Critique: The Saddest Music in the World

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The Saddest Music In The World

De Guy Maddin

Avec Mark Mc Kinney, Isabella Rossellini, Ross Mc Millan, David Fox et Maria De Medeiros

Canada – 2003 – 1h40

Rating: ★★★★★

THE SADDEST MUSIC IN THE WORLD

 

Je m’empresse de rappeler d’emblée la nature toute subjective de cette critique, afin de justifier vaguement en quoi le film de Guy Maddin est un objet de vénération absolue à mes yeux, et pourquoi je souhaite partager aujourd’hui avec vous cette émulation très personnelle, ce plaisir secret très coupable. Peu de films en effet attrapent avec autant de brio le capitalisme et la société de consommation par les trous de nez pour les emmener direct en plein dans les cordes ; non pas que cela soit pour moi un critère exclusivement qualitatif, mais bon, je ne sais pas, parfois ce sont des petites choses comme ça qui font que l’on se sent moins seul à certains moments. C’est aussi l’occasion de saluer la démarche unique d’un réalisateur à la filmographie prestigieuse que l’on s’empresse de déballer dès qu’il sort un nouveau métrage mais qu’on laisse plutôt de côté le reste du temps. C’est bien dommage. Aussi à l’aube de cette nouvelle période hivernale, osons un petit voyage directement dans le Grand Froid Canadien, dans la sympathique bourgade de Winnipeg dont le réalisateur est originaire et qu’il a choisi comme lieu unique de déroulement pour l’ensemble de ses films, que lui-même ne quitte qu’en de très rares occasions.

Winnipeg disais-je, montré à travers les âges de films en films devient à travers la caméra de Maddin le réceptacle de l’histoire secrète des passions humaines, des destins tragiques et oubliés de personnages obscurs dont personne n’a jamais entendu parler, de certaines marges de l’Histoire quelque peu passées sous silence. Nous sommes en 1933 et la Baronnesse Helen Port-Huntley vient de trouver le moyen idéal de s’enrichir un peu plus à cette époque de Grande Dépression économique en faisant la nique au passage à la Prohibition, tablant sur deux paramètres indissociables de cette époque tourmentée (le chagrin, accompagné de son sempiternel remède) elle mettra sur pieds un concours d’envergure international, « La Chanson La Plus Triste Du Monde ». Effectivement, c’est le monde entier qui débarque à Winnipeg, motivé par l’alléchante récompense promise ($25,000 « Depression-era dollars » ) y compris le très gominé Chester Kent, producteur raté à Broadway, accompagné par sa mystérieuse fiancée amnésique et nymphomane, Narcissa. Fils prodigue retournant au bercail (il est originaire de Winnipeg) il compte bien se refaire, même s’il ne sait pas encore très bien comment, réveillant au passage les blessures secrètes d’avant son départ : l’accident qui aura coûté l’usage de ses jambes à la Baronnesse (avec qui il avait une liaison à l’époque) et dont son propre père Fyodor, n’est lui-même pas exempt d’une certaine part de responsabilité (la piccole non plus d’ailleurs, ce qui donnera lieu à une séquence de flash-back absolument anthologique) mais ce n’est pas tout nononon, car le représentant de la Serbie, Le Grand Gavrillo, n’est peut-être pas non plus celui que l’on croit qu’il prétend être -bien qu’il le soit aussi un peu (c’est vrai il joue très bien du violoncelle) mais qu’il n’est pas seulement, à savoir Roderick, le propre frère de Chester, l’autre fils de Fyodor.. Talentueux mais hyper-sensible, à jamais confiné dans le passé plutôt que dans le présent, sa détresse ne vient pas seulement du fait que son frère lui a cassé un jour sa locomotive rouge, car il conserve en effet le cœur de son enfant mort baignant dans le flot de ses propres larmes au fond d’un bocal qu’il emporte partout avec lui…

Bon, à travers ce court résumé j’ai essayé de faire déjà ressortir un peu de l’étendue des festivités qui vous attendent. Après le fond, abordons les questions de forme : l’essentiel de la démarche de Guy Maddin consiste en effet à reprendre l’esthétique des films des années 20/30, période que le réalisateur affectionne absolument, il écrira d’ailleurs une charte démontrant la supériorité technique du jeu des comédiens du muet, ce qui nous donne déjà l’indice d’une volonté prompte à privilégier l’expressivité et le burlesque dans ses narrations. Ne vous laissez pas tromper par ce cachet « rétro » soit-disant de bon ton car c’est en fait le prétexte à des explorations formelles les plus intéressantes qui soit actuellement, et elles sont loin d’être sages. Bien qu’utilisant une syntaxe venue d’un autre âge, le traitement apporté par Maddin est résolument moderne : il tourne ses scènes en décors studios la plupart du temps, avec plusieurs caméras en simultané pour différentes échelles de plan et points de vue, ce qui lui donne quoi qu’il advienne une base fiable de la scène, mais les photos de plateaux nous montrent généralement le réalisateur avec une collection impressionnante de vieilles Super 8 toujours à portée de main, avec lesquelles il entre directement à l’intérieur de la scène comme un boxeur, une foule de plans subjectifs que son monteur redistribue généralement par la suite de façon absolument frénétique.. Il en va de même concernant la trame de ses récits, où il dynamite littéralement tous les standards dramatiques possibles (voir notamment la thématique de l’inceste avec le sublimissime Careful en 1992) pour en faire au contraire de véritables feux d’artifices d’humour et d’ironie – je prendrais de nouveau pour exemple la scène de l’accident de voiture ici dans The Saddest Music.. mais tout autant la scène onirique de « Roderick aux Portes de la Loi », ou encore les joutes musicales où les spectateurs pleurent et se saoulent en même temps, pendant que le commerce qui va bon train nous est montré en surimpression par-dessus, et où le vainqueur de chaque manche est récompensé par une glissade en toboggan dans une piscine remplie de bière sous des salves d’applaudissements euphoriques. On comprend que le fait de reprendre l’esthétique des films des années 20/30 n’est pas qu’un simple gadget formel, mais un moyen de renvoyer directement à certains mécanismes de propagande.

Soulignons enfin que chaque film de Maddin est un véritable régal pour les yeux en plus de l’être pour le cortex : passant du noir et blanc à tout un panel de bichromies capiteuses, avec une dominante full-color ici, des décors aux scénographies sophistiquées alternant entre expressionnisme bringuebalant et kitsch outrancier, on a l’impression à chaque fois d’assister à un film venu d’un autre monde, d’une dimension parallèle, d’archives impossibles comme seule trace d’une époque à jamais révolue mais qu’il est peut-être encore possible de convoquer… « We Are Stuff That Dreams Are Made On » nous disait Shakespeare, Guy Maddin nous invite avant tout à donner corps aux songes les plus fous.

 

 

Nonobstant2000

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