Un film en un plan: La Jetée

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LA JETEE

Il s’agit d’un regard-caméra dans un film particulièrement hypnotique. Ce film, c’est La Jetée de Chris Marker, un court-métrage novateur de science-fiction qui sera revisité trente ans plus tard par L’Armée des 12 singes de Terry Gilliam. L’histoire suit le calvaire temporel d’un survivant de la fin du monde envoyé de force dans le passé pour trouver l’aide dont a besoin l’Humanité toute entière. Voyageant mentalement à travers le temps, notre héros désigné volontaire rencontre, dans l’insouciant Paris des années 60, une jeune femme ordinaire dont il va s’éprendre au point de déserter sa mission. Cette fuite inopinément vers le bonheur ne sera pas tolérée par ses émissaires du futur.

Conçu comme un photo-roman, La Jetée se compose donc d’une suite de photographies commentée par la voix-off du narrateur, accentuant une dimension mortifère et figée de la mémoire. Si le héros est obsédé depuis son enfance par l’image de ce qui se révélera être sa propre mort, c’est une image de vie qui vient rompre la rêverie figée. C’est elle, la femme tant aimée, nue sous les draps au petit matin, sur le point de se réveiller. Les chants des oiseaux se superposent dans une stridulation qui n’a plus rien de naturel tandis qu’elle s’agite dans ses derniers moments de sommeil, son corps semblant s’animer par la succession des fondus enchaînés. Puis le photo-roman s’arrête et les images animées du cinéma traditionnel reviennent le temps d’un plan bref : elle se réveille en levant ses yeux vers la caméra, esquissant un sourire de Mona Lisa. Lourd de sous-entendus intimes qui viendront résonner avec l’expérience de chacun, ce regard-caméra silencieux vient rompre l’inertie instaurée, faisant momentanément basculer le film du cérébral au charnel. Sans mot et par un simple mouvement du visage, on peut désormais ressentir le feu passionnel qui anime notre voyageur perdu dans un temps figé et le tragique de sa fuite n’en sera que plus émouvant puisque cette fuite n’a pour modeste but que de revivre des moments aussi beaux que celui qui lui (nous) a été offert. Le plan suivant nous ramène à la réalité, le visage du scientifique du futur se substituant à celui de la jeune femme du passé, les images inertes reprenant la narration. Le rêve est fini, le souvenir s’estompe. L’évènement a-t-il même vraiment eu lieu ?

De Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais à Eternel Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry, l’idée du souvenir comme univers-refuge face à l’âpreté de l’existence est devenu l’un des apports les plus significatifs des réalisateurs français sur le genre SF. Et La Jetée de Chris Marker n’y est pas pour rien.

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».