Interview: Jean-Luc Herbulot, Dan Bronchinson et Alexis Perrin pour la sortie de Dealer

 
 
 
 

Après  s’être fait remarquer dans les festivals ( FanTasia, Raindance ou l’Etrange Festival) et avoir créé le buzz sur le net, Dealer, film auto-produit réinventant la définition même de cinéma indépendant en France, débarque en exclu sur Viméo en ce début octobre, avant d’être disponible sur les plateformes de VOD dès le 1er novembre. Rencontre avec le réalisateur Jean-Luc Herbulot, l’acteur et producteur Dan Bronchinson et Alexis Perrin, qui s’occupe de la communication et de la distribution du film.

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Comment s’est passée la genèse du projet?

Dan: On s’est rencontré avec Jean-Luc, on est parti en vacances. On se posait des questions essentielles, qu’est-ce qu’on va faire de notre avenir, etc. L’idée nous est venue de faire un film. Au début, on pensait à un court, puis très rapidement, on est parti sur un long métrage. J’ai raconté ma vie à Jean-Luc, qui avait justement envie de faire un film sur un mec qui court et qui doit de l’argent. On a pu cumulé les deux univers et ils ont écrit un scénario avec Samy Baaroun.

Jean-Luc: Ça a été un vrai processus à trois créativement, d’abord entre Samy et moi, puis avec Dan, une fois que le scénario était écrit. Pour toutes les questions économiques, organisation, production, ça a été davantage Dan (également producteur du film, ndlr), voir comment on allait  pouvoir faire le film très vite et avec très peu de moyens mais proprement et légalement. Le gros soucis dans lequel on ne voulait pas tomber, c’était de faire un film indé comme tout le monde le fait, ne payer personne et arriver au final avec un film que tu ne peux pas montrer, ni distribuer. Ce sont ces aspects là qui ont été le gros challenge pour Dealer.

 

Combien de temps avez-vous mis entre l’idée du film et sa finalisation?

Dan: Ca a été très rapide en fait. On en a parlé, le scenar est arrivé 3 / 4 mois plus tard, et 2 mois plus tard, on tournait.

 

Pour un tournage de 12 jours!

Jean-Luc: Oui, c’était très short. C’était un peu le challenge du truc. Tu ne peux pas faire un film qui parle d’urgence, qui a une gueule d’un truc fait dans l’urgence, mais qui n’a pas été fait dans l’urgence. C’est plutôt quelque chose qui nous a servi, qui m’a servi dans la mise en scène. Ça transpire le côté nerveux.

 

Ça a été difficile de tourner dans Paris?

Jean-Luc:  Non, y’a des villes bien pires que Paris pour tourner. Tu peux encore tourner légalement à l’arrache à Paris.

Dan: Avec une équipe de moins de 10 personnes, caméra à l’épaule, c’est faisable.

Jean-Luc: Paris, c’est plutôt une ville agréable pour tourner, par rapport à certaines villes où si tu vole des plans, tu vas en taule. Là encore, on s’était bien organisé, on avait une équipe composée de gens compétents donc la plupart du temps, quand on commençait à tourner, on avait déjà les autorisations, tout était en règles. C’est juste qu’il fallait que ça aille très vite et on devait enchaîner les choses très vite. Donc au final, l’astuce quand tu fais ce genre de film, c’est que les coins de Paris que tu montres sont filmés dans le même quartier, à des coins différents, plutôt que de passer d’un arrondissement à un autre. De toute façon, Dealer devait se passer dans le Nord de Paris, le Paris urbain, sale.

Dan: Faut dire que la plupart des plans sont tournés dans le 18e, quartier populaire et les gens étaient très curieux et intéressés de voir ce qui se passait donc on a été très bien accueilli.

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L’histoire a été en grande partie inspirée par la vie de Dan. Comment tu te prépares en tant qu’acteur, quand tu joues ton propre rôle?

Dan: Je me suis dit que c’était moi 20 ans en arrière, avec mes allures de petite frappe, de petit con. Y’a plus qu’à se laisser aller. C’est amusant! J’aurai pu faire un autre personnage, j’attends que ça d’en faire d’autres. Mais celui-là m’a amusé, justement parce que je suis passé par là. Donc un peu de flashbacks en tête et puis, action!

 

Et pour toi Jean-Luc, qui connais bien Dan, comment mettre en scène la vie d’un ami?

