Interview: Peter Strickland

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foto173_extlarge“Vous venez pour l’interview de Charles Aznavour ?” “Non, je viens pour celle de Peter Strickland”. Attendant dans le hall d’un luxueux hôtel parisien que le réalisateur des fiévreux Duke of Burgundy et Berberian Sound Studio finisse son repas, déjà bien en retard à cause d’une galère d’Eurostar, je patiente avec ma tenue de pouilleux au milieu d’évêques semblant sortis d’un film de maffieux italiens. Puis il arrive enfin, petit par la taille et grand par le talent… Ah merde, non, c’est Charles Aznavour ! Il me jette un regard, j’esquive le sien en mode “je t’ai pas vu, je sais pas qui t’es” je crois l’entendre pester, peut-être m’a-t-il pris pour un journaleux snob et arrogant des Inrocks ou de SoChépaquoi… De toute façon, c’est pas lui que j’attends, c’est Peter Strickland ! Après quelques dizaines de minutes d’attente, on m’annonce que je passerai entre le fromage et la tarte au chocolat. Assis sur une banquette d’un salon, le monsieur m’attend sagement. Guettant en stress que le voyant rouge de mon dictaphone soit bien allumé, priant qu’il comprenne mon anglais pourrave,  l’interview commence enfin… (ouais j’avais envie d’une petite intro gonzo pour mon article, c’est l’été, c’est fresh, j’aime bien…)

Comment est né The Duke of Burgundy ?

A la base, on voulait faire un remake de Lorna, l’exorciste de Jess Franco. Il y a quelque chose que j’ai toujours trouvé fascinant avec ce genre de cinéma que personne ne veut vraiment aborder. Tous ces films de série B et grindhouse, de blaxploitation, de zombies, ces giallos… Tout a déjà été fait et re-fait dans ces genres mais le soft porn a été quelque peu laissé de côté. Je voulais donc faire un soft porn mais sans le porno.

Qu’est-ce qui vous plaît tant avec le cinéma d’exploitation des années 70 ?

Bonne question ! Je trouve juste que ces films sont géniaux. Je les aime parce qu’ils ont un parfum d’interdit. En particulier le cinéma érotique. On n’est pas censé aimer ça. Ces genres traitent de sujets qui sont sensationnels. Et il y a tellement de manières différentes de les aborder. Je voulais faire un film érotique où la psychologie des personnages est aussi importante, sinon plus, que ce qui peut leur arriver physiquement. C’est assez rare dans le genre. Il y a bien ces films français comme Maîtresse de Barbet Schroeder ou Belle de jour de Luis Bunuel qui exploraient cela. Après, bien qu’il m’ait inspiré, The Duke of Burgundy n’est pas non plus un film “à la Jess Franco”. Je ne dis pas qu’on a fait mieux, c’est juste différent, c’est tout. On est juste parti d’éléments basiques propres au genre pour arriver à notre propre résultat.

Le film a un casting exclusivement féminin. Pourquoi ce choix ? Est-ce que cela a changé votre manière de les diriger ?

Je n’ai pas remarqué de différences. Pour moi, les acteurs restent les mêmes, quel que soit leur sexe. Ils ont toujours les mêmes besoins. Je voulais vraiment que l’histoire d’amour concerne deux femmes, parce que c’était souvent le cas dans ce genre de films. Jess Franco est un bel exemple en la matière. Sinon, j’ai trouvé ça intéressant d’essayer de ne travailler qu’avec des actrices, ne serait-ce que pour éviter les poncifs du film lesbien. Ce n’est pas non plus un film hétérosexuel. Tout ce que j’avais en tête, c’était que le spectateur accepte le monde du film, qu’il le trouve normal et qu’il ne se pose pas la question du “pourquoi” mais celle du “comment”. “Comment” les personnages vont réagir et évoluer avec leurs désirs ?

Duke of Burgundy-2

Dans The Duke of Burgundy comme dans Berberian Sound Studio, vous enfermez vos personnages dans un lieu unique où ils vont répéter les mêmes actions. Qu’est-ce qui vous passionne dans ces thématiques de l’immobilisme et de la répétition ?

Je ne dirai pas que ces thématiques m’inspirent vraiment, ni même qu’elles me font peur ou qu’elles me fascinent. Ce que je trouve fascinant dans les répétitions du film c’est que, si en apparence rien ne change jamais, on comprend quand même que quelque chose est en train d’évoluer chez les personnages. On regarde les mêmes scènes avec un regard différent. Au début du film, on est gêné par ce que fait le personnage de Cynthia à Evelyn. A la fin, on la plaint. La sympathie que l’on peut porter aux personnages évolue au cours du film. Je trouvais cela intéressant de voir comment moduler et manipuler le ressenti du spectateur avec ces scènes qui se répètent à l’identique.

