Esclavage et ségrégation: la mémoire par le cinéma actuel

 



 

L’Histoire du Monde est marquée à jamais par divers événements et périodes sombres au cours des siècles derniers.  

L’esclavage et la ségrégation font partie de ces heures où l’obscurantisme régnait sur nos sociétés “évoluées”. Puis le temps passa. Puis la gravité des faits fut amoindrie par le temps qui passe, le non respect du devoir de mémoire, l’oubli de ces pages sombres sur lesquelles se sont bâties nos sociétés modernes.

Des films sur l’esclavage et la ségrégation, il y en a eu, serez-vous en droit de me dire. Pourtant, jamais ces sujets ne semblaient avoir été abordés de manière aussi frontale. L’esclavage par exemple. Durant longtemps, la référence en matière de fiction sur l’esclavage demeurait le téléfilm fleuve Racines, qui connut un succès non négligeable en son époque, adapté du roman éponyme d’Alex Haley. Racines, narrant l’histoire de cet afro-américain cherchant à remonter l’arbre généalogique de sa famille, recherchant à connaître la vie de son ancêtre esclave, Kunta Kinte. Pourtant, en 2013, trois films sont sortis, prenant pour point de départ cette page de l’Histoire, sans pour autant la traiter de la même manière, mais cherchant malgré tout à participer à une certaine effervescence, un tournant dans l’Histoire mondiale, l’accession au poste de président des Etats-Unis par un afro-américain.

 

2013, le triptyque Lincoln, Django Unchained et Twelve Years A Slave

 

 

Après avoir abordé la privation de liberté d’un homme dans Amistad, Spielberg s’attelle près de quinze ans plus tard à l’homme qui l’a rendu à tant d’autres, et au passe-passe politique qu’a représenté la ratification du 13e Amendement de la Constitution, mettant ainsi fin à l’Esclavage aux États-Unis. En prenant le détail de l’Histoire, les quelques mois durant lesquels Lincoln mena sa bataille acharnée, Spielberg n’essaie pas de faire un film ou d’avoir un quelconque discours sur l’Esclavage, ni d’en montrer l’Horreur et l’Inhumanité. Ce qui intéresse le cinéaste, c’est cette passion et cette fougue que le Président, le Grand Homme a mis dans ce projet et pourquoi, ce combat qui est celui d’une justice à rétablir, d’une égalité qu’il faut instaurer de manière immuable, une liberté de fait dont bénéficie tout être humain. Ce n’est donc pas tant la période historique que le symbole qu’elle représente. 

Quentin Tarantino n’est guère un cinéaste politique, ni même réellement engagé. Il est donc toujours étonnant qu’il choisisse depuis Inglorious Basterds, des événements historiques forts et marquants comme trame de fond de ses métrages. Si la nazisploitation  avait déjà usé du mélange tabou du nazisme et série Z, et si certains courants du bis à tendance déviante aiment à mettre en scène des relations maitre-esclave, souvent en mode bondage et faisant appel à des imageries sado-maso, la démarche de Django Unchained, dont l’action prend place en pleine période de l’esclavage, n’a pas pour but de parler de l’esclavage mais de l’utiliser comme ressort dans la construction de son personnage principal qu’il souhaite rendre iconique, au point d’en faire le premier héros de la culture afro-américaine, comme le souligne dans sa critique l’ami Skreemer.  Bien qu’il reste très présent et intrinsèquement lié à la trame, l’esclavage demeure utilisé davantage comme ressort scénaristique, contrainte absolue qui entrave son héros, poussé à se rebeller et à lutter, à défier la loi pour être libre.  

En choisissant d’adapter les mémoires de Solomon Northrup, Twelve Years a Slave, le réalisateur britannique Steve McQueen a souhaité raconter la grande Histoire à travers la petite, prendre un cas pour illustrer des millions d’autres, faire une synedoche d’une des pages les plus noires de l’Humanité. Au final, cette histoire singulière permet de schématiser les enjeux et les rapports entre les différentes sphères sociales (et raciales) de la société: le Nord et le Sud, les rapports blanc/noir, noir/métisse, esclave de plantation/esclave de maison, bon maître / mauvais maître. Jamais film sur l’esclavage n’aura été aussi clair et aussi complet sur l’impact que cela avait sur chaque couche sociale. En cartographiant la hiérarchie du système des plantations, son fonctionnement et les différences d’un maître à l’autre, Twelve Years a Slave met en avant au delà des injustices,  et de l’aberration de l’esclavage, l’aberration pure et simple que représente le racisme dans des sociétés « évoluées », des républiques, des états démocratiques. 

