Critique : Selma

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Selma

D’Ava DuVernay

Avec David Oyelowo, Tom Wilkinson, Carmen Ejogo, Common, Tim Roth

Etats-Unis – 2014 – 2h08

Rating: ★★★★★

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1964, Martin Luther King Jr reçoit le Prix Nobel de la Paix à Stockholm, suite à son discours I have a dream prononcé le 28 août 1963, devant le Lincoln Memorial, à Washington, D.C. L’Amérique est embourbée dans la guerre du Vietnam sous la présidence de Lyndon B. Johnson et la lutte des droits civiques continue dans le sud du pays. D’ailleurs, le Docteur vient de choisir l’endroit idéal et symbolique pour permettre aux noirs de voter sans danger et sans restriction dans l’Amérique sudiste : la ville de Selma en Alabama…

Un film commençant par une attaque à la bombe d’une église tuant quatre fillettes (tragique histoire vraie) peut faire penser à un thriller, l’effet « bombe » est d’une évidence et d’une pertinence parfaite. Un film commençant par l’humiliation et l’intimidation d’une femme mature (Oprah Winfrey toute en retenue) voulant voter au sud des Etats-Unis peut faire penser à un drame historique. Un film commençant avec des intertitres signifiant les faits et gestes du personnage principal, complété par le sigle du F.B.I à l’écran, peut faire penser à un film politique et d’espionnage. En effet, Selma est à la fois un biographical picture (donc forcément un film historique) et un thriller politique, avec son formalisme à l’américaine. On compte nombre et nombre de plans rapprochés et serrés de scènes de discussions entre hommes en costard dans des bureaux (tantôt ovale), dans des salons ou des églises. Ce qui suggère une volonté du cadre fermé, le spectateur est donc un témoin privilégié du fonctionnement de la première puissance du monde démocratique (sic) tout en remarquant tous ses défauts. Et quand le cadre est ouvert, les actions de Martin Luther King Jr et ses acolytes, il y a une ambiance de surveillance et d’espionnage.

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Le thriller politique est aussi une question de mise en forme de la communication : de la plus abaissante, telle la parole grossière et menaçante (et c’est un euphémisme) des appels téléphoniques, à la plus élogieuse qu’est le discours ou la prêche dans les églises ou en meeting, mêlant citations de politiciens et de La Bible. Entre les deux, c’est le langage, intime, entre le Docteur et sa femme. En effet, il y a des soupçons d’adultère d’un côté et une peur bleue tout à fait justifiée de l’autre. D’un combat national, se construit un combat intime, entre un homme et une femme. Mais durant le film d’autres échanges conversationnels seront mis en scène, tout aussi intimes et introspectifs : entre le leader et la jeune pousse, entre le leader et le père âgé qui a perdu son fils… Par conséquent la voix devient un élément à part entière du long-métrage, avec elle on peut décider de la vie et de la mort (l’intervention de J. Edgar), abroger des lois, donner un ordre de massacre (la charge des policiers lors de la première marche de Selma pour Montgomery) ou donner une décision de justice. Ce qui nous rappelle que le biopic est aussi affaire de point de vue, tout en certifiant que la voix est combat.

Et ce combat, se montre paradoxale par la démarche non-violente, s’inspirant de Mohandas Karamchand « Mahatma » Gandhi, car elle se heurte à la tension de la répression : une extrême violence. D’un geste groupé, s’agenouiller les mains derrière le dos (aujourd’hui c’est lever les mains en l’air en disant « I’m hands up don’t shoot » suite à la tragédie de Ferguson), répond une force policière barbare (pour ne pas dire une ratonnade). Alors le spectateur passe de témoin privilégié de l’Histoire s’écrivant, à témoin malgré lui, impuissant. On comprend la violence policière et politique comme symbole d’injustice, et ce dès la première visite de Martin Luther Jr où un homme blanc, feignant de lui serrer la main, lui assène une droite, « Selma est l’endroit parfait » répondra le Docteur. Les femmes sont frappées même à terre, les jeunes (blanc et noir) sont tués de sang froid. Et cette non-violence est aussi référent à la religion « tendre l’autre joue », ce qui donne un caractère martyr aux personnages. Mais la réalisatrice ne sanctifie jamais Martin Luther King Jr, même si au même titre que Gandhi ou Mandela, ils ont été sanctifiés, le troisième, Madiba, de son vivant. Alors la mise en scène propose une alternative de motifs religieux dont le pont au-dessus de la rivière au début de la marche (allégorie de l’exode), ou cette idée que Dieu discute avec le Docteur. Cela contraste avec l’autre leader d’époque, Malcolm X, à peine évoqué (il a eu droit à son film bien avant MLK, un chef d’œuvre de Spike Lee).

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Pourtant au-delà des références religieuses, Selma s’inscrit dans une mythologie  actuelle, précisons. L’acteur jouant le héros, le britannique David Oyelowo, était déjà le fils activiste du Majordome Forest Whitaker de Lee Daniels, actuel showrunner de la nouvelle série Empire et réalisateur du film précédemment cité en plus du fabuleux Precious. Une des acolytes de MLK, Diane Nash, est jouée par Tessa Thompson, l’héroïne du récent Dear White People. Et le film que nous analysons est produit et jouée par Oprah Winfrey, jouant la femme du Majordome qu’elle produisait déjà.  Un autre producteur est connu, il s’agit de Brad Pitt, producteur aussi de 12 years a slave dans lequel il joue (le bon rôle). En clair nous pouvons prendre désormais en compte que la conscience noire occidentale prend une nouvelle ampleur, ajoutons à cela la sortie du chef d’oeuvrissime  To Pimp a Butterfly du rappeur Kendrick Lamar, et la prestation spectaculaire aux Brit Awards de Kanye West de sa chanson All Day (mettre quarante noirs sur scène, avec des lance-flammes, est-ce une bonne idée ? Pour info la pochette de l’album de Kendrick, ce sont quarante noirs squattant le jardin de la Maison Blanche) annonçant son nouvel album. Nous pouvons aussi citer les publications de l’essai La Condition Noire de Pap Ndiaye, quand sa sœur Marie gagnait le Goncourt avec Trois femmes puissantes il y a quelques années. On pourrait même citer Django Unchained de Quentin Tarantino. Bref, la culture, de genre (cinéma et musique, les arts de masse) ou non (littérature), répond à un besoin de se redéfinir l’identité ou les identités noires, face aux propos incultes et ignorants (Lettre ouverte au magazine Stylist ou les sociologues et ethnologues français qui pensent encore qu’une partie de la culture noire occidentale est communautariste, régressive voire anarchiste…), une Blaxploitation upgradée car plus intelligente. Les autres minorités ne sont pas en reste, par exemple les rappeurs et penseurs Rocé et Médine défendent la cause arabo-musulmane, aidé du journaliste Edwy  Plenel.

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L’Histoire s’écrit actuellement avec un grand H (la crise qui n’en finit plus, le tripartisme croissant en France avec le Front National, l’Afrique qui ne se développe pas assez, la question raciale qui demeure aux Etats-Unis avec un président noir, l’interrogation du monde musulman, le permanent conflit israélo-palestinien…), en serons-nous à la hauteur ? À condition d’être libres, mais quand…

Hamburger Pimp

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…