Critique: Better Call Saul (saison 1)

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Better Call Saul (Saison 1)

De Vince Gilligan et Peter Gould

Avec Bob Odenkirk, Jonathan Banks, Rhea Seehorn, Patrick Fabian, Michael Mando, Michael McKean et Raymond Cruz

Etats-Unis – 2015 – 10 épisodes de 42-53 minutes

Rating: ★★★★★

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Attendu comme le loup-blanc, le spin-off de Breaking Bad arrive et tient toutes ses promesses en nous livrant une première saison de 10 épisodes bien compacts et bien denses, débordants de loose magnifique montrée en temps réel.

Reprenant le principe des sauts dans le temps en ouverture à l’image de son illustre prédécesseur, la série débute sur le personnage quelques temps après la chute de Walter White, faisant profil bas en tant que gérant d’une boulangerie, craignant pour sa vie le jour et regardant dans la solitude et la nuit les spots publicitaires de son (ahem) ancienne gloire révolue. L’action prend place ensuite dans le passé, où Saul Goodman était encore Jimmy McGill, avocat dont le cabinet est situé à l’arrière-salle d’un salon de manucure chinois, est obligé d’accepter tous les contrats qui passent pour subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de son frère Chuck, ancien avocat d’un cabinet prestigieux atteint d’une allergie aux ondes électromagnétiques qui l’oblige à vivre chez lui en reclus. Jimmy était un arnaqueur à la petite semaine qu’un incident malencontreux (que je ne peux pas spolier, vous pourriez m’en vouloir) allait conduire derrière les barreaux pour longtemps sans l’intervention de son frère, auquel il a promis de rester dans le droit chemin dorénavant. Malheureusement il conserve encore quelques vieux réflexes dans sa façon de régler ses propres problèmes, qui ne feront que lui en créer des plus gros, lui faisant notamment croiser la route de Tuco (un ponte local de la drogue – l’action se déroulant toujours à Albuquerque, au Nouveau-Mexique – plutôt caractériel, qui fût le premier antagoniste de Walt et Jesse au début de leur ascension criminelle) ainsi que de son bras droit, Nacho, qui lui, manigance dans le dos de son boss. Ceci nous l’apprendrons au travers du parcours de Mike, le futur homme de main de Saul, dont le passé est lui aussi mis en lumière ; cette première saison raconte également l’histoire de leur rencontre et s’ils ne sont pas encore devenus le tandem que nous aimons tant, Gilligan et Gould posent déjà les premiers jalons de leur amitié à la hauteur de toutes nos espérances de fans.

Pendant longtemps (oui longtemps) je nourrissais l’idée d’un article dithyrambique à l’encontre de Breaking Bad, où j’entendais dénoncer l’existence d’un odieux plan-marketing dissimulé derrière un postulat pétri de contre-culture , la saine révolte de son héros, un monsieur-tout-le monde qui tout à coup refusait de suivre le chemin qu’une société de plus en plus liberticide (c’était aux premières heures de la crise économique, rappelons-le quand-même) traçait déjà pour l’individu : être productif le plus tôt possible jusqu’au plus tard possible, pas faire chier ni entre-temps ni par après en allant crever bien sagement dans un coin. Cinq saisons plus tard, ce monsieur tout-le-monde était devenu un monstre sociopathe qui à lui seul justifierait les théories d’Eric Zemmour (autre lieu, autre époque, William Burroughs avait menacé Truman Capote de l’exploser à coups de chevrotines pour les mêmes raisons, en ce que son De sang-froid s’était fait l’avocat de ce qu’il était censé dénoncer, à savoir le système carcéral américain) qui se retrouvait avec plus d’argent sur les bras qu’il ne pouvait en blanchir.. Tout ça pour ça ? Je pensais que la série allait prendre sous son aile tous les laissés-pour-compte et changer notre regard sur le monde à jamais, je voulais la démasquer et démontrer d’un doigt accusateur qu’à la place, la série se servait du burlesque pour désamorcer tout questionnement, fuir ses propres thématiques et céder au contraire à un politiquement-correct des plus nauséabond en guise de pseudo-réflexion. En gardant par exemple la piste narrative d’une drogue à peu près saine, je voulais qu’ un toxico trouve Dieu ou bien Will Ferrel et le voir aider son prochain avant que les services sociaux environnants ne l’obligent à s’en sortir que suivant les étapes administratives et pas autrement ; je voulais que l’ascension de Walt dans les hautes-sphères criminelles soit un peu plus progressive, qu’il se retrouve par exemple membre d’une association de commerçants municipaux qui, défoncés jusqu’aux yeux l’attraperaient tout à coup par le col de chemise en lui demandant plus de came, tout comme je voulais connaître le fin mot de l’intrigue concernant le (guillemets avec les doigts) gentil couple de millionnaire , qui ont bâtis leur fortune avec les découvertes de Walt tout en le laissant sur le bord de la route, parce que hormis le fait d’avoir des pitchs imbattables pour Star-Trek, les junkies ne nous sont montrés que comme des irrécupérables, tandis que les gens aisés eux sont forcément des gens biens.