N’est-on pas en une époque formidable, ou, non contents d’être les contemporains du premier président afro-américain des Etats-Unis, nous avons également vu pour la première fois une institution comme les Oscars, de surcroît américaine, honorée le film d’un réalisateur noir, sur cette page de l’Histoire qu’il a toujours semblé difficile d’aborder. C’est peut-être aussi parce qu’au delà de la couleur de peau, c’est de la liberté d’être homme dont parle McQueen, de l’identité d’un citoyen, d’être humain, comme les autres. 

 

Mandela / Le Majordome : l’Histoire proche à travers le biopic.

Bien qu’un seul de ces films se situe en Occident, la trajectoire de Nelson Mandela semble être rattachée aux démocraties et républiques dites “du monde libre et tolérant”. En effet, lors de la cérémonie funéraire de Madiba, Barack Obama a expliqué que son engagement, son militantisme, a commencé par une manifestation contre l’emprisonnement de Mandela. Et ces deux pays ont pratiqué la séparation ethnique. Alors, en attendant la biopic sur le premier président américain non-blanc, évoquons la dialectique entre la petite histoire américaine et la grande Histoire sud-africaine.

C’est l’histoire des États-Unis, de l’après-guerre à maintenant, par la petite porte, par le biais du travail à la fois prolétaire et vieux comme le monde, le domestique. Le domestique fût longtemps la possibilité d’un sans statut, d’un pauvre, d’un gueux pour être plus explicite, de côtoyer les classes sociales les plus hautes. Le domestique noir est au États-Unis une figure américaine, appelé plus souvent “le nègre de maison” en opposition au “nègre des champs”, celui cultivant le coton. De cette distinction, on assimile souvent le noir domestique à être partisan de l’esclavage, car au plus proche du maître blanc, quand celui travaillant à l’extérieur serait plus propice à haïr son maître et à vouloir fuir la propriété et cette condition. À partir de ces deux figures, Lee Daniels construit le récit de son personnage dans les champs de coton du sud américain au départ, jusqu’à la Maison Blanche par la suite. De ce protagoniste nous voyions alors tous les motifs du racisme et de la ségrégation sans tire-larme mais toujours à la limite (un père abattu, une mère devenant objet sexuel des propriétaires, les pendaisons publiques…). On semble comprendre un discours signifiant que le travail de domestique est l’unique ascenseur social pour un noir du sud, voire pour un noir tout court : courber l’échine et connaître parfaitement son boulot afin de sublimer la vie de ses clients et attendre pour la sienne. Ce qui est en contraste avec la volonté de lutte face à l’oppression de la ségrégation sud-africaine, la malheureusement nommée Apartheid. Le réalisateur britannique de Mandela: un long chemin vers la liberté, Justin Chadwick, essaie de concilier, de fusionner les images de lutte et celle d’oppressions, notamment entre la police répressive dans les townships et la condition carcérale de Mandela et ses camarades. Cette partie, la majeure du film de Justin Chadwick, est précédée par la partie lutte armée-clandestinité, miroir déformée de la partie filmique de l’emploi de Cecil Gaines dans un grand hôtel, précédent celui de la Maison Blanche.

