Critique de Rectify (saison 1)

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Rectify

De Ray McKinnon

Avec Aden Young,  Abigail Spencer, Adelaide Clemens, Luke Kirby, Clayne Crawford, J. D. Evermore, J. Smith Cameron et Bruce McKinnon

États-Unis – 2013 – 6 épisodes

Rating: ★★★★★

Découverte tardivement, à l’aune de sa seconde saison, je ne peux que vous recommander ardemment la série conçue par le comédien-dramaturge Ray McKinnon (aperçu encore très récemment dans l’excellent Mud de Jeff Nichols) dont on dit déjà qu’elle tient largement la dragée haute à l’autre série de Sundance Channel, Top Of The Lake de Jane Campion herself. Rajoutons à cela que les producteurs sont aussi ceux de, comment ça s’appelle déjà l’histoire avec le prof de chimie qui pète les plombs ?.. mais ces comparaisons prestigieuses nous éloigneraient presque du sujet, car la qualité de Rectify provient avant tout de son identité en propre. Tout simplement un de ces chef-d’oeuvres de plus que personne ou presque ne regarde et dont on parle, mais encore trop peu, comme Hannibal ou Fargo, alors que la qualité des séries n’avait que sporadiquement atteint un tel degré d’excellence, par-ci par-là, au fil des années. Nous avons affaire ces temps-ci à un véritable renouveau, et ce, dans tout un tas de directions.

Un format un peu inhabituel, six épisodes seulement pour nous relater le premier volet de l’histoire de Daniel Holden, emprisonné alors qu’il était encore adolescent pour le meurtre et le viol de sa petite amie, Hannah, et quasiment en sursis dans le Couloir de la Mort pendant 20 ans. Il se retrouve temporairement relâché car des recoupements de preuves ADN semblent plaider en sa faveur, et retourne chez ses parents dans sa ville natale en Georgie, où la plupart des habitants continuent de voir en lui un coupable. Ce qu’il est peut-être.

Malgré quelques séquences de flash-backs du temps de sa période carcérale, c’est pratiquement en temps réel que nous suivons le périple de Daniel au fur et à mesure qu’il se ré-ajuste au quotidien, à un monde qu’il n’a pas vu changer et à sa famille recomposée : son beau-père  Ted qui gère désormais l’entreprise familiale de vente de voitures, en compagnie de son demi-frère Ted Jr, mariée à la discrète Tawney, fervente catholique, ainsi que le tout jeune Jared. Soutenu par son avocat ainsi que par sa (détonante) sœur Amantha (amoureuse de ce dernier) il devra faire face aux médisances d’une petite-ville, aux menaces qui pèsent sur lui et ses proches de la part de la famille de la victime, ainsi qu’au procureur (devenu sénateur entre-temps) qui l’a fait incarcérer et qui compte bien ne pas en rester là.. Mettre l’accent sur les interactions entre les personnages sonne évidemment comme un lieu commun quand il s’agit de fiction (tout le casting est impeccable, soit-dit en passant) mais la singularité de Rectify provient bel et bien de là. Ou plutôt , du rythme de ses interactions. Osons les gros mots s’il en faut vraiment, on pourrait presque parler de série « contemplative », à l’image de la position d’observateur en retrait que Daniel adopte, à la cadence de ce qu’il lui en coûte réellement pour remettre un pied devant l’autre.

Pour supporter le Passage du Temps (entre autre) à l’intérieur du Couloir de la Mort, Daniel aura dû se construire un système nouveau tout entier de mécanismes personnels, allant de la survie basique relevant du corps-à-corps à une appréhension tout à fait spirituelle du monde (ce qui donnera lieu à un épisode en particulier à la frontière du mysticisme, lorsqu’il partira faire du stop sur un coup de tête)  et c’est là ici l’un des principaux tour de force narratif de McKinnon : la série est éminamment discursive on l’aura compris, on y brasse des thématiques aussi denses que le pardon et le deuil, la tolérance, la renaissance au monde et la contrainte d’exister, aussi le simple fait qu’un individu fasse appel à la philosophie, ou encore à la mesure en toute chose (quand ce n’est pas parfois sa propre introversion qu’il se retrouve à devoir justifier) semble une véritable révélation pour certaines personnes de son entourage, n’ayant pour la plupart jamais été confrontés à des circonstances aussi extrêmes, ni amenés à se poser la question de leur propre survie . En confrontant certaines convictions à celles d’ une certaine majorité issue de la middle-class bien pensante, on a parfois l’impression d’assister  « à l’incursion »  de la Sagesse dans le Monde Réel. Toutefois, en raison des doutes qui pèsent sur lui, c’est la Sagesse elle-même qui finit par apparaître comme suspecte, devenant du même coup le révélateur des mentalités étriquées qui sévissent encore dans ces petites bourgades pourtant si paisibles. Le point névralgique du récit, l’énigme policière concernant la réelle culpabilité ou non de Daniel demeure évoqué de loin en loin, se préçisant quelque peu mais par bribes, au compte-gouttes, privilégiant davantage le fil de certaines contingences du quotidien, et avec lui,  celui du cheminement littéralement initiatique de son héros.

Le gourou du scénario, Robert McKee (il faut dire que tous les auteurs des séries phares d’aujourd’hui – Breaking Bad ; Games Of Thrones ; True Detective – sont des anciens élèves à lui) déclarait il y a peu au magazine Vice que « le format standard du XXIe siècle sera celui d’une fiction s’étendant sur une centaine d’heures, les scénarios de ce siècle feront la part belle aux personnages complexes (.. aux histoires secondaires et aux réalités parallèles )» et il semblerait bien que nous assistions ici avec une série comme Rectify, aux prémices de ces nouveaux canons narratifs – un film comme Locke, de Steven Knight – récemment commenté sur le site – semble également confirmer cette mutation nouvelle. Le phénomène n’étant pas complètement inconnu toutefois, et l’on pourrait également lui trouver une filiation avec la vague tout à fait contemporaine du cinéma « mumblecore », eux-mêmes héritiers directs du cinéma indépendant des années 90 (Hal Hartley en tête, mais très certainement le Mouvement Dogme de Lars Von Trier). Fauchés par définition, les productions s’attardent sur les interactions du quotidien, les dialogues (la plupart du temps improvisés, renvoyant également à l’approche de John Cassavetes, ni plus ni moins) entre les personnages. Jusqu’à maintenant les productions n’ont pas spécialement brillé par leur maîtrise ou leur pertinence (suffisamment tout de même pour qu’on les étiquette tous sous la même bannière) mais leur existence-même demeure un indicateur non-négligeable sur l’esprit de notre temps : aux divertissements de plus en plus pétaradants s’oppose un courant de l’ici et maintenant, éminemment cathartique, ayant décidé d’aborder de front les thématiques du quotidien, lieu de toutes les violences, de toutes les discriminations et de toutes les injustices.

La saison 2 de Rectify serait passée à un format définitif de 10 épisodes, soyez assurés que nous ne manquerons pas de vous en parler.

 

Nonobstant2000

 

 

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