Les blockbusters altermondialistes

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On aurait pu penser Michael Bay has-been, daté, démodé avec la consécration de Christopher Nolan, suite à l’arrivée du geek Joss Whedon et de la résistance de papy Steven Spielberg. Le blockbuster ne pouvait plus se contenter d’une suite voire d’une accumulation d’explosions, de gunfight au ralenti, d’un héros quasi-invincible toujours au service de la veuve et l’orphelin, d’une justice expliquée de façon partielle et d’un happy end débile. Maintenant, le héros doit se montrer humain (trop humain) avant de se montrer proprement héroïque, le méchant peut devenir de plus en plus attachant (le Joker joué par Heath Ledger) et les seconds rôles deviennent plus que des faire-valoirs (d’un Michael Fassbender androïde dans Prometheus, à Russell Crowe papa de Superman). Cette prise de conscience se développe partout, même en Asie et ailleurs. En effet, de nouveaux réalisateurs tiennent la dragée haute dans la mise en œuvre du blockbuster mais de leur origine géographique, précisons même géopolitique, ils pensent le blockbuster d’une façon différente, qui pourrait devenir la pensée majoritaire de la fabrication de ce type de film…

Elysium et Transperceneige, le blockbuster de la lutte des classes

Neil Blomkamp, a bénéficié dès son premier long-métrage, District 9, d’une aura particulière. Blanc d’un pays noir, l’Afrique du Sud, il a essayé d’expliquer la vie de sa nation durant l’Apartheid par le biais de la science-fiction. Bong Joo-ho, quant à lui, fait partie de cette nouvelle génération de réalisateurs Sud-Coréens officiant dans le cinéma de genre ; avec Kim Jee-woon (Le bon, la brute et le cinglé, J’ai rencontré le diable), Park Chan-wook (la trilogie de la vengeance) et Na Hong-jin (The Chaser, The Murderer). Du thriller (Memories of murder) au film catastrophe (The Host), en passant par le drame familial de genre (Mother), Bong Joon-ho a toujours souhaité adapter la bande dessinée française dystopique Transperceneige. Et Neil Blomkamp, semble avoir été séduit par les sirènes hollywoodiennes pour réaliser Elysium.

De l’installation spatiale des deux films (la verticalité d’Elysium, l’horizontalité de Transperceneige), il est question au-delà de la lutte des classes du nouvel ordre mondial. Je pense que vous avez conscience ou pris conscience de cette lutte entre les pauvres et les riches dans notre monde. Après tout, les richesses du monde sont partagés par 20% de la population, et aux Etats-Unis le rapport s’amplifie donnant lieu au slogan «We are 99%» utilisé par le mouvement Occupy Wall Street ou Le Mouvement des indignés dénonçant les inégalités économiques et démocratiques du pays. Notons aussi les malheureuses émeutes de la faim moyennement résolues par des galettes de terre (donnant une belle chanson d’IAM, Que la terre où l’on marche es labourée par nos molaires, comprenez-vous les raisons de la colère ? tourné en dérision par le dérisoire Laurent Gerra). En écho de cette réalité, le film de Bong Joon-ho donne à voir les pauvres à l’arrière du train s’entredévorant (grand phénomène dans la Corée voisine) avant de recevoir des pattes à gelée à base d’insectes. De plus, on y remarque l’analogie des trains de la mort et des ghettos d’Europe centrale lors de la Seconde Guerre mondiale (dans la bande dessinée originale, les pauvres ont même des habits rayés noir et blanc, et ont les cheveux rasés comme dans les camps de concentration), ainsi que le système fasciste et totalitaire des régimes européens des années 30 et 40. Quant à Neil Blomkamp, c’est le problème de l’accès au soin, conjugué à l’accès au savoir, les deux domaines les plus importants à mon sens pour lutter contre l’ignorance, l’obscurantisme et la manipulation ambiante de certaines têtes dirigeantes, ou d’autres (nos patrons, nos parents, nos intellectuels, oui je ne digère pas l’accession d’Alain Finkelkrault à l’Académie Française). Ajoutons que la ville où vit le héros joué par Matt Damon fait à la fois analogie des townships de Soweto, des bidonvilles de Lagos ou des favelas de Rio de Janeiro,  ces métropoles cannibales devenues villes-mondes. Alors si la réponse se montre optimiste dans Elysium, tout le monde devient des citoyens de première classe, Transperceneige offre une réponse nihiliste, anarchiste et aussi révolutionnaire.

