Critique: Le Dispositif

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Le Dispositif

De Thomas Bertay et Pacôme Thiellement

1999/2013 – France – 52 épisodes pour une durée totale de 7h17mn

Rating: ★★★★★

LE DISPOSITIF

Le monde dans lequel nous vivons serait comme qui dirait sujet à de multiples interprétations, surtout ces temps-ci, à l’aube de ce XXIe siècle naissant et qui selon la phrase célèbre de Malraux « sera spirituel ou bien ne sera pas ». Outre les scandales politiques à répétitions, les urgences écologiques (rajoutons encore le Foot et la Télé-Réalité, on ne peut pas ne pas les nommer, je crois qu’il sont des paramètres à part entière du problème à vrai dire) les théories les plus diverses et variées quand à savoir qui dirige vraiment le monde et dans quel but exactement n’en finissent pas, malgré leurs extravagances pour certaines, n’en finissent pas disais-je de nous ramener systématiquement toujours au même point : oui, le Monde doit définitivement de changer de cap, et son acharnement à ne pas le faire finit par devenir assez suspect dans un premier temps, puis tout simplement effroyable dans la demi-seconde qui suit juste après.

On cite abondamment Huxley et Orwell quand il s’agit d’entrevoir notre futur car on peut dire qu’ils l’ont sacrément vu arriver le Cauchemar Climatisé (le terme est d’Henry Miller), de nos jours Noam Chomsky et Naomi Klein sont également assez concrets à leur façon, mais on pourrait tout aussi bien remonter à Machiavel et à La Boétie si quelqu’un a encore des doutes en ce qui concerne l’éventail des mécanismes de contrôle des masses à proprement dits. Les pires cauchemars totalitaires ne sont plus des théories vaguement envisageables de worst case scenario hypothétiques, elles se tiennent là, juste devant nous, elles sont en train de finir d’accrocher les dernières loupiottes. Rien de très nouveau hein, l’oppression des forts sur les faibles, déclinée de nouveau dans une forme tout à fait aristocratique pour changer. Les faits ? Oh ben rien, mais tout de même cette petite histoire de marchandisation de l’individu qui renvoient à des interactions entre les castes dans une mentalité finalement tout à fait médiévale (le servage, ou quelque chose comme ça), il n’y a qu’à regarder la configuration qu’est en train de prendre la politique de l’emploi en ces temps difficiles où nos dirigeants qui sont si bien élevés, tiennent absolument à rembourser à nos frais leur petit découvert à la Banque – si c’est pas adorable, une vraie bande de gendres idéal. Les opinions divergent et s’empêtrent allègrement dans le tapis quand il s’agit d’ attribuer à quelqu’un la responsabilité de la chienlit, mais pour Thomas Bertay et Pacôme Thiellement, les fondateurs de Sycomore Films, la réponse est à chercher dans des recoins bien plus occultes que les dernières versions des opinions toutes faites à la mode. Le Dispositif se présente sous forme de quatre chapitres, nommés d’après quatre figures animalières, respectivement Renard, Papillon, Hippocampe et Salamandre, mais laissons plutôt notre mécanisme déjà protéiforme se présenter de lui-même :

(Bien. Je dois confesser de nouveau un certain faible non-objectif pour cet épisode en particulier et notamment la partie sur le plateau de Bernard Pivot puisque l’on peut déjà y observer dans toute sa splendeur la procédure usuelle de désamorçage de la parole contestataire, l’infantilisation en tête, qui s’avère par ailleurs toujours en vigueur à notre époque, je pense notamment à l’émission «  Ce Soir Ou Jamais » d’où le représentant du Comité Invisible a quitté le plateau. On lui a reproché de n’être pas assez ouvert sur l’Autre alors qu’on l’interrompait constamment, et aussi son manque d’humour – ce qui prouve bien qu’on est là pour rigoler dans cette émission – enfin bref, on critique et on sabote la forme pour ne pas à avoir à entendre le fond, en faisant en sorte que l’interlocuteur perde ses moyens ce qui est une façon sûre de le décrédibiliser. Et oui, car aujourd’hui il ne suffit même plus d’avoir raison, mais simplement d’en avoir l’air, et le vainqueur c’est bien celui qui est toujours debout n’est-ce pas. Autant pour la parole démocratique. Mais je vois bien que de nouveau je digresse, aussi fermons la parenthèse.)

