Critique: Caricaturistes – fantassins de la démocratie

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Caricaturistes – fantassins de la démocratie

De Stéphanie Valloatto

France/ Italie / Belgique – 2014 – 1h46

Rating: ★★★★☆

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Un fantassin est soldat combattant à pied. Comment peut-on alors utiliser cette métaphore pour parler des dessinateurs de presse ? À travers de nombreux portraits, dans une planète mondialisée, une jeune réalisatrice tente le coup…

Voici le troisième article, peut-être pas le dernier (une prochaine critique de film pour réfléchir sur les théories complotistes et conspirationnistes), autour des récentes tragédies d’Ile-de-France, les attentats contre Charlie Hebdo et la grande surface Hypercasher. Rappelons en premier lieu que la caricature est percevoir la réalité différemment pour mieux s’en moquer. Et soulignons qu’à la différence des œuvres du premier article, ce documentaire est plus axé sur le caractère journalistique des caricaturistes que sur la caractéristique humoristique.

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Il y a un certain temps, je vous avais apostrophé, par le biais d’un billet d’humeur sur la réception mitigé du chef d’œuvre Only God Forgives de Nicolas Winding Refn en mai 2013. Et j’organisais ce coup de sang en me référant à un patriote du réalisateur, décédé il y a longtemps, le philosophe Søren Kierkegaard et ses trois stades de l’existence. En effet, le stade esthétique étant l’expérience filmique (le travail du son et de l’image à la limite de l’expérimental), le stade éthique était la construction du récit du film jouant avec les codes et les mythes de genre : western, thriller, film de vengeance… Enfin le stade religieux proposait une réflexion historique (de l’Antiquité au monde actuel en passant par le Moyen-âge), psychanalytique et poétique sur la déification (le policier dont on ne sait pas le nom, chante au karaoké et est respecté-admiré-vénéré de tous), incluant les figures des anges et du diable. Alors j’aimerais, pour la critique d’aujourd’hui, faire une analogie avec une autre philosophie existentialiste à trois niveaux, celle de Friedrich Nietzsche. Le philosophe allemand instaure comme premier stade l’image du chameau, ce mammifère de la famille des camélidés à deux bosses, représente le poids des valeurs sociales établies. Il s’ensuit au second stade l’image du lion, le lion casse les mythes, les figures et les symboles. Enfin le troisième stade est l’image de l’enfant, symbolisme de renouveau et de direction vers le futur et marque du temps (il est alors normal que Kubrick utilise cette figure pour la fin de 2001, l’odyssée de l’espace).

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Charlie Hebdo se signifie au stade du Lion, un animal sauvage qui ne veut être apprivoisée envers et contre tous les symboles et les institutions. Libertaire, jusqu’au-boutiste, anticlérical, antimilitaire, écologiste et droit-de-l’hommiste,  Charlie Hebdo fait de la transgression leur ligne éditoriale, au même titre que l’acte de dessiner, s’imbriquant dans un certain idéal de gauche. « Indigné par le monde mais qui préfère se moquer plutôt que d’infliger son catéchisme ou dogmatisme » écrit le rédacteur en chef de Libération Laurent Joffrin. Ce qui se rapproche le plus de Charlie Hebdo  aujourd’hui seraient Groland, Siné Mensuel, Fluide Glacial, Le Canard Enchaîné, Dieudonné ou South Park aux États-Unis (quoique vous pourrez trouver de nouveaux équivalents dans les dessinateurs filmés par Stéphanie Valloatto).  » Ce sont des gens qui ont été assassinés, pas la liberté d’expression ! Je vais penser aux copains morts, mais qui ne sont pas tombés pour la France ! Aujourd’hui, on a l’impression que Charlie est tombé pour la liberté d’expression. Nos copains sont juste morts. » dit Luz, un des caricaturistes rescapé du magazine. Peut-être que Charlie Hebdo a été meurtri pour avoir été Charlie Hebdo et non pour un beau concept que l’on agite quand nos société démocratiques et républicaines faillent en laissant le citoyen dans ses doutes. Cela rejoint les propos d’un autre membre survivant, Patrick Pellous : »Cet événement pourrait nous faire réfléchir sur le fonctionnement de nos médias afin qu’ils s’exercent au mieux et qu’ils soient reçus au mieux par la population. »

