Critique de The Double

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Rating: 4.0/5 (1 vote cast)

The Double

De Richard Ayoade

Avec Jesse Eisenberg, Mia Wasikowska, Wallace Shawn

Grande-Bretagne – 2013 – 1h33

Rating: ★★★★★

Simon James, simple salarié d’une société du tertiaire depuis 7 ans, semble être invisible aux yeux de tous. Que ce soient sa mère acariâtre, ses collègues ou la fille de ses rêves, Hannah, il passe constamment inaperçu. Alors ses soirées consistent à regarder des séries télévisées débiles ou à épier au télescope ses voisins ou voisines… Lorsqu’un soir, un homme, scrutant lui aussi les autres à l’aide de jumelles, le salue avant de sauter dans le vide…

C’est d’abord un postulat  Boy meets Girl. Simon, inadapté (pour ne pas dire handicapé) social et sentimental se confronte aux différentes étapes de la rencontre et se retrouve dans une impossibilité, une impasse. D’une mauvaise attitude entre timidité et brusquerie, voire reptilienne et fouineuse, Simon apparaît dans une position de bon ami. Pourtant, des nombreux plans silencieux de contemplation sur la personne désirée, avec un jeu de lumière et de filtre couleur proposent une idée poétique de la romance. En effet, la direction photographique est sublime, dans un travail de distanciation, du regard très proche mais du rapport humain très loin. À cela s’ajoute le travail du montage sur le souci des regards croisés, qui, avec les autres éléments cités auparavant, donnent une mise en scène de la maladresse. Tour à tour, le personnage de Simon se transforme, se mue en Charlie Chaplin ou Buster Keaton selon les situations cocasses, doublé d’un phrasé à la Woody Allen. Sinon, pour continuer dans la veine romantique, la première discussion avec Hannah (jouée par Mia Wasikowska qui est la vraie rivale de Jennifer Lawrence, pas l’autre potiche de Shailene Woodley), la femme désirée, amène un sujet actuel du rapport urbain homme-femme : le harcèlement de rue. Hannah rapporte que sa connaissance du suicidé du début du film, se résume au fait que celui-ci la suivait, la traquait, l’épiait et quand elle en a eu assez et a demandé des explications, ce dernier n’a pu seulement répondre qu’il aimait. Une mauvaise séduction ne peut qu’entraîner qu’une réponse négative, dont se fait l’écho la campagne de harcèlement de rue, oscillant entre phénomène de mode au féminisme géométriquement variable et mouvement civique mettant le doigt sur le problème de conditionnement des femmes dans les grandes villes : sont-elles ou se sentent-elles en sécurité quand elles sont seules ? Sont-elles à l’aise ? Ou bien est-ce un sentiment, prenant source dans la paranoïa, l’angoisse et l’anxiété en réaction à la crise (ou non), qui se développerait ? Car l’incivisme a toujours existé.  En même temps, la pathologie des hommes avancée dans le film est le voyeurisme, dont est marqué Simon (il a un télescope, cité au-dessus), pathologie très présente  dans le cinéma et l’art en général, quels pervers et obsédés ces gens-là… Et encore en même temps, le principe de la romance et de la séduction est de dépasser le stade du « vous me plaisez » à une fille abordée dans la rue, ou ailleurs, même si c’est l’unique raison pour laquelle on l’aborde. Pourtant, toute une plénitude de choses s’offre à nous dans une rencontre de ce type, à des années lumière de la raison première, à condition d’être soi-même, telle est la question que se répète sans cesse le personnage de Simon.

On raconte que voir son sosie vivant est un signe prophétique de la mort, bien que le sosie de Simon, James, soit un « double » positif, littéralement. En effet, ce sosie est extraverti, chaleureux souriant et même séducteur. Bref il prend des risques. Alors de l’admiration de Simon pour James, le récit s’embraye dans un pacte avec le diable (échange des identités, échange des rôles) teinté de vampirisme : James reprend des propos et vole les idées de Simon pour se les approprier. Le récit avance par conséquent en spirale, une spirale amenant aliénation, folie et pulsion de mort. Et pour toute cette tension, il y a un incroyable travail du son, entre évocation industrielle et  entrechoquements métalliques voire par moments, un travail sonore de voix humaine (on semble entendre des cris…), complété de partitions de piano magnifiquement jouées. Tout ceci dans un décorum kitsch rappelant les pays de l’est ou d’ex-U.R.S.S : train peu confortable, lieu de travail exigu et rudimentaire (critiquant en suggestion de l’open space), même chose pour l’habitation et pop asiatique dans les oreilles. Et notons aussi l’humour noir, se complétant très bien avec le jeu d’acteur de Jesse Eisenberg. J’ajouterais que ce serait une bonne chose de m’intéresser davantage à la littérature russe de la seconde moitié du dix-neuvième siècle (Fiodor Dostoïevski, dont le film est l’adaptation d’une de ses œuvres, Anton Tchekhov et Léon Tolstoï) qui se rapproche de l’univers absurde de Franz Kafka : administration et bureaucratie oppressantes, omniprésence des vieux, marques latentes du fascisme et du totalitarisme. Mais on note aussi une réflexion des dérives de la mondialisation (la société dans laquelle travaille Simon…).

Finissons par dire que The Double est truffé de références cinématographiques : Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock, Le procès d’Orson Welles, Le Locataire de Roman Polanski, Brazil de Terry Giliam et même Fight Club de David Fincher. Et d’ailleurs, le film critiqué a ce lien avec ce film culte des années 90, de traiter de la condition « humanoïde » du citoyen occidental. C’est se sentir invisible dans la vie mais être très présent sur les réseaux sociaux, c’est se sentir transparent, discret, incompris et surtout seul. Et cela va jusqu’à avoir un sentiment qu’il faut gueuler ou transgresser pour s’affirmer et se faire voir. Et on n’oublie alors qu’on est unique, par nos qualités et nos défauts et que personne d’autre que nous, ne peut être nous. Unique en notre genre.

Hamburger Pimp

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…