Au travers de ses écrits et conférences il y a une notion qui revient souvent chez Pacôme Thiellement, elle est empruntée (et revendiquée en tant que tel) à l’écrivain René Guénon, et c’est la notion de Contre-Initiation. On nous met sur la mauvaise voie. Par le biais de procédés, de mécanismes (bref de tout un dispositif) informels. Jules Ferry (oui oui, celui-là) avait déjà pour habitude de dire « Tout ce qu’il nous faut c’est de la main d’oeuvre pour surveiller les cadrans » et en voilà assez pour se faire une idée du Grand Schème qu’on nous destine. Maintenant que l’on connaît le Pourquoi, regardons un peu du côté du Comment. « La magie est la plus ancienne et la seule religion » nous déclarait à l’aube des années 80 le maître de l’Horreur, Clive Barker, je me suis permis d’évoquer un peu plus haut la marchandisation de l’individu, et la perte des liens de celui-ci d’avec la Nature, ainsi que la perte du Sacré – et encore faut-il s’entendre sur le terme – dans le mouvement, sont eux aussi de vieux débats qui reviennent tristement sur le tapis, et pour cause, ils sont au cœur du problème. On comprend de fait un peu mieux l’origine de l’entêtement de la science à étudier certains cas de figures qui pourraient sans doute bien attendre au regard d’autres priorités, ainsi que certains dommages soit-disant collatéraux : cette volonté de domestiquer la Nature et de lui renier sa diversité en essayant de bannir la monstruosité, la traquant jusque dans son génome le plus reculé. La difformité physique, ce bel alibi à l’uniformisation, et avec ceci tout un pan de symbolisme touchant à l’incarnation de certaines forces primordiales qui passent tout simplement à la trappe (un mélange de mysticisme et d’animalité qui refuserait toute soumission « par principe » puisque tout un chacun est relié à l’âme du monde. L’ Animisme, en un mot, et pour citer de nouveau Henry Miller, c’est pas plus con qu’autre chose, mais bizarrement c’est super mal vu – voir justement les passages consacrés aux« Petites Reines »). Plus qu’un travail de sape, une véritable castration. A bas l’improductif.

L’Art, disait encore le même Malraux, est un anti-destin, un anti-fatalité et nous en sommes aujourd’hui, et lui avec nous, à devoir reformuler nos droits les plus inextricables car sinon il se pourrait bien que « quelque chose » finisse par nous les faire oublier, on en est même plus à revendiquer ce qui fait de nous des êtres humains dans les faits, mais au niveau du concept-même. C’est la notion elle-même qui est attaquée. Et si nous n’y réussissons pas, alors rien ne justifiera que nous soyons traités en tant que tels, certainement pas dans un monde où la Productivité sert de passe-droit. L’ existentialisme (en posant la différence entre vivre et exister) nous avait mis en garde, mais je ne sais pas (pas tout lu non plus, désolé) s’il avait anticipé la menace de « l’ Etre » tout court qui se pose à nous. Nous sommes dans une Guerre du Sens et c’est en cela que l’Art et les artistes essaient d’intervenir, d’ Antonin Artaud à Olivier Py aujourd’hui, il s’agit de redonner plus que jamais son Sens à la Parole car elle pourrait bien être perdue à jamais (et oui, un plug anal monumental fait on ne peut plus partie du débat, car quel meilleur exemple pour illustrer le sens des priorités de nos sociétés contemporaines ?) mais peut-être faudrait-il remonter au Dadaïsme et à Duchamp pour que ce soit bien clair pour tout le monde, ou à un bon vieux discours de Swift sur pourquoi il y a plein de bonnes raisons pour manger les nouveaux-nés (et l’une, pas des moindres, étant qu’ils se cuisinent très bien). La parole subversive elle-même est menacée, ainsi que tout l’arsenal du contre-pouvoir, parce que tout simplement on ne la comprend plus et que tout est mis en œuvre pour qu’on ne la comprenne plus : qui se risquerait aujourd’hui à faire un palmarès des génocides comme l’a fait De Quincey en son temps sans risquer de se faire lyncher en place publique ?

Au travers d’une juxtaposition expérimentale d’ images d’archives, Pacôme Thiellement et Thomas Bertay revisitent notre inconscient cathodique, car plus que toute autre génération, nous sommes celle qui nage le plus dans l’image, prenant ainsi le contre-pied du concept bien connu de «  Fabrique d’Histoire » (une mémoire collective artificielle, les Best-Of de chaque années mis bout-à-bout et qui dessinent au final la totalité de la « version officielle », chose que Le Zapping de Canal + essaie lui aussi de nuancer) et l’on renoue ainsi grâce à eux avec les paroles de penseurs volontairement mis de côté, on redécouvre la circonvolution des limites de l’expression, et avec elle le cimetière des idoles sacrifiées sur le chemin.

L’intégrale des épisodes du Dispositif est rassemblée dans un magnifique coffret, disponible chez Sycomore Films contribuant ainsi au financement du long-métrage « Rituel de Décapitation du Pape » qui devrait sortir l’été prochain et dont vous avez pu avoir un avant-goût avec l’épisode ci-dessus, où il y a de grandes chances que soient également conviés Alfred Jarry (à qui d’aucuns attribuent la paternité de l’Art Moderne, avant même les Dadaïstes – pour une fois qu’on a une bonne raison de faire cocoricô) et certainement un peu plus longuement Frank Zappa, qui déjà déclarait prophétiquement à la fin des années 80 : « Le jour où cette façade de Démocratie finira par coûter trop cher, ils se contenteront de couper le courant. »

Nonobstant2000

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