Critique: Poltergeist (2015)

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Poltergeist

de Gil Kenan

avec Sam Rockwell, Rosemarie DeWitt, Kennedi Clements, Saxon Sharbino

Rating: ★★★☆☆

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Pour en venir à ce qui nous intéresse ici, il convient, si vous le voulez bien, d’opérer un petit retour en arrière, de 33 années rien que ça, afin de répondre de manière complète et donc satisfaisante à la question :  »mais en fait, vilain ours, de quoi allons-nous parler aujourd’hui ? ». Eh bien, cher lecteur avide de découvertes cinématographiques en tout genre, dans ces lignes, il conviendra, autant que faire se peut, de revenir sur Poltergeist, non l’excellent film de Tobe Hooper et Steven Spielberg, mais sur son remake orchestré par Gil Monster House Kenan. Cependant, il apparaît très vite évident, qu’avant de nous lancer sur ce qui est, nous allons devoir faire un petit détour par ce qui fut et qui, mine de rien, perdure.

Nous sommes en 1982, Tobe Hooper (Massacre à la tronçonneuse) en pleine écriture de Massacre dans le train fantôme (Funhouse), est chargé par Steven Spielberg (pour sa part à la production) de la réalisation de Poltergeist, film de maison hantée qui se révélera pour le moins atypique. L’interrogation demeure toujours sans réponse : à qui véritablement imputer la paternité de cette œuvre étrangement tiraillée entre deux univers, deux approches du fantastique et de l’horreur ? Ce qui est certain, c’est que Spielberg, auteur à quatre mains du scénario, n’a cessé de traîner ses guêtres plus que de raison sur le plateau de tournage, a pris une part importante dans le  travail des effets-spéciaux, a engager son propre monteur sur le projet. Quand bien même, lors de la sortie, celui-ci réhabilitera de manière immédiate Hooper en tant que chef-d’orchestre, préférant se voir créditer producteur exécutif, il n’en demeure pas moins que le résultat est troublant… Il faut bien avouer que l’on ne reconnaît pas vraiment la patte du réalisateur du Crocodile de la mort, si ce n’est lors d’une auto-mutilation faciale particulièrement sanglante (les mains arrachant peau et chairs sont celles de Spielberg décidément jamais très loin), et dans un final dantesque, un quatrième acte épique, voyant des tombeaux indiens, déversant leur flot de cadavres en décomposition, jaillir du sol et envahir la maison. Du reste, la représentation de l’esprit frappeur tient plus du merveilleux, même si macabre, soutenue par le score inoubliable de Jerry Goldsmith ; Spielberg transparaît dans chaque plan, chaque séquence, chaque dialogue (l’humour est omniprésent), imprime sur notre rétine des images fortes, fait bien plus que guider son ami, lui met le pied à l’étriller et maintient fermement les rênes d’un film qui se veut une plongée horrifique certes, mais avant tout ancrée dans un contexte commercial hollywoodien on ne peut plus classique. Mais de quoi s’agit-il exactement ?

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Une famille heureuse coule des jours paisibles dans un lotissement estampillé made by american dream flambant neuf. Cependant, Carol Anne, la petite dernière, se comporte bizarrement, elle se lève la nuit et soutient une conversation avec l’écran enneigé de la télévision. Très vite, d’autres phénomènes étranges se produisent, d’abord amusants, ils deviennent peu à peu plus angoissants … Une nuit agitée, Carol Anne disparaît, happée par le placard de sa chambre.

L’idée posée par Poltergeist est forte : plutôt que de faire surgir le fantôme d’une vieille bâtisse  victorienne (héritière de Robert Wise ou Jack Clayton) ayant en mémoire un passé tragique, d’un lieu possédant une histoire chargée, peu rassurant donc, pourquoi ne pas faire naître la peur de la modernité, de cette modernité qui nous rassure (la télévision ou la radio que l’on allume lorsque le silence se fait trop pesant), d’une maison qui ne suscite de prime abord aucune crainte irrationnelle eu égard au fait qu’elle n’a pas d’histoire. Et, quand bien même nous ne sommes pas les tous premiers locataires, ceux qui nous ont précédés n’ont nullement pu subir un destin dramatique, parce qu’ils ont vécu sous la protection du rêve américain ! Rêve américain dont le centre névralgique, en même temps que celui du film, est le fameux poste de télévision, divertissement (au sens pascalien) par excellence de nos sociétés contemporaines, qui nous détourne de la mort, mais qui, finalement, très vite, va se révéler une fenêtre ouverte sur l’au-delà : une ironie mordante (qui trouve une conclusion géniale dans l’ultime plan du film voyant la famille expulser la télévision de la chambre du motel dans laquelle elle a trouvé refuge) que Spielberg n’atténue jamais, décline à divers niveaux, à l’image, entre autres choses, de l’hymne nationale entonné chaque nuit à l’écran, berçant ses ouailles, clôturant la  »communication » entre les vivants pour ouvrir celle avec les morts, qui ne sont autres que les victimes malheureuses de la conquête de ce rêve américain.

