Interview de Sono Sion [L’Etrange Festival 2014]

 

 

Pour conclure sur l’Étrange Festival, fini il y a maintenant une semaine et dont on ne remerciera jamais assez les organisateurs, nous avons eu la chance de rencontrer Sono Sion pour une interview groupée. Deux jours après la première projection de Tokyo Tribe (présentée par le réalisateur), nous avons pu parler au détail de son dernier film, de ses futurs projets, de son style et de l’Etrange Festival, qui  a été le lieu de notre rencontre avec l’œuvre du cinéaste : en 2011, on découvrait Sono Sion avec Guilty of Romance.

Enjoy !

Comment définiriez-vous l’Étrange Festival ?

C’est une question difficile. Je dirais quelque chose d’immoral, hors du commun à la différence d’un parc d’attractions ou d’un cirque. Je ne ressens pas d’étrange dans les maisons hantées. L’étrange est pour moi le surgissement d’un phénomène curieux dans le quotidien.

 

Pourquoi avez-vous choisi d’adapter Tokyo Tribe et pourquoi avoir changé la raison de la haine entre Kaï et Mera à enrager les puristes et faire rire les autres ?

C’est un projet que l’on m’a apporté et j’ai d’autres projets d’adaptation de mangas en cours. Mais je vais arrêter ce genre de projets, pour ma créativité c’est moins intéressant. Si j’ai accepté, c’était plus pour l’expérience. Maintenant je veux me focaliser sur des créations originales, écrites par moi-même. Pour Tokyo Tribe, je me suis inspiré de films comme West Side Story et quand je revois ce film, je me dis qu’à part les scènes de chant et de danse qui sont très agréables, l’histoire est assez ennuyeuse. La raison de la haine entre Kaï et Mera est différente de l’original. La plupart des mangas actuels au Japon parlent souvent des mêmes histoires quand il y a une rivalité, des histoires de vengeance dues à des rancœurs du passé. Ce sont des histoires qui ont été beaucoup trop vues et qui m’ennuient. Je me suis éloigné du manga original car cela ne m’intéresse pas de rester fidèle à l’œuvre, je ne peux m’empêcher d’y ajouter ma touche, ce qui peut provoquer la colère des fans. Et les fans de manga sont très exigeants. S’ils ne sont pas contents, leurs réactions peuvent être très violentes. De plus, dans les mangas, les personnages ont des coiffures ou des costumes improbables, alors si je devais suivre l’œuvre à la lettre… On se retrouverait dans une foire de cosplay ! Vous savez, au Japon, il y a de plus en plus de tensions avec les pays voisins, ce qui pose des problèmes de racisme. Et selon mon opinion, les raisons de ces conflits sont stupides. Alors de façon ironique, j’ai voulu me moquer de tous ces grands conflits dans le monde qui ont tous pour base des raisons stupides. Donc je compare des guerres à des histoires de taille de sexe… Et puis je voulais pour ce film quelque chose de léger, pas une histoire trop lourde à se prendre la tête.

 

Connaissant l’anime Tokyo Tribe, diffusé en France il y a quelques années, il y a cette impression que le film effectue beaucoup d’ellipses au point de rendre le récit confus voire décousu. Y-aura-t-il un director’s cut  ?

Il n’y a qu’une seule version de Tokyo Tribe. C’est un manga de douze volumes, de par la longueur du manga, il est quasiment impossible de résumer cela en deux heures de film. Une série télévisée aurait peut-être été plus logique. Toute cette histoire de manga, de l’installation du postulat au point de départ de la querelle jusqu’à la réconciliation, c’est très difficile à adapter au cinéma.

 

Nous savons qu’au Japon, depuis une bonne décennie, il existe un hip hop japonais, dont les animes, et par conséquent celui que vous adapté (Tokyo Tribe), en font l’écho, on peut surtout penser à Samuraï Champloo de Shinichiro Watanabe. Mais dernièrement on a découvert une scène ragga dancehall avec une reconnaissance mondiale. Et la majorité du film est composée de chansons rap. Alors, le hip hop est quelque chose qui vous intéresse ? Quelque chose que vous avez découvert ou y a-t-il un discours sur cette musique qui peut être comprise comme proprement japonaise ?

Je ne connais pas le hip hop et cela ne m’intéresse pas forcément. Si cela avait été un réalisateur qui connaissait cette musique, cette culture, cela aurait été différent. Mais ce film me montre et vous montre que le Japon est un pays du hip hop, avec son propre langage. Cela tenait beaucoup à cœur aux acteurs, qui sont des acteurs amateurs mais des vrais rappeurs, de montrer leur art. De plus ces acteurs ont fait leur propre cascade !

 

La blague sur la combinaison de jogging jaune, est-ce juste une blague ou une critique sur Quentin Tarantino qui aurait pillé le cinéma asiatique avec Kill Bill ?

Si vous avez regardé mon précédent film, Why Don’t You Play in Hell ? (présenté à l’Étrange Festival l’année dernière et auréolé du prix du public), je fais une référence à la combinaison jaune, qui est pour moi Bruce Lee dans Le Jeu de la mort. Maintenant, pour les plus jeunes, la combinaison jaune renvoie à Kill Bill, donc je rigole qu’il faille dorénavant préciser. C’est juste une blague.

