Critique de Boyhood

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Boyhood

De Richard Linklater

Avec Ellar Coltrane, Patricia Arquette, Ethan Hawke et Lorelei Linklater

États-Unis – 2014 – 2h45

Rating: ★★★★☆

S’il n’a jamais obtenu la moindre Palme d’Or, Richard Linklater occupe une place aussi importante que Steven Soderbergh ou Gus Van Sant dans le cinéma américain contemporain, tout autant capable de faire le grand écart entre cinéma indépendant (Génération rebelle) et cinéma mainstream (Rock Academy) que ses congénères cités plus haut. Et puis, merde, on parle du gars qui a réalisé l’une des adaptations les plus fidèles d’un écrit de Philip K. Dick (A Scanner Darkly). Sa maîtrise innée à rendre intéressantes les histoires scénaristiquement anorexiques trouve un accomplissement dans son nouveau long-métrage, Boyhood, dont le tournage a été réparti sur douze années. L’enjeu : Mason, un gamin de six ans qui va grandir jusqu’à ses dix-huit devant nous le temps d’un long-métrage de plus de deux heures et demie.

Une intrigue sommaire : Mason et sa grande sœur Samantha vivent avec leur mère (Patricia Arquette) divorcée d’un père sympa mais qui ne veut pas vieillir (Ethan Hawke). En douze ans, ils vont déménager, partir en vacance, cohabiter avec des beaux-pères éphémères, vivre leurs premiers amours, passions, désillusions puis se lancer dans leurs vies d’adultes avec leurs conclusions d’adolescents. Il ne se passe donc pas grand chose, le personnage principal étant surtout le Temps, celui qui fait grandir les corps de Mason et Samantha, vieillir ceux de Patricia Arquette et Ethan Hawke et qui fait évoluer l’espace dans lequel nous vivons.

Par les étapes successives qui transforment un enfant en homme, balisées par les tubes pop du moment et les générations de consoles et d’i-Pods, Linklater nous pose devant un étrange paradoxe de la vie. Parce que nous sommes éternellement dans l’instant présent, nous sentons sans le percevoir le vieillissement de nos proches alors que ceux qui auront traversé fugitivement notre existence (les beaux-pères tyranniques, les amours ratées…) resteront des figures fixes à jamais figées dans notre mémoire. Raccord à la thématique du film, Mason choisira de faire des études de photographie afin de capter ces instants qui se volatilisent aussitôt qu’ils ont eu lieu.

« La photographie, c’est la vérité et le cinéma, c’est la vérité 24 fois par seconde » disait Godard. Par sa patiente méticulosité et sa parfaite résonance entre le diégétique et l’afilmique, Boyhood parvient à capter une vérité que seule l’image en mouvement peut mettre en lumière. Ici, une intimité dévoilée, celle de l’effet du temps sur les corps et qui prend une dimension supplémentaire lorsque l’effet s’applique à son duo de stars Patricia Arquette et Ethan Hawke. Soit deux cobayes consentants pour matérialiser à l’écran la perte de leur juvénilité des années 90, juvénilité substituée dans l’histoire par Mason et Samantha et consolidée à l’écran par la croissance et les poussées d’hormones des deux jeunes acteurs qui les interprètent.

On commence à vieillir lorsque nos enfants commencent à grandir. On le savait certes déjà mais aucun film ne nous l’avait démontré d’une manière aussi limpide et radicale. Drame sans tragédie, comédie sans gag, Boyhood reste donc une expérience unique. A l’image de la vie.

 

The Vug

 

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».