Critique de The Leftovers

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The Leftovers

de Damon Lindelof et Tom Perrotta, d’après son propre roman

avec Justin Théroux, Liv Tyler, Carrie Coon,  Adam et Max Frost, Amy Brenneman, Margaret Qualley, Chris Zylka

 Rating: ★★★★★

États-Unis – 2014

 

Un jour comme ça sans prévenir 2% de la population mondiale disparaît simultanément dans des conditions inexplicables, s’évanouissant littéralement dans les airs sous les yeux de leurs proches. Le phénomène baptisé « Le Ravissement » (« The Rapture ») demeure trois ans plus tard toujours aussi mystérieux : on ne sait pas où sont parties toutes ces personnes, ni comment, ni pourquoi, et le monde ne s’en est pas totalement remis. Une secte baptisée « The Guilty Remnant » dont les adeptes ayant fait vœu de silence, vient régulièrement perturber les commémorations à coups de « performances » dissidentes. Nous sommes dans la petite ville de Mapleton, et le shérif Garvey doit faire face à ces débordements, sachant que sa femme se trouve parmi les fauteurs de troubles, et ne sachant pas que son fils dont il est sans nouvelles, lui , a rejoint une autre secte, « les adorateurs de Wayne » où il s’est vu confié la lourde mission de protéger une jeune fille portant l’enfant du soit-disant Nouveau Prophète..

Alors alors alors ce n’est vraiment pas pour rien si je ne cesse de rabâcher dans ces pages que véritablement il se passe quelque chose au niveau des fictions télévisées en ce moment, et je veux bien croire que ça puisse fatiguer de lire systématiquement les mots « excellence » « renouveau » etc.. Ces soit-disants « hits » saisonniers sont après tout suffisamment relayés, il y a vraiment peu de chances de passer à côté, mais pour essayer de rendre un peu justice à leurs qualités, n’oublions pas de considérer le maëlstrom de séries feuilletonnesques dont elles sont issues et les raisons qui font qu’elles s’en démarquent. Là-dessus, ce serait également un peu stérile de dire un truc genre « les mots me manquent face à un ouvrage d’une telle ampleur » vous vous doutez bien, pourtant c’est un peu ce qui m’arrive, aussi vous m’excuserez j’espère de passer par une légère disgression personnelle pour essayer de vous faire part de mes sentiments un peu plus concrètement ( – incroyable, je suis en train de tout vous dire, c’est vraiment super ce qui nous arrive..), et ce au péril-même de ma propre vie car je risque tout bonnement de me faire lyncher par l’ensemble de la profession au vu de la comparaison qui va suivre.

 

En 2008, nous pouvions voir sur tous les écrans le film de M.Night Shyamalan, The Happening  (sorti sous le titre Phénomènes dans nos salles.. voilà c’est dit, je viens de déchirer ma chemise et j’offre mon poitrail non-épilé à la merci des balles du peloton) où le Monde se voyait confronté à une situation un peu curieuse, une sorte d’épidémie suicidaire généralisée où les gens abandonnaient subitement leurs activités du moment pour immédiatement se donner la mort. Le postulat de départ est un peu similaire à celui de Leftovers, l’irruption d’un élément décalé, absurde, inexplicable dans la vie de tous les jours ; à bien y regarder cela reste un ressort bien connu et éprouvé de la science-fiction ainsi que de la littérature en général – typiquement le truc auquel Stephen King cherche à arriver avec Under The Dome, si le roman s’en sortait pas trop mal, la série certainement pas, véritable catastrophe innommable, elle, mais ce n’est pas seulement là que je voulais en venir. Une scène m’avait particulièrement marquée dans The Happening , celle où notre groupe de héros trouvait refuge dans un Village fictif de démonstration commerciale : tout le décorum était factice, inhabité et en soi, faisait vraiment figure de Mémorial à l’intention des générations futures (qu’ils aient une petite idée de « l’Amour au Temps du Consumérisme », surtout que nos personnages n’y restent pas très longtemps). Et je me rappelle très bien m’être dit en moi-même à peu près en ces termes « Man, This Is The Fucking Real Shit » (yes, komass.. je reviens de Los Angeles, désolé).  Une scène toute simple, presque anecdotique et pourtant si lourde de sens : nous sommes en train de changer d’ère, nous sommes déjà des vestiges, et vraiment pour les plus tordus : « qu’est-ce que ces générations futures vont bien penser de nous et de notre mode de vie ? » – parce que c’est ça qu’on essaie de faire au vu des nuages noirs qui se profilent au-dessus de nos têtes (issues sociales, dérèglements climatiques) c’est la faute à notre mode de vie, mais apparemment il serait déjà « trop tard » pour en changer. The Happening  n’est certainement pas le segment le plus ridicule de la filmo de Shyamalan et possède en tout cas la particularité d’avoir bien enfoncé le couvercle en livrant aux premières heures de la crise économique, l’un des prototypes de ce que devrait être la fiction de demain : cet appel au regard nécessaire sur soi , un peu similaire à la scène du Monolithe dans 2001, l’Odyssée de l’espace. Et bien avec Leftovers, c’est le bonheur de voir le travail de quelqu’un qui a (enfin) topé la balle au rebond : un événement inexplicable a changé la donne, marqué tous les Esprits (on peut très bien y voir quelques réminiscences du 11 Septembre, je pense ça choquera personne) et c’est ce Nouveau-Monde qui nous est montré. Encore assez similaire à celui que nous connaissons, mais avec quelques décalages. Ce sont ces « petits décalages » qui nous disent le plus sur nous-mêmes (les Guilty Remnant ne communiquent que par mots sur des blocs-notes, l’ancêtre du texto, ce qui donne un drôle d’aspect différé à la communication en général ainsi que sur le Sens de la Parole en particulier. Rien que là-dessus il y a de quoi écrire une thèse), nous ne sommes pas dans le quotidien d’un super-espion qui doit toper le super-méchant, nous sommes dans celui de Monsieur et Madame Tout-le-Monde, et comme dans la vie, ils sont confrontés à des choix. C’est déjà bien assez héroïque comme ça.

