Critique: CitizenFour

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CitizenFour

De Laura Poitras

Avec Edward Snowden, Glenn Greenwald, William Binney, Jacob Appelbaum, Ewen MacAskill ainsi que l’alarme incendie dans son propre rôle.

Allemagne / États-Unis – 2014 – 1h54

Rating: ★★★★☆

CITIZENFOUR

Ce documentaire (produit entre autres par Steven Soderbergh et HBO) nous livre les tenants de l’affaire Snowden vus de l’intérieur en commençant dès les premiers échanges encryptés de celui-ci avec la réalisatrice Laura Poitras en 2013. Avant d’ en arriver à la rencontre filmée dans un hôtel de Hong-Kong en compagnie de Glenn Greenwald, nous sont montrés des extraits de conférences absolument rafraîchissants en terme de contexte : William Birney, un retraité (légendaire) de la NSA parlant de son ancien job dans les années 90, qui consistait effectivement à mettre en place un programme de surveillance civile globalisée par le biais d’Internet (plus particulièrement après les événements du 11 Septembre); la confirmation que ce genre de dispositifs existent de la part de quelques hackers ; enfin et surtout les dénégations sous serments de divers représentants de la NSA concernant de telles activités. Laura Poitras était dans la liste des « personnes à surveiller » du fait de son travail documentaire sur les Etats-Unis post 9/11. Quand on nous montre les nouveaux bâtiments en construction destinés au dispositif global de surveillance en 2011, elle a déjà des caméras posées autour du site. L’implication de Greenwald est une suggestion de Snowden lui-même.

Ce qui transparaît dans cet entretien filmé étalé sur huit jours c’est évidemment le côté humain de Snowden et qui le rend encore plus héroïque. J’entends par là une certaine vulnérabilité au regard de l’agent que l’on a pu voir dans les extraits télévisés (posé, concret, conscient des risques qu’il encoure pour la divulgation de ses informations). Vulnérabilité disais-je au cours d’empatouillements techniques qui d’un coup d’un seul nuisent au climat de confiance instaurés avec les deux (puis trois) journalistes, vulnérabilité encore quand il a des nouvelles de sa petite amie, comme quoi sa proprio le cherche pour des problèmes de loyer impayé alors qu’il dispose d’un mode de paiement automatique et qu’il réalise par quel biais on chercherait à lui faire sortir son nez pour mieux le localiser. Vulnérabilité enfin quand il doit quitter l’hôtel Mirror et remettre son sort entre des mains qu’il ne connaît pas. Sinon les enjeux vous les connaissez, c’est l’histoire d’un type aux premières loges des mécanismes de l’appareil de pouvoir, suffisamment pour que ça le dégoûte de cautionner et de contribuer à celui-ci plus longtemps.

On ne reviendra pas sur l’étendue de son sacrifice, étant donné son niveau d’accréditation je crois que peu de personnes auraient tout plaqué au vu d’un salaire pareil, ni sur le fait qu’il est encore à ce jour considéré comme un traître pour nombre d’américains. Oliver Stone prépare un biopic sur lui avec Joseph Gordon-Levitt, c’est un peu tôt pour savoir quoi en penser, Laura Poitras travaille elle sur un projet consacré à Julien Assange, que l’on aperçoit dans la dernière demi-heure de CitizenFour, ayant participé de loin à l’exfiltration de Snowden. L’ engagement des deux journalistes n’est d’ailleurs surtout pas à minimiser non plus, car la finalisation-même du documentaire n’aura pas été non plus de tout repos.

Ce que dépeint Snowden en terme de surveillance des données personnelles du citoyen relève des futurs les plus dictatoriaux qu’à ce jour on ne trouvait que dans la science-fiction, George Orwell avec son 1984 nous prévenait qu’il fallait se préparer à ce genre d’ éventualité. Si d’ailleurs c’est un poncif que de citer cet ouvrage, qu’il ne choque plus, c’est parce que sous bien des aspects le monde contemporain ressemble à cette dystopie depuis quelques temps déjà. La raison d’Etat légitime de façon imparable des dispositifs d’ hypra-surveillance, sous couvert de lutter contre terrorisme et crimes sexuels et on espère sincèrement que ce soit le cas car avec de pareils outils (si ce n’est que le film nous montre bien que ce n’est ABSOLUMENT PAS le cas), la disproportion de ce qu’on appelle « la justice à deux vitesses » s’accroît encore de façon vertigineuse. Imaginons un instant si de tels moyens étaient mis en place pour pallier à la fraude fiscale par exemple, mais sommes-nous vraiment dans ce genre de transparence ?

Le scénariste Alan Moore* avait déjà soulevé la question dans les années 80 avec son comic-book Watchmen : nos gardiens nous surveillent, mais qui surveille nos gardiens ? Début 2014, le site Médiapart relayait que la peine de mort avait été rétablie en Europe « en cas d’insurrections massives » , il y a de quoi s’ interroger quand il apparaît qu’il est si facile de vous estampiller « dissident » pour peu que vous teniez des propos « anti-gouvernementaux » dans vos échanges électroniques – ne serait-ce même que si vous tentez d’avoir accès à certains des logiciels cités. Qu’un exemple comme celui d’Edward Snowden soit encore possible, que des journalistes puissent relayer l’information, ceci seul devrait nous rassurer quand à une liberté d’expression toujours valide, le problème étant que sans le documentaire, l’affaire serait déjà relayée aux faits divers de l’année dernière. Il y a l’information, et ce qui est fait ensuite de l’information, que ce soit le débat sur l’hypra-surveillance ou un geste aussi anti-démocratique que la Loi Macron, ce qui demeure crucial c’est que personne ne vienne se lever en disant « attendez, il me semble que le débat n’est pas tout à fait terminé.. »

Nonobstant2000

* J’espère n’avoir choqué personne avec cette référence comic-book, aussi je m’empresserais de clarifier quelques points : deux ans après Watchmen il s’inspirera d’un rapport de la CIA tombé dans le domaine public pour une histoire intitulée Shadowplay (illustrée par Bill Sienkiewickz, dans le recueil Brought to Light chez Titan Books) où le narrateur, qui ne nous est jamais montré et rejoignant donc en cela le point de vue du lecteur, tombe sur l’Aigle Américain blindé à la coke dans un bar. Ce dernier ayant manifestement l’envie de confier, ce sera le prétexte pour Moore à un survol endiablé (mais documenté, nous l’avons dit plus haut) de la politique étrangère des USA pendant toutes les années 80. J’insiste sur ce point, c’est pour bien préciser que des choses comme ça étaient donc publiées longtemps avant tous les documentaires Zeitgeist et cie. Mais si je m’attarde autant sur Moore et Watchmen ce n’est pas pour rien, et ce n’est pas pour rien non plus si ce dernier est considéré comme le « meilleur comics du monde ». Le film de Znack Snyder en clarifie définitivement les rouages de son intrigue, mais la portée éminemment subversive de la bd ne réside pas dans ce twist où le méchant révèle son plan final APRES l’avoir mis en œuvre plutôt qu’avant (le gimmick récurrent des comics puisque ainsi les héros pouvaient bien l’empêcher de le mettre à bien -il y a d’ailleurs un clin d’oeil à ça dans le récent Kingsman : The Secret Service de Matthew Vaughn) mais dans la parabole concernant les moyens qui peuvent être mis en œuvre pour faire avancer l’Histoire : ici quelqu’un commet un attentat de masse pour forcer la main aux négociations mondiales en faveur de la paix. Je m’excuse donc une nouvelle fois pour la petite digression, je tenais juste à bien clarifier mon point de vue.

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