 

Au Japon, beaucoup de mangas et de jeux vidéo traitent d’histoires de gangs rivaux. En France, il y a eu une réalité des guerres de cité en banlieue parisienne, aux États-Unis et en Angleterre des histoires similaires de bandes rivales nous sont parvenues avec des affaires d’homicide. Mais bizarrement, rien de ce genre nous est parvenu du Japon. Vous avez fait Tokyo Tribe, Takashi Miike a fait la saga Crows Zero, donc les bandes rivales au Japon, est-ce une réalité ou un imaginaire populaire?

C’est comme si vous me demandiez si les super-héros des films américains, Spiderman ou Superman, existent et apparaissent aux informations. Il n’y a pas du tout d’histoires de gangs au Japon, ni de lycéens aussi extravagants. Ce sont nos sortes de super-héros. Et vous avez sûrement remarqué que dans ce genre d’histoires, au cinéma ou en animé, les combats se font à mains nues, une sorte de règle implicite dû au fait que le port d’arme est interdit, donc peu de chances de guerres de bandes rivales.  En même temps, il arrive qu’au Japon les touristes demandent au personnel de leur hôtel à voir et à rencontrer des ninjas. Il n’y en a pas non plus.

 

Vous aviez déjà évoqué le thème des gangs avec Hazard, tourné à New York. En avez-vous gardé des traces en les exagérant pour Tokyo Tribe ?

Tous mes films ont des similitudes mais elles apparaissent de façon inconsciente.

L’année dernière vous n’étiez pas présent à l’Étrange Festival pour Why Don’t You Play in Hell ? car vous vous occupiez de Tokyo Tribe et vous venez de finir un kaiju eiga (film de monstre géant). N’est-ce pas bizarre, ou étrange de vivre deux films à la fois ou plus ? De s’occuper à la fois d’un tournage et d’un montage d’un film tout en faisant la promotion d’un autre ?

C’est vrai que Tokyo Tribe me paraît très lointain maintenant, comme une fille que j’aurais quitté il y a cinq ans et sur laquelle on me questionnerait. J’ai deux films terminés, intitulés Shinjuku Swan et  Love & Peace. Sur le premier, je dois encore travailler le son et c’est le second me tient plus à cœur. Tokyo Tribe ferait donc partie d’un processus de réalisation de plusieurs films, tout en étant un film très précieux pour moi. Je vais commencer à mon retour au Japon un film de science-fiction et trois autres projets de film m’attendent. Concernant Tokyo Tribe, je suis vraiment heureux que le film soit distribué en France. J’espère que les spectateurs iront voir le film comme ils vont s’amuser en boîte et j’aimerais revenir en France à cette occasion pour pouvoir s’amuser avec eux. D’autant plus que pour la projection à l’Étrange Festival, Alejandro Jodorowsky a été le premier à entrer dans la salle. Après la projection, il m’a envoyé un message personnel pour me dire qu’il a beaucoup apprécié le film. Cela m’a énormément touché.

 

Takashi Miike, l’autre grand réalisateur japonais, a aussi réalisé des films de rivalité de gangs japonais, Crows Zero et Crows Zero II. Êtes-vous comme lui un cinéaste de films de genre ou un cinéaste de films d’auteur ?

À la différence de Takashi Miike, j’écris mes scénarios, originaux ou adaptés. D’ailleurs, je ne veux plus faire d’adaptation, je ne veux réaliser désormais et uniquement les films que j’écris.

 

Vous réalisez plusieurs films par an et ce n’est pas évident de les voir en France. Est-ce plus facile de trouver des producteurs et distributeurs au Japon ?

À chaque film je travaille avec des personnes différentes, qui ont chacun leur réseau de distribution et de production. Et cela reste nouveau pour moi d’avoir autant d’attention, être un réalisateur qui a certains de ses films projetés à l’étranger est un grand bonheur.

 

La plupart de vos films reprennent des codes de film de genre, dans un souci de représentation de quelque chose d’inédit. Y aurait-il des genres ou des concepts que vous voudriez aborder ?

Oui mais si je vous les disais, je révélerai un secret. Je préfère vous les faire découvrir l’année prochaine à l’Étrange Festival.

 

Vous tournez énormément, continuellement, où trouvez-vous, puisez-vous votre créativité ?

Je n’ai pas trop conscience de cela. Quand je regarde les autres réalisateurs japonais, je vois bien qu’il y a une différence. Je n’ai pas fait d’études de cinéma, mais j’en ai un amour, particulièrement pour le cinéma étranger. Je sais que je suis un réalisateur tordu et dénaturé mais sans vraiment avoir conscience de mon processus créatif. Je ne sais pas si cela répond à la question.

 

Votre femme est actrice, comment travaillez-vous avec  elle ?

Quand il s’agit de tourner, le fait qu’elle soit mon épouse ne rentre plus du tout au compte.

 

Vous avez surpris tout le monde en présentant Babe 2 dans votre carte blanche au festival. Quel est votre top 5 ou top 10 cinéma en matière de référence culte ?

Babe 2 est mon film préféré, mais aussi Combat sans code d’honneur de Kinji Fukasaku.

 

Vous avez été poète et écrivain avant de devenir cinéaste. Qu’est-ce qui vous a motivé à faire des films ?

Je ne peux pas vraiment répondre à cette question. C’est comme si, à mon insu, je m’étais retrouver à réaliser des films.

 

Dernière question, quel est votre plat préféré ?

Le riz au curry.


Propos recueillis par Hamburger Pimp

Crédits photos : Marine Casabonne

Remerciements à Xavier Fayet (l’Etrange Festival)

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…