Jean-Luc: Je l’aurai pas fait avec quelqu’un d’autre, tout simplement parce que j’avais l’idée de faire un film sur l’urgence, je savais pas encore si ça allait être sur une femme ou un homme. Je savais que je voulais que ça se passe à Paris, mais je n’avais pas encore le détail. C’est en parlant avec Dan que j’ai vu le perso. On voulait bosser ensemble d’une manière ou d’une autre. Et quand il m’a parlé de sa vie, je le voyais lui. J’avais même pas besoin qu’il joue. C’était lui.

Dan: J’avais même peur à l’époque que des prods prennent le projet en main et impose quelqu’un d’autre. Mais Jean-Luc m’a rassuré en me disant que je le ferai mieux que n’importe qui.

Jean-Luc: A l’époque, Dan ne devait pas encore produire le film. On se demandait vraiment comment on allait monter le projet mais on ne savait pas encore qu’il allait créer sa boite de prod (Multipass Prod, ndlr) pour Dealer. Parce que c’était la meilleure chose à faire, tout simplement. Et comme on était toujours tous les deux fourrés ensemble. A un moment, on s’est retrouvé à dormir dans la même baraque, à retravailler le scénario la veille du tournage. Forcément ça tisse des liens. C’était plus simple. Tout s’est fait très naturellement.

 

Ca a été plutôt facile de le diriger du coup.

Jean-Luc: Dan n’était pas compliqué à diriger. Y’a des comédiens bien plus chiants. Sur tous les tournages, y’a des tensions, mais là, ça tenait plus de comment faire avancer le film, avec la pression qu’il avait comme producteur et premier rôle du film, une double tâche à assumer. Les journées étaient chargées, fallait avoir l’énergie. Mais la plus grosse difficulté, ça a été de faire rentrer le film dans la boite en 12 jours. Donc la pression venait de là, pas au niveau humain, parce qu’on se connaissait avec la plupart des gens qu’on a pris sur le film, des gens qu’on connaît bien, sur qui on peut compter. Faut essayer de sortir des problématiques liées aux ego inhérentes à tout projet artistique. Là pour le coup, comme on les connaissait bien, c’était plus simple.

 

On compare beaucoup Dealer à Pusher de Nicolas Winding Refn. Est-ce une référence voulue?

Jean-Luc: C’était une référence assumée sur le système de production. Clairement, j’ai trouvé que c’était un coup de génie de sa part, déjà cette trilogie là, même si ce n’était pas pensé comme une trilogie à la base. Mon modèle, c’était surtout comment il a réussi à faire ça avec si peu d’argent. Quand on a commencé à parler de Dealer avec Dan, à se poser la question de comment le faire, je lui avais montré cette trilogie, qui est connue des cinéphiles mais qui n’a pas forcément un public élargi en France. On s’est dit y’a un truc à faire comme ça en France. Tout le monde le fait en Europe, on est les seuls à pas le faire, les anglais le font, en Europe du nord, ils le font.  A ma connaissance, en France, il n’y avait pas de film urbain de ce style. Le processus de production qu’il a utilisé pour Pusher en tout cas, c’était clairement notre référence pour faire le film. Après, sur le sujet, un deal de drogue qui a mal tourné, c’est toujours un peu les mêmes histoires, que ce soit Pusher ou nous, on a rien inventé donc là dessus, forcément, ça ressemble à Pusher.  Par contre, en terme de mise en scène, c’est pas forcément mon modèle. Quand on voit Dealer, je pense que ça se voit.

 
 

Vous avez pas mal retravaillé le film en post-prod

Jean-Luc: Dealer, c’est vraiment un film qui s’est construit sur la longueur, parce que justement, on avait pas le temps de penser la fabrication des mois avant à faire des répètes, etc. Donc jusqu’en post-prod, le film est devenu ce qu’il est aujourd’hui. La voix-off par exemple, y étaient pas quand on a écrit le film, même si on se doutait qu’il y en aurait mais on les a écrite en post-prod et enregistrées après le tournage. C’est le vrai 3e film, comme on l’appelle au cinéma, celui qui se construit avec le montage.

 

Vous avez apporté un soin particulier aux dialogues, Était-ce par volonté de s’inscrire dans la filiation du dialogue à la française, hérité d’Audiard ?

