Un film en un plan: The Human Centipede

 
 
 

C’est à un modèle d’amoralité abjecte que nous nous intéresserons ici, un effort tordu et malsain inédit dont la crétinerie abyssale du concept n’a d’égal que le traitement radical et étonnamment réfléchi de celui-ci. Nous voulons bien sûr parler de l’immonde ovni du réalisateur néerlandais Tom Six, The Human Centipede sorti en 2009.

Il est tout d’abord amusant de noter l’anecdote qui donna naissance au film, anecdote hautement improbable tout comme le projet qui la suivit. Soit une soirée bien arrosée entre amis s’achevant tardivement devant la télévision. Un reportage sur une affaire de pédophilie, et Tom Six de proclamer :  »si on faisait cela à ma fille, je coudrais la bouche de son agresseur à l’anus d’un gros camionneur » ; et ses amis tout aussi éméchés de répondre :  »Putain, cette idée est géniale, tu devrais en faire un film d’horreur ! ». C’est de cette discussion complètement absurde que naît la chose, projet qui va se poursuivre par un mensonge éhonté à tous les producteurs, convaincus de soutenir un film d’horreur à vocation internationale. Les premières projections en festival lui ont assuré une réputation de film culte ; interdit dans la quasi-totalité des pays dans lequel il devait se vendre, il est devenu, en quelque mois, une sorte de Graal pour cinéphages déviants adeptes de délires gores extrêmes ! Trey Parker et Matt Stone, les créateurs dégénérés et géniaux de la série South Park,  achèvent définitivement d’asseoir la popularité et la curiosité que suscite The Human Centipede en lui consacrant le premier épisode de sa quinzième saison, intitulé, The Human Centipad. Mais de quoi s’agit-il justement ?

The Human Centipede part d’un canevas de survival ultra galvaudé : deux jeunes femmes tombent en panne au beau milieu de la campagne allemande. Elles trouvent refuge chez le Docteur Heiter, néo-nazi, ancien chirurgien et savant fou de son état, qui les séquestre pour en faire les cobayes de l’expérience chirurgicale ultime : créer le mille-patte humain en cousant trois personnes, bouche à anus, à la queue leu leu, pour ne faire plus qu’un seul tube digestif.

The Human Centipede

La force de cette variation scatologique sur le mythe du savant fou, en plus de proposer le concept le plus surréaliste du monde, est de ne reposer que sur cette seule idée, un unique concept de base, en se refusant à toute explication, sans jamais ne lui donner aucune justification : le film est donc, en ce sens, totalement amoral dans sa gratuité absolue et, là réside toute sa puissance. Tom Six joue sur sa première demi-heure assez brillamment sur l’appréhension que suscite un tel concept, à l’image de cette scène extrêmement anxiogène où notre chirurgien sérieusement atteint décrit à ses trois cobayes (les deux jeunes femmes et un touriste japonais), à l’aide de petits dessins explicatifs,  les tenants et les aboutissants de l’intervention ; dès lors on comprend assez aisément, comme nous avons pu à de nombreuses reprises l’écrire, que l’appréhension est la somme de toutes les peurs. De plus, décrire pareille idée tordue avec un tel sérieux, alors qu’elle pourrait au contraire susciter l’hilarité, crée immédiatement un décalage évident qui ne manque pas de renforcer le malaise. Dans un second temps, et nous venons progressivement à ce fameux plan, il vrille son approche, et nous dévoile de manière frontale, le monstre né de l’opération (ce qui esthétiquement tient de la prouesse vous en conviendrez), de manière à gommer au choix l’horreur ou le ridicule de la situation, pour mieux instaurer un sentiment de compassion en même temps que du dégoût chez le spectateur. Il nous décrit ensuite la longue série d’humiliations que va subir la créature totalement déshumanisée puisque incapable de s’exprimer (le segment de tête, le jeune japonais, seul à pouvoir s’exprimer, ne sait parler que dans sa langue qui, pour autrui n’est qu’un flot d’aboiements). Cette partie du récit questionne, de manière inattendue, certes pas toujours très fine, mais en tout cas bien plus intelligente et perverse que nous n’aurions pu l’imaginer à la seule lecture du synopsis, la relation du maître et de l’esclave, cher à des auteurs comme Pier Paolo Pasolini ou Fernando Arabal. C’est ce second pan du récit qui apparaît comme le plus terrifiant et le plus dérangeant, poussant à une compassion surprenante pour le monstre, sans que le ridicule de la situation ne prenne jamais le dessus, demeure constamment sur le fil tendu du grotesque. Le climax, cruellement ironique, voit le concept même du film irrésolu : l’expérience est irréversible. Le docteur Heiter est mort abattu par la police, la créature livrée à elle-même sans son maître. Deux des trois segments du monstre ont déjà expiré leur dernier souffle. La jeune femme, le segment central est encore en vie, on imagine dès lors que son calvaire ne fait que commencer… Générique.