Longue parenthèse, j’en conviens, mais, il semblait important de revenir sur quelques-uns des éléments originels. Maintenant, attaquons-nous au remake.

Je ne vais pas ici jouer la carte de la comparaison systématique et sauvage à l’original, un remake doit être, me semble-t-il, considérer comme une œuvre à part entière ; en même temps, on ne peut pas retirer au statut de remake qu’il appelle, de fait, quoique nous fassions, une dimension comparative si tant est que nous ayons vu l’œuvre duquel il est le re-travail, la démarche la plus juste étant d’user de la mise en balance des deux films avec parcimonie pour ne pas qu’elle ne nous aveugle.
 »Traduttore, traditore » : de même que le traducteur est un traître, il faut avoir en tête que le remakeur est un traître, ajoutons, le bon remakeur est un traître. Le concept du remake n’est pas de resservir un copier-coller, un décalque absolu du modèle n’en déplaise à certains, sinon la conclusion est sans appel : le remake est inutile (ce qui arrive dans bon nombre de cas). L’utilité du remake réside dans sa volonté de réappropriation forcément déférente, mais pour bien se réapproprier l’œuvre originale, il faut la comprendre, saisir sa logique pour mieux l’utiliser à son compte, instaurer au cœur d’un récit connu et cohérent dans son époque et dans sa sphère culturelle sa propre sensibilité témoignant de sa propre époque et de sa propre sphère culturelle aussi différentes soient-elles, et que tout cela demeure tout aussi cohérent.

Je ne reviendrai pas sur la trame narrative qui est rigoureusement la même (à quelques exceptions près sur lesquelles je reviendrai un peu plus tard). Il est coutume que je l’écrive dans mes papiers : le cinéma de genre répond à des structures codées (apanage des genres et sous-genres) voire à des récits précis (dans le cas du remake), c’est la mise en scène qui doit faire la différence, transcender pourquoi pas l’écriture. La mise en scène de Kenan est à ce titre très intelligente et, chose plutôt rare, elle se pense d’abord comme devant rendre une copie en 3D. Ces longs plans-séquences dans les couloirs de la maison plongée dans la pénombre rythmés par le grésillement des appareils électriques font mouche, instaurent une ambiance et une tension relativement efficace. Il eut été facile de ne jouer que sur des effets de jaillissement, Kenan, même si il en case quelques-uns ça et là, se concentre avant tout sur la profondeur de ses décors, sur ce qui pourrait possiblement surgir des profondeurs du champ ; il crée même, lors de certains plans, un abîme ténébreux s’étalant de manière indéfinie sous nos yeux, et c’est véritablement ici que la dimension supplémentaire se révèle redoutable. Apports technologiques certainement pas dénués d’intérêt dans la fabrication, mais également ancrés au cœur du récit : en effet, nous sommes en 2015, les écrans sont partout et donc, les potentielles fenêtres ouvertes sur le monde des esprits sont omniprésentes ! Cette modernisation nécessaire due au progrès technologique, tant la narration originale s’appuyait déjà sur la technologie de l’époque comme moyen de communication et d’accession au monde des vivants pour les esprits en colère et en tirait un sens social précis, se veut assez maline, mais pose cependant un soucis, et non des moindres, du point de vue de la portée du discours qui se révèle beaucoup moins pertinent : la multiplication des objets et des écrans brise la notion de centre névralgique des phénomènes et de la signification de ceux-ci, et, en même temps, on assiste finalement à un délitement du message, à une dissolution du propos, à tel point que l’usage des nouveaux outils technologiques n’a plus vraiment de sens si ce n’est celui de ne constituer qu’un ensemble de péripéties fantastico-horrifiques. Mais, en l’état, formellement, cette modernisation, encore une fois, est des plus malines !