Regardons alors les médias d’ailleurs dans le documentaire de Stéphanie Valloatto, nous y verrons les mêmes problèmes… Ou pas. D’abord c’est la monstration d’un monde globalisé dans sa complexité, ou dans sa diversité au choix du spectateur. De là j’ajouterais des propos d’un des intervenants, le caricaturiste israélo-belge Kichka : « il y a des tas de façons d’être juif, chrétien et musulman ». Le documentaire veut par conséquent montrer qu’il y des tas de manières d’être caricaturiste, selon les origines et les provenances régionales de la planète. Pourtant, le documentaire semble proposer des formes filmiques assez classiques : interview face caméra, le caricaturiste filmé au travail, des vues de la ville et de l’environnement du caricaturiste et des illustrations de travail. Mais peu à peu ce sont les histoires des pays, avec un grand H que l’on découvre : le conflit israélo-palestinien avec un dessin commencé par Yasser Arafat (qui dessine le drapeau d’Israël) finit par Shimon Peres, les récentes élections présidentielles ivoiriennes, le soulèvement populaire au Burkina Faso, la révolution en Tunisie, le Mexique avec ses liens entre politiciens et narco-trafiquants, du libéralisme et progressisme se transformant en totalitarisme en Russie, l’islamisme en Algérie, la censure en Chine, le culte de la personnalité au Venezuela ou le dessinateur aux mains brisés en Syrie. À ceci, est capté en valeur ajoutée des moments populaires, qui sont des moments de vie : on attend les repas pour faire des débats politiques au Burkina, en Côte d’Ivoire ce sont les kiosques à journaux qui provoquent les disputes entre les gens agglutinés autour, en Russie on ne parle pas politique pendant les repas (« car cela fait pleurer ») et on danse sur de la vieille disco après digestion et savez-vous qu’au Venezuela pour n’importe quel achat on doit donner ses nom, prénom, numéro de carte d’identité et même son adresse ?

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Et tout au long du film, le caricaturiste français Plantu apparaîtra en métronome bienveillant et référence d’équilibre et de didactisme. En effet sa manière de dessiner provient clairement de son ressenti des gens (Hollande avec des gouttes de sueur, Sarkozy avec des mouches), mêlant à la fois légèreté (sa façon de parler de tout et de rien) et sérieux (il considère qu’une caricature doit être casse-gueule sinon elle ne fonctionne pas), c’est une définition en soi d’un caricaturiste : il n’est pas là et n’est ni payé pour trouver des solutions et régler les problème des gens, mais pour catalyser, explorer et capter l’actualité ou un fait de société via l’émotion et le sentiment. Cela amène forcément des problématiques de liberté, de risque et de démocratie face aux thèmes qui les déclenchent : la politique, la police, l’armée et la religion. Face à face, thèmes et problématiques, semblent se résoudre à négocier une paix galvaudée, une solution semblant fade et aseptisée : le politiquement correct, et si c’était lui le vrai ennemi de la démocratie ? L’obligation ou la nécessité d’arrondir les angles pour être sûr qu’on ne se fasse jamais mal ? Ce qui est impossible… Et ceux contre quoi luttent en premier les caricaturistes.

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Revenons en France d’après-deuil. Plusieurs politiques, Jean-Louis Borloo par exemple, se questionnent eux-mêmes sur les possibles erreurs dans leur travail politique : se sont-ils montré suffisamment tolérants, à l’écoute ou communicatifs ? Car ce sont les enfants de la République qu’ont commis ces crimes contre Charlie Hebdo. De ce postulat, on peut faire le choix de signaler les récents attentats comme problème dû à l’exclusion et au laisser-aller face à l’inculture. Le problème réside en ce que la France laisse nombre de ses jeunes dériver sans aucun espoir, sans aucune perspective d’intégration sociale, notamment dans les banlieues, qu’ils soient enfants d’immigrés ou non. Le problème est que l’on laisse nombre de jeunes s’écarter du système scolaire sans aucune acculturation sociétale, avec un langage réduit, avec une culture générale insignifiante, et surtout sans repères clairs sur ce qui pourrait constituer leur identité et leurs perspectives de réussite. « À jouer avec les haines, nous produisons des monstres » écrit le rédacteur en chef de Mediapart Edwy Plenel.

