Critique de Hannibal (saison 1&2)

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Hannibal

De Bryan Fuller

Avec Hugh Dancy, Mads Mikkelsen,Laurence Fishburne, Caroline Dhavernas, Lara Jean Choroteski, Eddie Izzard, Raul Esparza, Kacey Rohl et Gina Torres

Rating: ★★★★★

Les amateurs des personnages créés par Thomas Harris ont de quoi se réjouir, tous les ingrédients qui ont faits le succès de la franchise chère à leur cœur se retrouvent ici magnifiquement convoqués : psychanalyse et profiling intenses, meurtres sadiques aux scénographies impeccables, et comme les chats ne font pas des chiens, cannibalisme raffiné. La plannification scénaristique de Bryan Fuller a  fait depuis longtemps le tour de la Toile et enflammé plus d’un esprit : on sait que les trois premières saisons sont antérieures à Red Dragon, à qui la quatrième saison sera consacrée, viendront ensuite une relecture de Silence Of The Lambs et  Hannibal Rising. Il devait y avoir encore une septième saison, mais rien n’est moins sûr aujourd’hui, quand on sait que Fuller peine déjà à acquérir les droits du personnage de Clarice Starling. Qu’à cela ne tienne, le scénariste -showrunner a publiquement déclaré cette année au Comic-Con de San-Diego qu’il contournerait le problème si les négociations devaient ne pas aboutir, en créant son propre personnage (« Shmarice Schmarling » – comment ne pas aimer ce type?).

Au bout de l’impasse à propos d’ une enquête concernant des disparitions massives d’adolescentes, Jack Crawford, chef de la Division des Sciences Comportementales du FBI, décide de faire appel à  Will Graham, professeur de criminologie et ne disposant que du statut d’agent spécial, ayant échoué aux concours de recrutement car reconnu comme psychologiquement instable, du fait de ses compétences empathiques très particulières qui lui permettent littéralement de s’identifier aux meurtriers pour mieux déchiffrer leurs modes opératoires. Sur les conseils bienveillants du Dr Alana Bloom, Crawford fait appel au mentor de celle-ci, l’éminent Dr Lecter, afin de valider ou non la présence de Graham sur le terrain.

La critique américaine se sera plainte des premiers épisodes, jugés trop confinés dans le format sériel (un épisode, une enquête) pourtant ce choix apparaît comme tout à fait logique scénaristiquement : tandis que Graham enquête sur différents profils, qui à vrai dire mettraient en danger la santé mentale de n’importe qui, les scénaristes en profitent pour installer tout à fait tranquillement les bases de sa relation avec Hannibal. Partie en effet d’échanges plus ou moins cordiaux pour arriver à une sorte de respect mutuel, celle-ci évoluera vers un chassé-croisé vertigineux de mensonges et de manipulations, à grands renfort de copy-cat killers et de fausses-pistes où Fuller emploie la mythologie de Thomas Harris de la façon la plus respectueuse qui soit, sans se départir toutefois d’y imposer sa marque, opérant quelques modifications ici et là : Freddie Lounds est désormais une rousse incendiaire, le cynique et arriviste Dr Chilton sera piétiné dans les règles une fois par saison (il a été annoncé qu’on le reverrait pourtant dans la 3e -on se demande bien dans quel état !), le facétieux Dr Gideon inaugure quant à lui la fameuse tradition des joutes psychologiques en milieu carcéral entre thérapeutes et criminels, et enfin Garett Jacob Hobbs se verra doté d’une densité incroyable, de par la résonnance qu’il occupe sur la psyché malmenée de Graham.

