Critique: Réalité

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Réalité

De Quentin Dupieux

Avec Alain Chabat, Jonathan Lambert, Élodie Bouchez, Kyla Kenedy, Eric Wareheim, John Heder et John Glover

France – 2014 – 1h35

Rating: ★★★☆☆

 

REALITY

Une petite fille découvre une cassette vidéo dans le ventre du sanglier que vient de chasser son père, un présentateur télé souffre d’eczéma «de l’intérieur», un type se balade en Jeep habillé en femme… Pendant ce temps, le caméraman d’une émission télé sans intérêt contacte un producteur afin de faire produire un film de science-fiction où les postes de télévision font exploser le cerveau des gens. Seule condition pour réaliser son film : il doit enregistrer le gémissement parfait. Mais les frontières entre réalité, rêve et fiction commencent à estomper.

S’il dort dans les tiroirs depuis un paquet de temps, Réalité, cinquième long-métrage de l’iconoclaste Quentin Dupieux, arrive à point nommé pour consacrer un cinéaste enfin pris au sérieux par la critique. Chantre de l’écriture automatique, Dupieux (aka Mr Oizo) avait su démontrer avec son précédent Wrong Cops, que le cinéma surréaliste et la musique électronique fonctionnaient à peu près sur le même procédé. De retour sur un thème qui lui est cher (la mise en abyme du cinéma et, par conséquent, la représentation du réel, déjà au cœur de Nonfilm et Rubber) et aidé par la sympathie naturelle qui émane en grandes quantités de la bouille d’Alain Chabat (visiblement bien plus à l’aise que chez Gondry), Dupieux fait de Réalité un ruban de Möbius sur lequel on viendra volontiers errer à l’infini.

Dans Réalité, on retrouve de nombreux éléments des précédents films de Dupieux (le monde du cinéma vu par l’absurde de Nonfilm, la Jeep de Steak, les têtes qui explosent de Rubber, la forêt irréelle de Wrong, les rats de Wrong Cops…), le désignant derechef comme la porte d’entrée la plus accessible dans l’univers hautement décalé du cinéaste. Paradoxalement, Réalité commence à montrer les limites de son auteur qui, à l’image du personnage de Chabat, semble coincé dans son propre monde avec ses propres règles. Pourtant, contrairement à ses précédents films, la rationalité vient pour la première fois poindre le bout de son nez afin de composer ouvertement une architecture cohérente du labyrinthe mental dans lequel Dupieux propose de nous perdre. A première vue accessoire, le personnage d’Eric Wareheim semble même former le tronçon de cohérence psychanalytique manquant à cette histoire schizophrénique. A moins que, comme dans Wrong, le personnage principal ne soit pas réellement celui que l’on croit…

S’il est un brin plus faiblard que les précédents films de Dupieux en apparaissant comme le plus convenu, Réalité poursuit les réflexions de son auteur sur la création (ainsi que des obsessions parfois ridicules qui peuvent animer le créateur), toujours empreint de la fascination quasi-divine qui pousse l’humain à créer. En lui affublant le patronyme de Tantra, évoquant la transformation de soi par l’éveil spirituel et sensitif du tantrisme (mais sans le sexe – à moins qu’il ne faille décoder les sous-textes psychanalytiques de l’intrigue), Dupieux fait de Chabat une pauvre créature perdue dans ce qu’elle voudrait être, le rapprochant du DJ borgne interprété par Eric Judor dans Wrong Cops. D’ailleurs, pourquoi l’humain a-t’il autant besoin de « créer » ? Pour se surpasser de manière égotique ou juste pour se débarrasser des idées qui lui trottent dans la tête ? A moins que cela découle de forces supérieures qui nous dépassent, comme celle qui pousse l’Univers à s’expandre exponentiellement…   Sans vouloir prêter des intentions métaphysiques aux films de Dupieux, l’acte de création y reste pourtant toujours pur et considéré d’un œil bienveillant (c’est ce qui rend d’ailleurs ses personnages débiles si attachants). Parce que, à l’image de la cassette sortie des entrailles de l’animal, l’Art vient avant tout des tripes. Et que tout le reste n’est que perception.

Maintenant que Quentin Dupieux maîtrise sa partition si singulière à la perfection et que tout le monde est enfin apte à la comprendre et l’apprécier, peut-être serait-il temps de changer la banque de son du pattern, d’appuyer à nouveau sur la touche random et de saloper l’ouvrage avec la même jubilation que son alter ego musical Mr. Oizo.

 

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».