Critique: Wake in Fright (Réveil dans la terreur)

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Wake in Fright

De Ted Kotcheff

Avec Gary Bond, Donald Pleasance, Chips Rafferty

Australie – 1971 – 1h54

Rating: ★★★★★

WAKE IN FRIGHT

Le cinéma de genre australien se plaît très souvent à décrier la vision paradisiaque que peuvent avoir les étrangers de ce pays, employant ses paysages arides et ses populations reculées comme principaux arguments. Avec Mad Max George Miller exploitait judicieusement les paysages à travers ces routes sans fin qui ne semblent mener nulle part. Plus récemment, Wolf Creek de Greg McClean alliait cet élément à la caricature du redneck local hantant les lieux. Wake in fright, sorti en 1971, emploie ces différentes particularités mais de manière plus nuancée car ce ne sont plus ici des éléments moteurs du récit (la route dans Mad Max, le redneck dans Wolf Creek) mais des configurations qui façonnent avant tout l’atmosphère singulière du film de Ted Kotcheff.

Les premières minutes du film installent un cadre typique de l’outback. Un panoramique nous expose les lieux et surtout le vide abyssal de cette bourgade nommée Tiboonda. Assis derrière son bureau, dans une ambiance maussade où la chaleur se fait ressentir, un professeur annonce les vacances à ses élèves qui se pressent de quitter les lieux. A peine sorti du bâtiment il se retrouve en plein no man’s land, l’école n’étant rien d’autre qu’une minuscule cabane en bois perdue au milieu de nul part, située non loin d’un vulgaire plancher en bois faisant office de gare. Celle-ci se présente comme une échappatoire, celle lui permettant de prendre ses vacances et partir, sensément, retrouver sa petite amie à Sydney.

Sur son trajet, notre personnage, John Grant, décide faire halte à Yabba pour la nuit. Après une étape en train annonciatrice de ce qui l’attend par l’ambiance qui y règne puis une brève discussion avec un chauffeur de taxi lui vantant les mérites de la ville, selon qui il s’agit du « plus beau coin d’Australie », il arrive en ville, en parfait inconnu. Sa première et déterminante rencontre se fait dans un bar bondé, loin des images désertiques du début, avec l’officier local, Jack Crawford. Si Grant est donc un inconnu tentant de se fondre dans la masse (il prend une bière et cherche à s’effacer en se posant contre un mur, dans le fond du bar), sa présence ne semble pas être ignorée et cet homme de loi donne l’impression de mieux le connaître qu’il n’y parait. Le périple que va connaitre notre héros débute à partir du moment précis où il accepte une bière de la part de Crawford, un refus de trinquer étant perçu dans les environs comme une injure qui semble mettre les habitants d’humeur hostile, les verres se buvant cul-sec de préférence.

Si les situations que traverse John Grant demeurent toutes rationnelles (à ce titre la chasse aux kangourous est la scène la plus immersive et réaliste du film, un panneau final nous indique d’ailleurs une fois le film terminé que ce passage a été tourné lors d’une véritable chasse avec des chasseurs professionnels), une ambiance mystérieuse survole l’œuvre. On ne peux ignorer le comportement de l’officier Crawford qui sera le premier à faire sombrer Grant dans la débauche en le poussant à trinquer plus que de raison, et ce sera à nouveau lui qui l’accueillera dans la dernière partie du film lorsque, exténué et dans un état précaire, il souhaitera quitter les lieux, situation face à laquelle Crawford ne trouvera guère mieux que de lui offrir à nouveau un verre, suggérant par cette décision qu’une fois débarqué à Yabba on ne prend pas la route du départ si facilement. Ce sentiment se retrouve avec le personnage du doc’ Tydon, interprété par Donald Pleasance, mais de manière plus subtile. Si lui aussi, par ses agissements, semble déterminé à ne pas vouloir laisser filer Grant, ses propos et ses émotions trahissent l’idée d’un homme malade de la vie qu’il mène mais qui, ne sachant que faire pour y remédier, choisit de creuser toujours plus profondément. Sa première réplique, lorsqu’il rencontre John Grant, est «Les démons sont fiers de l’enfer », cette phrase symbolise la double facette du docteur qui, ne voyant d’autres solutions que de se complaire dans le mode de vie que lui offre la ville, s’y intègre totalement (il dira ensuite «le mécontentement est un luxe que seuls peuvent se permettre les nantis. Quand on vit ici il vaut mieux que ça plaise »).  Dans cette idée de voir des personnages souhaitant s’approprier Grant afin d’en faire l’un des leurs, l’approche horrifique apparait subtilement et renvoie par là même à divers longs-métrages comme par exemple Two Thousand Maniacs! de Herschell Gordon Lewis à travers cette population vivant dans un bled paumé et qui s’amuse à sa manière des touristes pris dans ses filets. On peut aussi citer Les Chiens de Paille de Sam Peckinpah, sorti la même année que Wake in Fright, ainsi que Délivrance de John Boorman un an plus tard, où se retrouve la notion de dualité entre une population locale et de nouveaux arrivants. Une autre précision mène à classer Wake in Fright dans le domaine de l’horreur, celle-ci se dessine au détour d’un dialogue entre Grant et Crawford. Ce dernier lui raconte que malgré le fait que la ville soit fort agréable il lui arrive de connaître des suicides, détail forcément évocateur quand on sait qu’une fois à bout John Grant tentera de se suicider. Tout comme le mode de vie extrême des habitants, Grant devra sombrer lui-même dans l’extrême puisque c’est une tentative de suicide ratée qui l’amènera à se retrouver à l’hôpital et ainsi à quitter la ville. Dans les deux cas vivre à Yabba ne semble pouvoir mener qu’à une chose : l’autodestruction. Une telle évocation suggère donc bien des choses et principalement l’idée que plusieurs personnes de passage dans la ville ont déjà connues les mêmes tourments. Au-delà de cet aspect il y a aussi une perspective surnaturelle qui se dessine mais qui si elle n’existe pas imbibe la pellicule par son atmosphère suffocante et ces habitants qui semblent tous connectés, bien décidés à avancer dans la même direction. Quand Grant parvient à monter dans un camion censé le conduire vers une grande ville et qu’il se retrouve, au réveil, à nouveau dans la ville de Yabba, on en vient à penser au calvaire de Sam Neil dans L’Antre de la Folie de John Carpenter. Cette sensation de boucle temporelle se fait ressentir à d’autres reprises, comme dans ce final où notre personnage reprend le même train que lors de son départ et où règne la même ambiance qu’à l’aller, ainsi que dans son parcours se terminant là où débuta le récit, dans cette ville fantomatique de Tiboonda où rien, si ce n’est Grant lui-même, n’a changé.