Jean-Luc: Oui et non. Oui, parce que les gens aiment les dialogues  du film et on trouve ça vraiment génial. Et non, parce que sans fausse modestie, on se l’était pas vraiment dit avec Samy au moment de l’écriture. Moi, je viens de la musique, j’ai fait du rap avant, lui, il a écrit pas mal, il a fait de la philo, etc. Donc à un moment, y’a une espèce d’alchimie qui s’est faite sur l’écriture des dialogues, mais c’était pas une stratégie au départ de se dire on va ramener les dialogues à la française. On a juste écrit les dialogues et moi ma philosophie quand j’écris des dialogues, c’est que si ça m’intéresse pas ou que ça me fait pas marrer, ça marchera pas. Ca nous a fait marrer, puis au final, ça a fait marrer tout le monde. C’était peut-être plus compliqué pour les comédiens, parce que quand c’est trop écrit, c’est trop écrit, donc faut trouver le juste milieu. Mais on a eu la chance avec Dan et avec les comédiens principaux, qui ont réussi à épouser le truc sans le dénaturer. On n’a pas donné de directives, style, on va faire du Audiard. Encore une fois, ça s’est fait naturellement.

 

Concernant la distribution du film, qui sort directement en VOD, est-ce que cela représentait pour vous la meilleure solution pour que le film soit diffusé au plus grand nombre?

Alexis: C’est ça l’objectif, en fait. C’est pas un choix par défaut, enfin un peu, parce qu’on a bien vu la frilosité des distributeurs français. Certains étaient intéressés mais c’était pour des sorties, pas techniques, mais limitées à 15/20 copies. C’est vrai que Dan a quand même mis pas mal d’argent sur la table pour que le film se fasse, c’était quand même un gros risque financier. On a vendu le film dans huit pays au total, la Scandinavie, l’Allemagne, la Suisse,  la Grèce, le Turquie  et aux États-Unis. Et en France, on n’avait pas vraiment de propositions. On a fait des deals qui nous ont plus ou moins obligé à sortir le film en digital. En tout cas, ça faisait plus sens.  Le film a quand même un titre international, un univers visuel fort, une anti-image de Paris, qui est quand la ville la plus touristique du monde. Ça fait sens de le sortir dans plusieurs pays en même temps. On a donc du faire le choix entre la salle et le digital, à cause de la chronologie des médias mais financièrement, ça restait  une meilleure option. On aura sûrement l’occasion de faire une petite exploitation plus tard.

 

Vous pensez déjà à une sortie DVD?

Alexis:  A terme, oui. C’est dur de tout faire en même temps. On a eu des distributeurs intéressés mais on le fera peut être nous même.

Dan: On attend de voir le retour des ventes en digital. Il sort en deux temps, d’abord sur Viméo le 1er octobre, puis sur les autres plates-formes le 1er novembre.

Jean-Luc: Oui, et un DVD faut l’alimenter.

Alexis : Puis, ça fait limite une troisième communication. Quand c’est un premier film, avec un premier rôle principal, ça prend du temps avant de construire un bouche à oreille. Là, la double sortie digitale, ça va permettre que les médias parlent du film et qu’il se fasse connaître. Concrètement, une sortie salle, ça aurait été 2 semaines et en face de 20 autres films.

Jean-Luc: Ca fait sens de faire une sortie salle quand en amont tu as eu des producteurs et des distributeurs. Faut être clair, la majorité de films qui sortent en salle ne se rentabilisent plus sur la sortie salle seule. Si t’as pas une grosse major derrière qui va te garantir d’avoir du fric avant, c’est compliqué de gérer après. Je pense que c’était la meilleure solution. Puis c’est dans l’air du temps. Le film prend son ampleur depuis le net, c’est par là qu’il se fait connaître. C’est de là que le film se fera connaître, pas sur des panneaux sur les bus ou dans le métro. Pour moi, le film est comme il est, c’est un film sur un dealer, et un dealer il ne va pas afficher “je deale” sur des panneaux. Y’a une vraie logique, même externe à nous-même, qui se fait.

Alexis: C’est pour ça qu’au niveau de la com, on l’a joué  en mode provoc’. Le film est comme ça, faut l’assumer.

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Le film est voué à devenir une trilogie. L’aviez-vous pensé comme ça à la base?