The Leftovers, littéralement « ceux qui sont restés », ce sont ceux qui se retrouvent avec le monde entier sur les bras, le socle qui leur permettait de faire avec en moins.. Encore sous le choc de l’aspect invraisemblable de cette perte « mondialisée » avec lequel ils doivent composer, ils sont confrontés sans ménagement à la Sempiternelle Question Entre Toutes : il y a bel et bien quelque chose qui nous dépasse, mais dans quelle mesure exactement ? Le terme-même de « sélection naturelle » s’en trouve superbement ébranlé puisque la métaphore de l’abduction paranormale sert un peu de fourre-tout génial : la perte de l’ Autre dans le cadre du quotidien (« choses qui arrivent ») mais retransposée, propulsée d’un coup dans le cadre de l’Histoire et de l’Inconscient Collectif. Tout du long du récit court une réflexion sur le Devoir de Mémoire et la notion d’ Engagement, entre les commémorations et leurs insterstices, leurs marges oubliées : l’exemple d’un prêtre par exemple qui s’acharne à démystifier certains des disparus  (ce n’étaient pas tous des gens bien, ceux qu’ont nous a enlevés ne sont pas forcément des « Elus » à mettre sur un pied d’estale, qui aurait étés sanctifiés par le sacro-saint sceau de la Tragédie) ou encore la démarche de la secte des Guilty Remnant affichant une passivité revendiquée au quotidien – un de leur autre trait particulier consiste à fumer clopes sur clopes, aussi l’expression « chain-smoker » prend ici tout à fait son sens puisque l’une de leur performance fût de se mettre en rang en brandissant un écriteau avec une lettre par personne, le message final étant paradoxalement «  Don’t waste your breath » – « ne gâchez pas votre souffle ». La trame insiste tout particulièrement sur les dérives sectaristes et le mercantilisme sauvage qui peut se dissimuler derrière, car si les Guilty demeurent communautaires et désintéressés, le prophète Wayne lui monnaie ses services assez chèrement. Mais il intervient là où les gens en ont le plus besoin : tous ceux qui ont eu affaire à lui ont réellement étés « débarrassés » de leurs souffrances..

 

Tous les personnages sont confrontés à des degrés différents à cette notion du « faire avec » opposée à l’idée d’être de nouveau capable « d’ accueillir le changement », entre ne pas oublier et faire face à tout ce que cela implique, ou bien laisser le passé derrière soi, se reconstruire et repartir à la découverte de l’inconnu. Si nous suivons tout particulièrement le personnage de Justin Théroux dans le rôle du shérif, lui aussi tiraillé par des changements de cap en dehors de toute logique (les voix que son père entend depuis la catastrophe qui lui recommanderaient par l’intermédiaire de ce dernier de suivre le mystérieux sniper de chiens sauvages) le récit s’octroie quelques respirations consacrées uniquement à tel ou tel personnage secondaire pour développer brillament son propos. Le fantastique épisode consacré au personnage de (marry me) Carrie Coon nous offre ainsi un superbe retournement de thématique, où il devient flagrant que c’est en réalité le mercantilisme qui se fonde sur des bases sectaires.

Attendu au tournant comme le loup blanc ou le mouton noir après la conclusion controversée de Lost, Damon Lindelof a prévenu tout le monde d’emblée : ici non plus, il n’y aura pas forcément «  de réponses » (ou en tout cas pas celles que le spectateur réclame, tout un débat) et ceux qui l’ accusent d’écrire ses histoires au lance-patates debout sur un pied, avec une main dans le dos et un œil fermé sont implicitement gentiment priés de se rabattre sur le roman original de Tom Perrotta, c’est peut-être pas plus mal. L’Art n’a jamais prétendu dispenser les réponses à tous les grands questionnements, généralement il ne peut que pointer du doigt telle ou telle direction et c’est au spectateur de s’en accommoder, de tirer ses propres conclusions.

Nonobstant2000

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