 

 

Mais filmer un domestique pendant deux heures, peut facilement ennuyer même si il est au contact des hommes les plus puissants de la planète, tel un faux espion. Alors le réalisateur de Precious met une dialectique, au-delà de notre réflexion, dans le choc des générations. C’est le fils du majordome qui va s’activer dans la lutte, aux côtés des marcheurs pour les droits civiques, au côté de Martin Luther King Jr, puis des Black Panthers et enfin en tant qu’homme politique. Ceci peut être un écho avec les fils d’immigrés nés en France, s’engageant citoyennement et politiquement car refusant de courber l’échine, comme leurs parents, allant jusqu’à la radicalité; soit proche d’un humoriste (le cas spécial Dieudonné), soit proche d’un intellectuel pas si intellectuel (le cas Alain Soral); voire récemment la tentation de voter Front National. À croire que la France a comme défi, en plus de la question sociétale du mariage homosexuel ainsi que de l’adoption pour ces couples, le problème des générations banlieues seconde (18 – 40 ans) et troisième génération (moins de 18) en extrapolation de la discrimination sociale et raciale. Ce ressenti français est aussi présent dans le biopic de Madiba, en dialectique politique. La dialectique politique est, un bémol du film de Chadwick, la lutte intestine avec le parti Inkharta. Ce parti à dominance zoulou, au départ allié de l’ANC, suite à des offres et compromis du gouvernement d’époque, se met à attaquer les partisans de Mandela à mort, ce sont ces nombreuses scènes où des noirs tuent d’autres noirs, sans l’explication qui va avec, “si les noirs sont divisés, c’est qu’ils sont divisables” dixit le rappeur Médine. Aux Etats-Unis les partisans de Malcom X s’opposaient aux partisans de Martin Luther Jr dans une moindre mesure. Mais la dialectique politique, ce sont surtout les têtes pensantes de l’African National Congress débattant sur la possibilité de répression des partisans de l’Apartheid, de faire table rase ou non de la classe politique sud-africaine blanche (à travailler avec eux), dont une grande part a cautionné l’Apartheid, voire la volonté de vengeance violente suggérée par Winnie Mandela est mis en scène dans la dernière partie du film avec le résultat historique que l’on connaît. Pour la France, cela a commencé depuis le mandat de Nicolas Sarkozy où l’on s’est très vite rendu compte du gadget, de processus de vitrine pour illusionner une volonté d’intégration (le souci français de l’assimilation), François Hollande fera-t-il autrement? Tout ne dépend pas de lui non plus (de même à l’époque de Nicolas Sarkozy) car nous pouvons tous avoir une conscience citoyenne.

Tous les points de vue des deux films, se rejoignent à un point : la libération de Mandela pour Madiba et Winnie, et pour le majordome et son fils se retrouvant emprisonnés suite à une manifestation pour le leader sud-africain. C’est alors la réconciliation familiale pour les uns (avec en point de mire la première élection d’Obama), et la désillusion pour les autres (uniquement en privé car Mandela sera le premier président sud-africain élu au suffrage universel). Pour conclure sur la dialectique des deux films, on peut comprendre que Lee Daniels gère mieux la problématique du point de vue propre au film biographique que celui de Justin Chadwick, qui s’installe seulement à partir de l’emprisonnement de Mandela, en alternance avec sa femme Winnie. Car le film sur Mandela répète, malheureusement ou non, l’image publique de Mandela, celle d’un homme sanctifié par sa force de pardon et sa lutte idéaliste. En effet, on a sanctifié Mandela de son vivant, à la différence du saxophoniste John Coltrane ou de l’activiste Martin Luther Jr. qui l’ont été après leur mort par l’Église Africaine Orthodoxe, tous deux figures de lutte pour la cause noire. Pourtant, un des objectifs d’un biopic est de gratter au-delà de l’image de l’homme entouré de personnalités et d’enfants. Quel est l’homme au quotidien? On ne le sait pas vraiment tout au long du film, seulement avant l’incarcération (coureur de jupons et athée). On a l’impression que le réalisateur ne souhaite aller dans cette direction, afin d’avoir une image totalement positive de son sujet, quitte à s’éloigner de la réalité pour figer l’icône. Mais surtout, cette image, cette représentation, ne permettent pas de réflexion post-Mandela (son unique mandat politique et les différents leaders de l’A.N.C qui ont suivi) où la nation arc-en-ciel peine à se réaliser: les noirs sont encore trop soumis au chômage, à la pauvreté, vivent dans les townships, et surtout n’acceptent pas ce pardon de la part du feu dirigeant de l’A.N.C qui ne s’est pas accompagné d’excuses publiques des oppresseurs et encore moins de justice. Cela laisse un trou amer dans la mémoire collective, du ressentiment et de l’amertume dont l’image “sainte” de Mandela n’est pas un pansement suffisant pour les autochtones (de même que la Coupe du monde il y a 4 ans) mais un pèlerinage pour les étrangers.