Gareth Evans, l’expatrié geek

Excellent film surprise de 2012, The Raid, suivi prochainement de sa suite, prouvait qu’un anglo-saxon n’avait rien a envié aux orfèvres hong-kongais, qui sont d’ailleurs sur le déclin. À part Tsui Hark qui vient de réaliser le second volet de Detective Dee (sortie prévue pour l’été), on n’a plus vraiment de nouvelles de John Woo, Ringo Lam et même Johnnie To. Pour revenir à Gareth Evans, son film réunit tous les codes du film de kung-fu (l’utilisation maximale de l’espace dans les combats rapprochés), du film d’action hong-kongais et du jeu vidéo, (le système d’avancement de l’action et du récit rappelant autant Metal Gear Solid que Zelda et le boss sensationnel Mad Dog). Certes, c’est du cinéma qui ne fait pas réfléchir, comme le cinéma de Quentin Tarantino, mais il a la similitude avec le metteur en scène américain de jouer avec les figures et postulats du cinéma d’exploitation, un cinéma qui prend de plus en plus de place dans la cinéphilie.

Le curieux cas Carl Erik Rinsch

Il a essayé de « remaker » un des plus grands films de samouraïs, relevant d’une histoire vraie qui a été nombreuses fois adaptées au Japon, mais le filtre Hollywood romancé passe difficilement chez les puristes. Pourtant, ce réalisateur méconnu est pétri de bonnes intentions mais s’est peut-être un peu trop focalisé sur la formule blockbuster… En effet j’ai remarqué qu’un des principaux reproches du film 47 Ronins est la partie se passant en territoire habité par les néerlandais, un port japonais. Cela n’a rien à voir avec le récit, je reconnais, mais c’est pour mieux baliser son projet. Plus qu’un clin d’œil, Carl Erik Rinsch évoque les blockbusters de ces dernières années, en l’occurrence la séquence « hollandaise» est pour rappeler la saga Pirates des Caraïbes, avec la pseudo-star Zombie Boy (un mec tatoué à 99%) évoquant le vaudou de la saga avec Johnny Depp en valeur ajoutée (y a Caraïbes dans Pirates des Caraïbes). Mais on voit aussi toute une troupe marcher, marcher, à travers les bois, à travers les plaines telle la Communauté de l’Anneau (il est rejoué d’ailleurs la découverte de statues ou de vestiges du passé  lors de la longue randonnée), ou celle des nains  traquant un dragon du nom de Smaug, dans les deux cas les œuvres de J.R.R. Tolkien ont été adapté par Peter Jackson, avec tout un processus d’engagement personnel et individuel (chacun signe une lettre et inscrit au sang son nom).

Dans cette même veine sort dans les prochains mois Godzilla par Gareth Edwards (auteur de la surprise de 2010 Monsters), Detective Dee et le dragon des mers de Tsui Hark (le retour tant attendu du réalisateur Hong-Kongais n°1, le wu xia pian enchanté, c’est d’une beauté… critique à suivre !) et la fin d’année en apothéose avec Interstellar de Christopher Nolan, le quasi-inventeur du « blockbuster intelligent », car là est le cœur du changement. En effet, le blockbuster se doit de se rapprocher au mieux de notre conception de la réalité postmoderne, en matière de justice, d’économie (le développement de certains pays du Tiers-monde), de politique et d’autres enjeux sociétaux. Ce changement s’annonce de bon augure, car il permet de puiser au mieux dans le cinéma de genre (2013 année science-fictionnelle), pouvant explorer de nouvelles cultures peu vues sur les écrans occidentaux. Pour l’instant c’est la culture sino-asiatique qui en bénéficie (Japon, Chine, Corée du Sud), Pacific Rim face au énième western Lone Ranger l’été dernier, mais nous pouvons aussi nous attendre à un recommencement de la fabrique de péplums, prenant source dans la Bible, de Noé de Darren Aronofsky aujourd’hui à Exodus : Gods and Kings de Ridley Scott demain.

Hamburger Pimp

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…