En guise d’ouverture à ce qui vient d’être écrit, notons qu’à la vision de l’objet tant convoité, les amateurs d’horreur ne furent pas sans évoquer une déception, le film ne sombrant jamais dans le délire gore, préférant jouer habilement sur la notion de hors-champ, quand bien même certaines séquences apparaissent profondément écœurantes. En témoigne la scène de la joue infectée purulente ou encore le passage tant redoutée de la défécation qui, bien loin de sombrer dans des débordements scatologiques, jouent habilement, tout en sobriété,  le jeu de la suggestion. Ajoutons  que le second opus, The Human Centipede 2 : second sequence en 2011, se pose, au même titre que Eaten Alive de Tobe Hooper en 1977 par rapport à son The Texas Chainsaw Massacre en 1974, comme un métrage négatif, au sens d’antithétique, s’opposant terme à terme à son aîné : alors que le premier volet est en couleur mais épuré, stérilisé, se déroule au cœur d’une grande bâtisse on ne peut plus moderne paumée en pleine campagne, le second prend le parti du noir et blanc sale et pose son action en ville, dans un sous-sol de parking désaffecté ; tandis que le premier nous présentait un véritable chirurgien, grand, sec, le second met en scène un fanatique du premier film, gardien de parking débile, petit, gros, portant des lunettes ; l’un jouait sur la suggestion, du hors-champ, le second fonctionne sur la surenchère d’effets, la monstration plein champ de sévices sexuels et scatologiques en particulier, certes vomitifs mais finalement peu choquants. The Human Centipede nous narrait le calvaire de 3 personnes, sa suite celui de 12. Enfin l’original clamait sur son affiche le slogan suivant :  » 100% medically accurate » (selon la légende, Tom Six se serait réellement renseigné auprès de véritables chirurgiens qui lui auraient confirmé la plausibilité de l’opération et décrit son déroulement) ; la séquelle déclare le contraire :  » 100% medically inaccurate ».

Naughty Bear

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About Naughty Bear

Esprit vengeur adepte donc de la loi du Talion enfermé dans une peluche : œil pour œil, dent pour dent de préférence marteau au poing (quand il n’a pas les mains occupées à manipuler des cartes à jouer)… tout cela en version nounours bien sûr ! Aimant humblement à philosopher sur toutes formes de monstruosités y compris la sienne »Je sais que je suis une bête, cependant j’ai le droit de vivre non ? »… tout cela en version nounours bien sûr ! Un scanner récemment effectué a pu révéler qu’il possédait en guise de rembourrage des pellicules plein la tête (hardcores si possible), l’écriture s’avère dès lors le seul et unique moyen de les exorciser. Avez-vous déjà vu un nounours armé d’une machette se confectionnant un masque avec le cuir ou plutôt le tissu de ses victimes ? Maintenant, oui.