Un film en un plan: Berberian Sound Studio

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Gilderoy, ingénieur du son d’origine anglaise, se retrouve en Italie, embauché par un studio de cinéma pour faire les bruitages d’un film gore sur la chasse aux sorcières. Mais peu à peu, il semble se perdre entre réalité et fantasme.

Si David Lynch est bien le chef de file d’une école, Peter Strickland en est indubitablement le meilleur élève. Preuve en est, la sublime copie que constitue Berberian Sound Studio, film constitué comme un mystère, une énigme que le spectateur se doit de reconstituer pour comprendre le sens même de l’histoire. La clé de cette énigme réside en un plan, celui-ci, ce “Silenzio” allumé en rouge, référence directe au “Silencio” de Mulholland Drive. Ainsi pour comprendre Berberian Sound Studio, le réalisateur donne un indice essentiel: il vous faut avoir compris Mulholland Drive.

Ce “Silencio” dans le film de David Lynch correspond à cet étrange théâtre où Betty (identité fantasmée de Naomie Watts / Diane) et Rita (identité fantasmée de Laura E. Harring / Camilla) se rendent pour admirer un étrange concert, où la chanteuse s’évanouit alors que la chanson “Llorando » se poursuit: par cette scène, Lynch explique la réalité qui se joue entre les deux femmes, Diane la blonde venue de sa cambrousse pour devenir star, depuis en mal de notoriété, car devenue la doubleuse voix de son amante, Camilla la brune, starifiée malgré son accent latino. Folle de jalousie, Diane commandite le meurtre de son amante qui la délaisse, mais sa mort la plonge dans un état de folie où elle recréée une réalité fantasmée où Camilla a survécu et est devenue amnésique (un vrai nouveau départ). Ce « Silencio » renvoie donc à un jeu entre réalité et métaphore visuelle de cette réalité, déformée par la psyché du personnage.

Partant de ce postulat, il est ainsi facile de comprendre que pour Peter Strickland, la cabine de prise de son est une métaphore de la réalité, et non la réalité elle-même. Nous ne voyons jamais une seule image du film que Gilderoy sonorise, car l’action que nous voyons à l’écran est une métaphore de l’inconscient de Gilderoy, de ce qui se passe dans sa tête. Il n’est pas preneur de son, il est assassin. Il ne double pas le son d’un film, il vit un meurtre. Ce ne sont pas les cris d’actrices, mais de victimes. Ce ne sont pas des légumes qui pourrissent une fois la prise son finie, ce sont des cadavres. La fin du film, sa partie “psychédélique” est en réalité la confusion de sa propre psyché, le combat entre son inconscient meurtrier et sa conscience repentie, chaque personnage masculin illustrant une facette de sa personnalité, voire une de ses multiples personnalités. Le film est une transformation du réel qu’opère sa conscience pour digérer, supporter l’horreur de ses méfaits poussant ce pauvre Gilderoy  à être le spectateur impuissant de son instinct meurtrier.

L’influence de Lynch sur une nouvelle génération de réalisateurs était évidente et à prévoir, mais on ne pouvait présager du talent de certains successeurs. Peter Strickland est probablement à l’heure actuelle le premier de la classe, si ce n’est le génie de la bande.

Lullaby Firefly

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About Lullaby Firefly

Créature assemblée par les mains expertes d’un obscur savant fou d’origine bavaroise à l’accent tranchant comme un scalpel, Lullaby Firefly profite chaque année de la nuit d’Halloween pour s’illustrer dans quelques macabres méfaits, comme le vol de sucettes et le racket d’oursons en gélatine. Oubliant souvent sa tête dans le frigo, rempli de restes de villageois qu’elle affectionne particulièrement, elle se rend régulièrement dans la clinique du Docteur Satan pour un petit rafistolage express, secret de son éternelle jeunesse.