Jean-Luc: Il avait été pensé comme une trilogie. On savait pas encore avant de tourner le film sur qui on allait s’orienter. Mais ça a motivé l’écriture sur comment exploiter les personnages secondaires, comme le gitan, ou le méchant, parce que ça pouvait potentiellement devenir des persos principaux plus tard. Et faire gaffe aussi au scenario pour pouvoir rappeler untel ou untel, que ce soit Dan ou un autre, de pas tuer tout le monde. Donc oui, ça a motivé l’écriture dès le départ.

 

Où en est le projet?

Jean-Luc: On écrit le 2 actuellement. On a fini un traitement, j’en suis pas encore tout à fait satisfait mais c’est en bonne voie et je pense qu’on aura fini à la fin de l’année.

 

Vous vous voyez refaire un tournage similaire au premier?

Jean-Luc: Oui et non. Oui, dans le sens où il faut garder cette énergie que l’on avait sur le premier, ce qui est peut être le plus difficile, d’ailleurs.  Sans tomber non plus dans le travers inverse, d’avoir 2/3/4 millions, que de toute façon on aura pas. L’idée, c’est quand même qu’il y ait une vraie unité entre les trois. Le premier se passe en 24 h, le deuxième se passera aussi en 24h. Y’a des personnages qui reviennent, le personnage de Dan qui rencontre d’autres persos, mais ce ne sera pas la même temporalité, ça se passera avant Dealer. Donc y’a des gens dont on entend parler dans Dealer que l’on va enfin voir, etc.

J’ai un autre projet qui s’appelle DÖNER , j’ai encore une fois Dan qui vient faire un tour dedans et j’aime bien impliquer les personnages, créer un espèce de puzzle. Je trouve ça sympa pour les gens qui aiment le film de se dire: “Tiens, je le connais, il était dans tel film à tel moment et il a fait ça et ça, etc.” Puis ça fait bosser les copains, ça créée une famille.

En France, quand tu fais des films comme ça en indé, les gens ont l’impression que tu les fais contre le système, que t’es un espèce de petit rebelle. Y’a un côté provoc dans Dealer, dans la communication que l’on fait dessus, parce qu’on le veut un peu “punk”. Mais l’idée de Dealer, c’est pas d’aller contre le système, mais d’en créer un nouveau. Se dire qu’il y a une autre manière de faire des films. Comment remplir la case: ceux qui ne vont plus au cinéma, où regardent-ils les films et quel genre de films regardent-ils?  Peut-être qu’ils peuvent regarder Dealer, que vous ne pouvez ou ne voulez distribuer en salles ou diffuser à la télé, peut-être que y’a cette alternative-là et pour moi, c’est là que ça devient intéressant. Au delà du film en lui-même, c’est créer un vrai réseau alternatif, où les gens ne vont pas payer 12€ la place mais peut être 4 ou 5€ pour un film qui a été fait à équivalence de budget.

Dan: D’où l’idée de la sortie VOD.

Jean-Luc: Voilà. Tout concorde.

 

Et si on vous proposait de le décliner en série?

Jean-Luc: C’est dans les cartons, c’est en discussion. Ce serait hors de la trilogie de film. Mais faut voir comment ça se goupille. En France, on a beau essayé de suivre les américains, se dire: “ouais la mode c’est les séries, faisons des séries” mais la réalité, on est pas encore au niveau, pas artistiquement, mais en terme d’organisation. L’idée de Dealer, c’est vraiment de créer une famille. Que ce soit les gens avec qui on a initié le projet, Dan, Alexis, Samy et toutes les autres personnes qui ont participé. C’était ça aussi le but. Créer une nouvelle famille.

 

Un grand merci à Jean Baptiste Péan et Anaïs Monnet de Cartel.

 

Lullaby Firefly

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About Lullaby Firefly

Créature assemblée par les mains expertes d’un obscur savant fou d’origine bavaroise à l’accent tranchant comme un scalpel, Lullaby Firefly profite chaque année de la nuit d’Halloween pour s’illustrer dans quelques macabres méfaits, comme le vol de sucettes et le racket d’oursons en gélatine. Oubliant souvent sa tête dans le frigo, rempli de restes de villageois qu’elle affectionne particulièrement, elle se rend régulièrement dans la clinique du Docteur Satan pour un petit rafistolage express, secret de son éternelle jeunesse.