D’une certaine manière, The Duke of Burgundy parle du jeu d’acteur, de l’art de “jouer la comédie” tout comme Berberian Sound Studio traitait d’enregistrement sonore. Pensez-vous qu’il existe un rapport entre les techniques du cinéma et la sexualité ?

Il y a quelque chose avec lequel je voulais jouer dans le film. Evelyn est une sorte de metteur en scène fantôme, une script fantôme qui place des marquages au sol pour faire jouer Cynthia, en parallèle de mes propres marquages pour les actrices. Je voulais faire ressortir le paradoxe de tout vouloir contrôler qui concerne aussi les réalisateurs. On pense tout contrôler sans voir qui ce sont les choses qui nous contrôlent en définitive.

En tant que réalisateur, vous vous voyez plus comme Cynthia ou comme Evelyn ?

Un peu des deux. Il y a des jours où je me sens plus l’une que l’autre. Des fois, je me sens même comme la vieille dame, leur voisine… Non, avec le recul, c’est vraiment à la vieille voisine que je ressemble !

Il y a quelque chose de très organique dans la texture de vos films. Comment concevez vous leur esthétique ?

Disons que j’ai grandi en regardant des films. Quand j’étais jeune, je faisais particulièrement attention à leur esthétique, leur atmosphère, leur détails, leur texture… C’est quelque chose que seul le cinéma peut faire. On ne peut pas faire ça au théâtre. J’aime les réalisateurs comme Bela Tarr capable de sublimer un mur décrépi. Quand je vois ses films, je me dis “Whaoo”… A moins que ce soit tout simplement moi qui aime regarder pendant des heures les murs décrépis de Bela Tarr ! (rires). Dans The Duke of Burgundy, cela fait sens puisque le film parle de fétichisme. De l’objet et du pouvoir de l’objet. Il est donc essentiel pour moi que le rendu soit tactile, que l’on ressente la sensibilité de la pellicule lorsque je filme. En un sens, un film est déjà un objet fétichiste. Mais l’idée est là : le potentiel du pouvoir de l’objet.

Duke of Burgundy-1

Le son est très important dans vos films. Ici, vous jouez avec les stridulations des papillons. Vous êtes passionné par les papillons ?

Non mais j’ai lu quelques trucs sur le sujet. Pour les criquets, c’était plutôt simple car j’avais déjà fait un disque il y a douze ans où j’enregistrais leurs sons. Concernant les papillons, il y a une deuxième lecture qui renvoie à Berberian Sound Studio lors de la séquence de Box Hill. Sur le plateau, j’ai eu besoin de quelqu’un pour m’aider à identifier tous les insectes parce que je n’y connais pas grand chose.

Vous faites partie d’un groupe de musique, The Sonic Catering Band.

C’est de la musique atmosphérique, expérimentale. On enregistre des sons de gaz, de cuisine, d’eau qui bout, d’aliments qui frient…

Comme le groupe allemand Einstürzende Neubauten ?

Non même si eux aussi incorporent aussi des sons de tous les jours. Nos influences viennent plutôt de la musique concrète comme Luc Ferrari ou Alan Splet. Pour mes films, je suis tout autant soucieux de la texture du son que de celle de l’image. Même les sons ont leur propre pouvoir. C’est difficile à expliquer pourquoi je suis tant attiré par ces sons mais effectivement, ça m’obsède.

Vous avez travaillé sur L’Etrange couleur des larmes de ton corps de Hélène Cattet et Bruno Forzani.

Je n’ai pas fait grand chose non plus. J’avais juste enregistré ce cri d’Eugenia Carusso qui joue à la fois dans Berberian Sound Studio et The Duke of Burgundy. C’était un super cri dont je ne savais pas quoi faire. Je l’ai envoyé à Hélène et Bruno et ils ont fait le reste. Pour être honnête, je ne sais même pas quand on entend le cri dans le film. Ils l’ont tellement bien mixé que je ne l’ai pas reconnu. Ce sont de grands réalisateurs, j’adore leur travail.

Duke of Burgundy-3

Quels sont les réalisateurs dont vous vous sentez proche, artistiquement parlant ?

Eh bien, je dirai Hélène et Bruno. Nous faisons les choses différemment mais il y a une sensibilité que je respecte vraiment. Je les trouve très courageux de faire des films aussi peu commerciaux. Surtout maintenant.

En tant que spectateur, quel est la scène que vous avez trouvé la plus érotique dans toute l’histoire du cinéma ?

Il va falloir que j’y réfléchisse…La scène la plus érotique ?… Heu…(il réfléchit)… Bruce Willis qui saute d’un gratte-ciel dans Piège de cristal ?… Je sais pas… (Il réfléchit encore)… Peut-être que ma préférée est dans le film de Serge Gainsbourg, Je t’aime moi non plus, quand le petit ami de Joe Dellesandro agite son sac en plastique à chaque fois qu’il est en colère. Je trouve ça très érotique.

 

Propos recueillis et traduits par The Vug

Remerciements à Thomas Chevreuil et The Jokers Films

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».