Dernier point, Lee Daniels, dont on a reproché l’enrobage sirupeux de son sujet, arrive à placer vers la fin du film, une salve acide sur une certaine pensée occidentale: “Les Américains ont toujours fermé les yeux sur leurs propres actes. On regarde le monde et on le juge. On parle des camps de concentration, mais ces camps ont existé durant plus de 200 ans, ici-même en Amérique (le taux de mortalité dans les plantations esclavagistes est à peu près égale à celui des camps de concentration)”. Histoire vraie, que ce soit celle du personnage comme ses propos, ayant une résonance avec l’Afrique du Sud.

 

L’énigme française

 

Il est plutôt étonnant de voir combien il est difficile d’aborder la question de l’esclavage en France. Quelques téléfilms (Toussaint Louverture,Tropiques amers) narrent si ce n’est le sujet, son époque, son Histoire, cette Histoire de la France que l’on n’enseigne peu, alors qu’une partie entière de la population, notamment les communautés antillaises, revendiquent le droit à la reconnaissance du préjudice, réclament le pardon qui n’a jamais été demandé. Difficile donc d’aborder l’esclavage en France au cinéma, si ce n’est par le prisme de la comédie. Tel est le parti pris de Fabrice Éboué et  Thomas Ngijol  en écrivant et réalisant Case Départ. Au delà du fait qu’elle constitue une comédie vraiment drôle, Case Départ, à la manière d’un Twelve Years a Slave dans un certain sens, dresse le schéma des différents rapports qui pouvaient se mettre en place dans le microcosme d’une plantation qui préfigurait la société des Antilles entière: la hiérarchie de la couleur de peau, l’isolement des maîtres, les nègres marrons, le vaudou et l’évangélisation. Mais au delà de ce schéma, Éboué et Ngijol font surtout le rapprochement avec notre époque, et comment ces rapports n’ont que peu changé au final, tout en posant la question de la fierté de l’identité, des racines, cherchant quelque part à répondre à la question “C’est quoi être français maintenant?”

Passé inaperçu,en dehors de la critique française (je les remercie personnellement), La Blessure de Nicolas Klotz (scénario de sa femme Elisabeth Perceval) traite de l’histoire actuelle des noirs de France car on veut rarement traiter de l’esclavage qui n’était pas présent en France métropolitaine. Et cette histoire actuelle est surtout la question des immigrés sans-papiers. À travers un film de 2h40, en trois parties (la rétention à l’aéroport, la vie au foyer et la sortie de la clandestinité dans Paris), on suit le parcours de Blandine, congolaise demandant l’asile en France, blessée lors d’une reconduite en charter. Pour ce film, la force filmique est la forme filmique: le plan-séquence. Le film est construit quasiment de plan-séquences, intenses étouffants, oppressifs, violents et tortueux. Ce sont des corps noirs qui luttent sans cesse pour leur liberté, pour leur droit dans un cadre ouvert que les forces répressives (police, sécurité d’aéroport) veulent fermer, comme des animaux qu’on voulait mettre en cage ou apprivoiser. Au point que l’héroïne, devenant mutique et neurasthénique, cède au fatalisme et abdique en acceptant sa condition de citoyenne de seconde zone, s’enfermant dans le cadre, ne s’acceptant plus elle-même, tel est le sentiment d’angoisse d’être noire dans un monde de blancs, à croire que la chose qui cloche c’est elle, de par sa peau et par son statut. 

 

A l’époque où un pays, encore ségrégationniste il y a moins d’un demi siècle, utilise sa culture et son cinéma pour témoigner d’un éveil des mentalités, d’une prise de conscience de l’Histoire. Rien n’est encore réglé, mais les choses bougent, et 2013 a témoigné de ce changement. On attend et on espère voir la même chose arriver en France.

 

Lullaby Firefly & Hamburger Pimp

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