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Poltergeist version 2015 se présente principalement comme un véritable grand-huit (l’excellente séquence du drone faisant foi) qui ne cherche rien d’autre qu’embarquer son spectateur dans un humble voyage dont les tenants et les aboutissants sont avant tout purement ludiques. Bien sûr, il y a un fond social à tout ça, la crise des subprimes qui mène la vie dure aux personnages et au matérialisme sauvage qui conditionne leur vie (le père au chômage qui, pour rassembler sa famille en ces temps difficiles, les couvre de cadeaux inutiles alors même qu’il n’a pas les moyens d’assurer  de telles dépenses) ; il y a ce jeu d’opposition avec l’original sur le statut de ces vastes lotissements symbole de l’american way of life, de la réussite sociale dans le premier, HLM pour les victimes malheureuses du système en crise dans le second ; le film revendique de fait un fond manifeste mais celui-ci demeure bordélique, pas toujours cohérent, pas assez réfléchi ou creusé, et c’est finalement dommage tant on sent, lors de quelques scènes clés, ses velléités sociales et critiques héritières du métrage original.

Notons une petite anecdote : Spielberg qui produisit, nous le vîmes, Poltergeist en 1982 produisit également, au côté de Robert Zemeckis, Gil Kenan en 2006 pour son film d’animation Monster House dans lequel de nombreux clins d’œil étaient adressés à Poltergeist…. Gil Kenan se retrouve au commande en 2015 du remake de Poltergeist… Coïncidence ? Hum… je ne crois pas… Toujours est-il que, pour conclure, ce remake fomenté par Sam Raimi fait plaisir à voir : visuellement, difficile de faire la fine bouche, ça tient la route, nous pourrions même écrire que ça a sérieusement de la gueule, n’ayons d’ailleurs pas peur de signaler que le dernier acte est vraiment spectaculaire ! En tant que tel, sur ce Poltergeist, on peut avec joie proclamer qu’il est un vrai bon film au-delà de son statut de remake : l’écriture générale et l’ambiance sont soignés, l’interprétation est bonne voire très bonne, c’est shooté avec talent, il serait malhonnête d’avancer le contraire, les séquences de terreur fonctionnent quand bien même elles sont inégales, elles se révèlent parfois même plutôt inventives, sortent un poil du cadre. Est-il alors un bon remake ? Oui… et non : déférence, ancrage dans une nouvelle époque et donc dans des problématiques propres à cette dernière certes, ceci étant dit, à l’exception d’une promenade impressionnante dans l’autre monde, Kenan ne propose pas grand chose de l’ordre de la narration qui étoffe ce qui a déjà été fait 33 ans auparavant, il reste dans une zone de confort, craint d’en sortir au risque de se voir balancer une fatwa en pleine tête, il ne fait qu’actualiser terme à terme, bien, c’est à n’en pas douter, mais peut-être, et même sûrement, bien trop sagement. Malheureusement, avec le recul dans ses lignes, la comparaison a raison de moi, cependant, ceux qui ignorent ce qui s’est passé en 1982 passeront indéniablement un moment des plus agréables, pour ma part, tout initié que je suis, ce fut, à ma grande surprise, tout autant le cas !

Naughty Bear

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About Naughty Bear

Esprit vengeur adepte donc de la loi du Talion enfermé dans une peluche : œil pour œil, dent pour dent de préférence marteau au poing (quand il n’a pas les mains occupées à manipuler des cartes à jouer)… tout cela en version nounours bien sûr ! Aimant humblement à philosopher sur toutes formes de monstruosités y compris la sienne »Je sais que je suis une bête, cependant j’ai le droit de vivre non ? »… tout cela en version nounours bien sûr ! Un scanner récemment effectué a pu révéler qu’il possédait en guise de rembourrage des pellicules plein la tête (hardcores si possible), l’écriture s’avère dès lors le seul et unique moyen de les exorciser. Avez-vous déjà vu un nounours armé d’une machette se confectionnant un masque avec le cuir ou plutôt le tissu de ses victimes ? Maintenant, oui.