens est aussi le renoncement le plus total à toute formes d’idéaux) Hannibal a simplement choisi une façon d’être à l’image de cette dysfonctionnalité « pas si grave » .

Aussi gardons-nous bien de jeter cependant trop vite la pierre à NBC pour avoir refusé de poursuivre cette réflexion sur l’insoutenable légèreté des denrées comestibles (et celle de ceux qui les mangent), elle a quasiment produite cette dernière saison à perte, pour contenter les fans pourtant trop peu nombreux pour son audimat, permettant tout de même à Bryan Fuller et son équipe de conclure leur travail dans les formes. Le premier drame, c’est surtout qu’à l’heure d’aujourd’hui, aucune autre chaîne ne se soit proposée pour prendre le relais. Le second étant que l’excellence des deuxièmes saisons de Fargo et de The Leftovers (ce qui paradoxalement est pourtant merveilleux en soi, assister au retour de séries de qualité) en vienne presque à faire oublier l’existence même de ce magnifiquement dénouement. Encore une fois, big-up à toute l’équipe, le final est resté suffisamment ouvert, revenez-nous vite.

 
 

Retrouvez l’intégralité du récap ici

 

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