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Et au même titre que j’écrivais dans la critique de We Are Four Lions les trois quart des croyants et pratiquants des religions monothéistes sont des mauvais croyants et pratiquants, les trois quart des journalistes, notamment les plus visibles (comprenez ceux de la télévision) sont des mauvais journalistes, d’où le terme de journaleux. À l’heure des chaînes d’information 24/24, font-elles vraiment leur travail ? Car passés les directs comme les dernières semaines, où elles ne se sont pas permises ni imposées le silence qui aurait été idéal dans ces moments de recueillement plutôt que le commentaire insipide et rébarbatif pour ne pas dire crétin, que font-elles comme travail de fond ? Font-elles effet ou effort de contre-pouvoir ? Je reconnais que ma position est négative (en même temps si vous vous êtes intéressé au traitement de l’information par les médias américains, Fox News en tête, peut-être que leurs excuses ne vous ont pas satisfait ou qu’elles ne suffisent pas), d’autant plus que mes tribunes se résument à ce webzine cinéma et à un blog de journalisme sportif, mais étant donné qu’on nous vend depuis  quelques semaines la liberté d’expression comme droit suprême de la république, au même titre qu’on nous vend aussi plus d’investissement, plus de responsabilité et plus d’écoute du citoyen dans notre société (le pas en avant vers la démocratie participative), j’essaie d’être le plus honnête et le moins partisan possible dans ma liberté d’expression. Lors de la marche du dimanche 11 janvier, notre président François Hollande s’est allé à dire que « Paris fût lors de ce moment la capitale du monde », le monde entier rivé sur Paris, mais nous, avons-nous les yeux rivés sur le monde ? De nos concitoyens clamant dernièrement de la liberté d’expression, sit-in à la place de la République et crayons en l’air, j’espère qu’ils garderont, que nous garderons, le même élan passionnel pour tous les événements touchant de près ou de loin la liberté d’expression (récemment Hong Kong, la Turquie, l’Arabie Saoudite ou la Syrie etc…) ou le problème du terrorisme d’Islam radical (récemment le Nigéria, le Mali ou la Syrie etc…). Et aussi le même élan dans le retour de bâton liberticide (les actions judiciaires évoqués dans la critique de We Are Four Lions) et de surveillance généralisée qui nous attend… Sérieux une proposition politique de remarquer les comportements propices au radicalisme ou à l’extrémisme religieux dès la maternelle… Sous Sarkozy c’était pour détecter les délinquants…Quant aux États-Unis, en plus des lois genre « Patriot Act » ou la mise à mal du « Posse Comitatus » (principe politique selon lequel l’armée ne pouvait s’immiscer dans les affaires du gouvernement civil), il y a une utilisation croissante des paroles de rap comme preuves dans des affaires pénales.

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Nous avons conscience qu’actuellement l’Histoire s’écrit avec un grand H (merci la crise qui n’est toujours pas fini après six ans), mais en sommes-nous à la Hauteur avec justement un grand H ? À ce défi, une contrainte, une mesure le seul système humain inaltérable, omniscient, et omnipotent : le temps. Et le temps soit c’est de l’argent, soit c’est de la vie. Et c’est un monde qui va de plus en plus vite, la vitesse de libération et l’accélération selon la théorie de Paul Virillo, essayiste et urbaniste. Il ajoute d’ailleurs le concept de synchronisation des émotions : le seul moyen de relativiser le temps voire de le « ralentir » (ou de ressentir qu’il passe plus lentement) est de faire communion avec les gens de toute la planète face à un événement. Mais il se révèle les événements qui nous permettent de nous relier tous  soit souvent des tragédies. En effet rappelez-vous la couverture médiatique des attentats du 11 septembre 2001, le tsunami aux Philippines, l’ouragan Katrina, le tremblement de terre en Haïti ou la catastrophe nucléaire Fukushima ; comme si rien d’autre ne se passait sur la planète. Les attentats à Charlie Hebdo et à l’Hypercasher répondent au même phénomène. Et par la même occasion vous vous rendez compte que ce genre d’événements désastreux arrive de plus en plus souvent et est de plus en plus souligné par les médias, l’enchaînement des tragédies pour plus de synchronisation des émotions… Tristes, comme si les journaleux vendaient mieux des larmes que des rires. Je conclurai par une autre citation du rédacteur en chef de Libération Laurent Joffrin, résumant mon discours à travers mes trois derniers articles : « Décevante, la démocratie ? Oui. Comme la liberté. Elle débouche sur l’incertitude et l’angoisse. Mais souvent on meurt pour elle ». Oui un dessin caricatural qui ne blesse personne ça n’existe pas, mais la caricature n’est pas la norme dans la société et dans le vivre ensemble.

Hamburger Pimp

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…