wake in fright

L’une des forces du film de Ted Kotcheff est de ne jamais établir de frontière distincte entre le bien et le mal et de n’émettre aucun jugement sur ses personnages. Les situations auxquelles se confronte John Grant ne sont pas régies par un mal omniprésent ou par des protagonistes véritablement menaçants mais par un réalisme palpable dans lequel les habitants sont aussi des victimes qui, du fait des conditions de vie dans l’outback australien, versent de plus en plus dans la sauvagerie. En tant qu’instituteur, on imagine que son esprit cartésien le convint à prendre le dessus et lui fait dire que cette situation ne peux se prolonger, mais durant ces éprouvantes vacances il passera par un large flot d’émotions, basculant de l’ennui vers la joie, de l’ivresse à la culpabilité et du rire à l’effroi. Hors l’ennui est clairement la première émotion qui semble traverser le personnage alors qu’il n’a pas encore quitté son petit village où il exerce son métier pour lequel il se définit comme « un esclave de l’éducation ». On se demande donc si son périple à Yabba doit forcément être perçu comme un cauchemar éveillé. De plus, il est quelque part lui-même responsable de ces événements puisqu’une fois gagné un certain montant d’argent lors d’un jeu local simpliste mais fort sauvage il remet son gain dans la partie, se retrouve fauché et donc forcé de rester dans les environs. Il est plus honnête de voir là un homme dont les principes moraux vont être mis de côté un certain temps, un temps où il prendra plaisir à se saouler, à quitter le monde civilisé tel un exutoire l’extirpant d’un quotidien qu’il exècre. Évidemment tout ceci ne dure qu’un temps et derrière les cuites se dissimule un malaise profond, que ce soit dans ses relations avec les autres protagonistes comme cette tension sexuelle avec le docteur Tydon, le comportement de la fille de l’un de ses hôtes à son égard ou les deux collègues de Tydon aux attitudes malsaines et qui ne passent leur temps qu’à se saouler et se battre. Lors de son retour, son unique voisin lui demande s’il a passé de bonnes vacances, ce à quoi il répond d’un air blafard : « Les meilleures ». Y aurait-il un peu de vérité là dedans ?

Lors d’une récente interview donnée à l’occasion d’une projection rétrospective, le metteur en scène Ted Kotcheff raconte que les négatifs de Wake in Fright ont refait surface dans un entrepôt à Pittsburg où ils allaient être détruits et donc perdus, la sauvegarde du film s’étant jouée à une dizaine de jours près. Une telle anecdote laisse perplexe sur le fait qu’un tel long-métrage, en compétition au festival de Cannes à sa sortie, ait pu disparaitre de la sorte et il s’agit assurément d’une raison supplémentaire pour continuer de découvrir ou redécouvrir ce très grand film.

Nico Darko

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About Nico Darko

Depuis sa rencontre nocturne avec un lapin géant lui prédisant la fin du monde s’il ne lui filait pas son portefeuille, Nico Darko a décidé qu’il était temps pour lui de se calmer sur une certaine boisson à base de malt et de houblon. Désormais, il se consacre à sa nouvelle passion pour les emballages alimentaires de marque péruvienne, mais il lui arrive aussi de vaquer à des occupations bien plus banales comme participer à des tournois de bowling avec son coéquipier Jeff Lebowski ou discuter littérature avec son ami Jack Torrance (dont il n’a d’ailleurs pas eu de nouvelles depuis l’hiver dernier).