A pied d’égalité d’avec la dynamique des personnages, ces premiers épisodes conspués  permettront aussi et surtout l’installation de la charte visuelle de la série, qui ne cessera de prendre de l’ampleur, affirmant par là définitivement l’identité de celle-ci. Avec pour protagoniste principal un cannibale capable de littéralement renifler sur vous-même des maladies encore non-déclarées il faut s’attendre à ce que l’accent soit mis sur le sensitif – élément jusque-là présent dans les franchises cinématographiques certes, mais uniquement sous forme d’anecdotes ; Fuller et son équipe décideront de faire de ce paramètre un élément à part entière. Il y a tout d’abord le processus d’immersion qu’emploie Will Graham sur les scènes de crimes, et qui deviendront de plus en plus déstabilisantes au fur et à mesure de l’avancée de la série pour aboutir parfois à de purs instants oniriques où ce dernier est littéralement hanté par une présence maléfique dont il a l’intuition mais qu’il n’arrive pas à identifier. Fuller y revendique totalement l’influence de David Lynch, mais notons également la patte de David Slade (30 jours de nuit) pour la réalisation du pilote (et plus globalement, en qualité de producteur de la série) ainsi que celle de Karim Hussain à la photographie. Insistons quelques instants également sur les scènes de crime qui, en elles-mêmes, sont d’ardentes déclarations au registre horrifique dans toute sa diversité : des corps maintenus artificiellement dans le coma pour servir de terreau à la pousse de champignons renvoient directement à l’adaptation en série tv du manga complètement branque MPD Psycho par Takashi Miike et à ses crânes ouverts servant de pots-de-fleurs ; un individu croyant voir des démons se fait une gageure de les transformer en anges dans des mises-en-scènes que ne renierait certainement pas le créateur de Hellraiser, Clive Barker, tandis que la jeune fille sauvage atteinte d’une maladie qui l’empêche de voir les visages, renvoie elle (icôniquement en tout cas) à la silhouette désarticulée de la franchise Ring. Enfin, last but not least, dans l’épisode qui verra l’apparition de Lance Henriksen en guest-star, nous aurons affaire à une sculpture monumentale composée uniquement de membres amputés, et ça je vous le dis tout net, il n’y a que dans le comics gore-porn (subversif au possible) créé par Garth Ennis, Crossed (Avatar Press), que l’on trouve des trucs-pareils..

Cette violence graphique serait tout bonnement insupportable si elle n’était pas aussi maniériste (dans le bon sens du terme), poussant heureusement le spectateur à la distanciation. Mais si ce n’est pas le cas, celui-ci se surprendra peut-être (pourtant il ne devrait pas) à trouver quelque répit dans les préparations culinaires d’Hannibal, à peu près aussi bien chorégraphiées que certaines scènes en apesanteur dans 2001, l’odyssée de l’espace (autre référence revendiquée par Fuller dès l’écriture), et qui pour le coup, auraient presque les mêmes vertues apaisantes qu’une serviette chaude  sur le visage. A ce stade, il devient manifeste que les concepteurs de la série s’en donnent absolument à cœur joie (« je-vous-dit-qu’ils-y-prennent-du-plaisir ! ») dans la déclinaison de la démarche de Thomas Harris (elle-même variation ironique et subtile sur le fameux essai de Thomas DeQuincey « De l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts ») et que leur intention véritable, leur plan machiavélique à eux, consiste bel et bien à jeter le spectateur dans un véritable parcours de montagnes russes  formaliste ! D’une part les reconstitutions de Will Graham (cherchant à déceler les origines d’un crime dans les jaillissements de sang et les objets renversés, les visualisant à rebours) qui nous font endurer de manière frontale la violence, mais dans une démarche bien intentionnée puisqu’il s’agit de trouver à l’intérieur de celle-ci la vérité, tandis que de l’autre, les préparations culinaires aériennes et admirablement présentées d’Hannibal (elles, tournées vers l’avant, en vue de la dégustation) qui elles, mentent , trouvant en effet leurs racines  dans bien autre chose que le raffinement qu’elles affichent. Ces deux approches visuelles radicalement opposées tant sur la forme que sur le fond, en pôles extrêmes et antagonistes qu’ils sont, viennent absolument définir les contours de la sculpture/ tableau/ mise-en-scène de nos scénaristes, qui se permettent à l’intérieur de ce grand écart, vous l’aurez compris, à peu près toutes les audaces.

