Interview: Matteo Garrone

 

 

Dans un palace parisien accueillant la Présidente du Fonds Monétaire International, Christine Lagarde aperçue dans ascenseur, un petit salon au fond de couloir du rez-de-chaussée a permis à votre humble serviteur Hamburger Pimp de rencontrer le réalisateur italien double fois primé à Cannes Matteo Garrone. Table ronde et humour au rendez-vous…

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Pourquoi avoir choisi ces trois histoires ?

On a décidé de faire au féminin, avec trois histoires autour de la féminité. Trois histoires de trois femmes, de trois âges différents. D’autres histoires avaient été scénarisées, mais  ces trois histoires ont de commun que le désir se transforme en obsession, qui poussant à commettre des actes tragiques…

S’il en fallait en retenir qu’une, avez-vous une préférence ?

Au départ c’est l’histoire des deux sœurs, qui en appelait à la commedia dell’arte, durant le processus d’écriture. Puis au moment du tournage, face aux comédiens, face aux décors, c’est l’histoire de la puce qui devient ma préférée.

Le scénario est écrit à huit mains, pour un résultat assez conséquent, le film dure plus de deux heures. Comment en êtes-vous arrivé là ? Cela a été facile de collaborer tout le long ?

En effet C’est un scénario écrit au féminin par quatre hommes. Ce sont des gens avec qui j’ai déjà travaillé et notamment sur mon premier film (Ugo Chiti et Massimo Gaudioso sont présents sur L’étrange Monsieur Peppino). Je ne pense donc pas que ce soit un problème, mais je me devais de vérifier, de contrôler avec les actrices  si ce que l’on écrivait était juste, en fonction de leurs sensibilités et de leurs doutes. Ce qui faisait que j’étais prêt à toute modification pour coller au plus près de leurs personnages. L’idée est qu’il y est toujours un rapport entre la personne et le personnage. Et de manière générale, les acteurs ont très bien adhéré à leurs personnages.

Avec-vous eu une inspiration artistique particulière ?

Il y a en effet différentes inspirations. Pour ce qui est visuel et pictural, la première chose qui me vient à l’esprit, ce sont Les Caprices de Francisco Goya qui se fondent bien dans l’univers et l’imaginaire de Giambattista Basile : Les Caprices sont une série de 80 gravures consistant en une satire de la société espagnole de la fin du dix-huitième siècle, différents exemples

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Pour ce qui est concrètement du cinéma, c’est une influence bien plus italienne, Mario Bava qui a beaucoup tourné dans le genre fantastique et horreur avec une approche artisanale.

Le masque du démon masque_demon_054

Six femmes pour l’assassin 6fem

Les trois visages de la peur 3visagespeur

Comme lui, on a construit des décors, de la matière, pas d’effets spéciaux numériques (NDLR:l’excellent travail du monstre marin). Cela nous ramène à un certain cinéma d’époque, certes d’artifice mais aussi artisanal, les années 70 etc…

Vous avez choisi le directeur de photographie Peter Suschitzky, affilié à David Cronenberg, et l’on voit des figures et des thèmes dans votre film similaires au style du canadien (le double, la chair…), pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

J’aime beaucoup le cinéma de David Cronenberg et je pense qu’on a beaucoup de choses en commun. En effet on donne beaucoup d’importance au corps. Pour Peter Suschitzky, son style photographique est à la fois empreint de réalisme mais aussi de fantastique.

Si on avait appelé le film L’eau et la chair, cela vous aurait-il convenu ? Car ce qui frappe dans le film, ce sont la force de ces deux éléments ?

(NDLR: Il rit, oui votre envoyé spécial a le sens de l’humour dans ses questions) Oui il y a un aspect très charnel du film, mais je crois que cela parsème mon parcours artistique, je suis très attentif aux corps, à la sensualité des corps. Il y a aussi le sang, qui est un élément très important du film. Et j’ajouterais qu’il était aussi important de figurer la violence de ce monde médiéval et populaire (en analogie avec notre monde actuel), partie intégrante du récit.

Pourquoi ne pas avoir tourné en italien et que cela amène-t-il ce choix de casting international ?

Les contes ont été écrit dans un vieux dialecte napolitain, il y avait donc forcément une retranscription à faire. Le choix de l’anglais apporte une certaine visibilité, en plus de travailler avec des personnes comme Salma Hayek, Vincent Cassel ou Toby Jones (NDLR: le protagoniste principal de l’excellent Berberian Sound Studio). J’ai choisi ces acteurs, c’est un projet qui leur paraissait inhabituel, non conventionnel. Ils sont tous accepté de prendre des risques et se sont beaucoup amusés à faire ce film. C’est une expérience nouvelle et positive que j’ai vécu avec sérénité et il n’y a plus vraiment de grand acteur en Italie… Néanmoins je suis resté fidèle à mes racines puisque le film est tourné en Italie avec une équipe italienne. Le rapport avec les acteurs a été la chose la plus facile sur le tournage en contradiction avec toute la machinerie d’une telle production où par moments je n’arrivais plus à maîtriser les choses. Cela a été par conséquent agréable que les acteurs me soutiennent.

Avez-vous en état de frustration durant le tournage au point d’avoir fait une version director’s cut ?

Non pas vraiment.

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Comment s’est effectuée la collaboration avec Alexandre Desplat pour la musique (ce dernier a été oscarisé pour son travail sur The Grand Budapest Hotel) ?

Nos goûts et nos sensibilités sont très semblables. Nous voulions l’idée d’une musique d’accompagnement semblable à une balade, sans faire de la musique d’époque, plutôt atemporel, donnant tantôt plus de chaleur à un épisode ou à un personnage en particulier, cela colorise plus les séquences des différentes histoires.

Et au-delà de la féminité, peut-on dire qu’il est aussi questions de relations familiales mélangées aux questions de pouvoir ?

Il y a un lien évident, je ne sais pas quoi ajouter. Je pense surtout que les contes amènent forcément à des thèmes universels, des sentiments poussés à l’extrême tout en étant toujours moderne et actuels.

Dernière question : l’introduction de votre précédent film Reality en appelle au conte de fées avec ce couple de jeunes mariés arrivant en carrosse dans un vieux château. Le conte des contes était-il déjà en germe ?

Ah ! (il rit à nouveau, décidément votre envoyé…) je lisais l’ouvrage à l’époque, peut-être que cela bouillonnait déjà dans ma tête.

Grazie !

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Propos recueillis par Hamburger Pimp

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…