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Sans se départir absolument du prisme de l’humour, je reste convaincu qu’il y aurait eu de la place pour égratigner quelques façades bien cachées de notre société moderne, mais encore une fois la déontologie m’interdit d’envisager une œuvre sous le seul angle de mes attentes mais bien en fonction de ce que j’ai sous les yeux ; l’histoire était celle de Walter White, de sa métamorphose, et il n’a jamais prétendu sauver la planète ni réparer les injustices en devenant un criminel – force est d’admettre que son parcours est loin d’être vain, je pense notamment au story-arc consacré au personnage de Giancarlo Esposito, le patron de chaîne de restauration le jour et magnat de la drogue impitoyable la nuit : Walt et Jesse s’extrayant des formes d’exploitation sociétales tombent finalement sur la même chose..mais en pire. Avec une référence au Network de Sidney Lumet dès le premier épisode (à la 25e minute, pour être tout à fait précis, et je ne vous cacherais pas comment mon petit cœur s’est mis à battre tout à coup un peu plus vite le temps d’un instant) il se pourrait bien que Better Call Saul soit définitivement la série qui puisse raconter ce que Breaking Bad n’avait pas le temps d’aborder, la profession du héros se faisant le vecteur idéal pour passer notre belle société au crible de ses contradictions par le biais de l’éventail des clients foireux potentiels, véritable vivier de caricatures toutes plus grinçantes les unes que les autres: le milliardaire texan libre-penseur qui veut fonder sa propre nation à l’intérieur du pays, et qui paie Jimmy cash (pardon) un million de dollars d’une monnaie qui n’existe pas, où encore ce père de famille attentionné inventeur des premières « sex-toilets », la série n’épargne ni la notion de famille modèle (le couple Ketterman) ni les grands lobbys qui dépouillent sans vergogne les pensionnaires de leurs maisons de retraite cinq étoiles. Au milieu de tout ça (et ce sera toute la thématique de cette première saison), Jimmy essaie de garder la tête hors de l’eau du mieux qu’il peut et de rester sur le sentier du « do the right thing » comme il en a fait le pieux serment. Mais il y a des limites à ce qu’un homme peut endurer, chaque individu ayant son seuil de tolérance qui lui est propre (son McGuffin, son talon d’Achille, sa boîte de Pandore, sa kryptonite, son gloubiboulga) et poussé dans ses retranchements par la spirale dramatique des événements, Jimmy choisira de basculer du côté obscur pour ne plus se retourner, jamais (points de suspension)

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Bien que le show repose beaucoup sur les épaules de Bob Odenkirk (qui jamais n’effleure la caricature mais au contraire déploie un éventail époustouflant de nuances) l’ensemble du casting est au diapason, les nouveaux personnages sont attachants et magnifiquement développés (Chuck et sa névrose, ou encore Kim la bonne copine), on se réjouit de retrouver également Jonathan Banks dans ce qui semble véritablement le rôle de sa carrière (et il l’a pas volé, excellent comédien par trop sous-estimé malgré une prestation impeccable dans les années 80 dans l’excellente série Un flic dans la Mafia) et le propre pan des aventures de son personnage promet lui aussi son lot de personnages secondaires hauts en couleur (je mise sur l’un des prétendants au job de sécurité), on se réjouit de croiser également des guest-stars de qualité dans des petits-rôles, comme Cléa DuVall (Carnival, Heroes) en lui souhaitant d’accéder elle aussi à la notoriété parce que ce serait mérité également. La photographie est un régal de chaque instant pour les yeux, les qualités d’écriture atteignent quand à elles cette fois-ci des sommets, notamment dans la façon de jouer avec sa propre chronologie, mais aussi dans sa capacité à alterner drames et comédie, avec quelques beaux moments intimistes – la scène de l’épisode du Bingo dans l’épisode 10 renoue absolument de la façon la plus intègre qui soit avec la tradition des « grands moments de cinéma » que le cinéma n’a malheureusement plus toujours le temps de s’octroyer à lui-même, et où l’on perçoit que l’oeuvre naissante de Vince Gilligan prend bel et bien peu à peu l’ampleur d’une gigantesque « Comédie Humaine » moderne, qui pourrait bien marquer son temps.

Nonobstant2000

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