Mais décidément, Bryan Fuller aura décidé de ne rien faire comme les autres sur toute la ligne : comme le souligne très justement le site IndieWire à son propos, à l’heure où des séries comme True Detective, Game Of Thrones ou Walking Dead mettent l’accent sur une certaine virilité revendiquée, la dynamique entre Will et Hannibal prend bien vite des allures de couple homoparental par le biais d’Abigail Hobbs, dont ils sont tous deux responsables (chacun à leur façon) du statut nouveau d’orpheline. Contre toute attente, c’est même la thématique de la famille qui émerge entre toute – bien que celle-ci ne soit pas complètement sortie de nulle part non plus : Hannibal étant lui-même orphelin et aura dû devenir un père de substitution pour sa jeune sœur. Nous croiserons ainsi une mère psychopathe qui se constitue une famille idéale en kidnappant des enfants, puis en leur faisant tuer leurs parents naturels, et dans la 2e saison, Margot Verger, victime des traitements abusifs de son frère Mason, l’éleveur de porcs à qui Hannibal finira par lui faire avaler son propre nez (séquence anthologique, vraiment). En fin de première saison, on ne saisit pas encore les motivations d’Hannibal, nous avons bien compris qu’il voit en Will Graham une âme d’une sensibilité similaire à la sienne mais dès lors on s’interroge sur ce qui le pousse à faire passer ce dernier pour un criminel aux yeux du monde ? (Notre transition d’une saison à l’autre). Motus operandi lié à une autre thématique, à la limite marque fabrique, depuis le film Silence Of The Lambs avec son tueur qui cherche à changer de sexe, celle de la transformation (et implicitement de la renaissance au monde) et qui, bien souvent, nécessite un cheminement de destruction  -partiel ou complet- de la personnalité, voire-même parfois davantage. Le désir de transformation sous-tend à peu près, à des degrés différents, la volonté de tous les protagonistes : changer sa propre condition en pliant la réalité drastiquement à des fantasmes personnels, transformer le chaos en ordre (la vérité à l’intérieur des débris, ou des « performances », que sont les scènes de crime), transformer certaines parties du corps humain en aliments, … Toutefois, les desseins véritables de notre esthète de cannibale n’apparaissent vraiment qu’à la fin de la 2e saison, offrant seulement dans le tout dernier épisode le recul suffisant pour considérer l’œuvre dans son ensemble: à la thématique de la sphère familiale vecteur de traumatismes s’oppose justement celle de la famille recomposée, celle que l’on se choisit, celle que l’on se construit, et si la Mort peut devenir un fait d’exception (une œuvre, un spectacle ou une démonstration) pour peu qu’elle ait été un minimum pensée et organisée avec soin, alors la Vie également. Nous laisserons cependant le spectateur se faire sa propre idée quant aux méthodes d’Hannibal pour se choisir un entourage, mais au fond c’est bien de cela qu’il s’agit : faire de sa propre vie  (aborder l’existence comme) une œuvre d’Art, littéralement..

Toujours en direct de San Diego, nous savons donc que la troisième saison sera quelque peu allégée en agents du FBI valides pendant un temps, et nous offrira quelques éclairages sur l’enfance d’Hannibal. L’action se déroulera toutefois en Italie, introduisant des personnages aussi bien issus de Hannibal Rising que de Red Dragon, et les souhaits de Fuller concernant sa nouvelle distribution donnent dores et déjà le tournis : peut-être David Thewlis et Brad Dourif dans des rôles encore non-spécifiés (mais peut-être dans cet ordre – ahem), peut-être David Bowie dans le rôle de l’oncle d’Hannibal. Le casting, j’allais oublier : Hugh Dancy délivre une prestation assez époustouflante, absolument pas démonstrative, incroyablement nuancée au contraire, oscillant entre vulnérabilité et léger égocentrisme avant de se métamorphoser en maître-manipulateur (presque) implacable; Mikkelsen réputé monolithique (faudrait peut-être revoir les deux premiers Pusher) impose à raison un flegmatisme glacial  qui ne se dévoile qu’avec précaution – je ne sais d’ailleurs pas s’ils se sont donnés le mot mais Dancy et lui affichent presque la même sorte de « nature-souche » infantile de leurs personnages quand ceux-ci laissent entrevoir (à contre-coeur souvent) le fond véritable de certaines de leurs émotions, c’est assez bluffant et ça justifie totalement leur connexion; Laurence Fishburne joue lui comme d’habitude à merveille de sa stature d’où ne sont pas exemptes quelques fissures (le rôle de l’épouse en phase terminale de Crawford est tenu par sa compagne dans la vraie vie, Gina Torrès), les personnages secondaires sont également tous impeccables et la série possède déjà la réputation d’avoir les meilleures guest-stars qui soit : citons de nouveau Lance Henriksen (saison 1), Jeremie Davis (le Daniel Faraday de Lost) et Amanda Plummer (saison 2), la palme revenant toutefois haut-la-main à Gillian Anderson, sublime de sophistication et, par petites pointes, de dérision.

J’en ai pour ma part (et-ça-je-voudrais-que-ce-soit-bien-clair-pour-tout-le-monde) personnellement beaucoup voulu à David Slade d’avoir tourné le dos à son projet d’adaptation du nouveau volet des aventures du super-héros Daredevil (il avait choisi un épisode mythique du run de Frank Miller, «  Born Again ») mais quand je vois maintenant sur quoi il planchait, ça va je lui en veux plus du tout. Oubliez tout ce que vous pensiez savoir sur les personnages et offrez- vous le voyage. Vraiment.

                                                                                                                                 Nonobstant2000

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