In The Dark : Rollerball (1975)

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En septembre 1973, la nouvelle Roller Ball Murder de William Harrison est publiée dans le magazine Esquire. A travers cet écrit, il crée ce sport nommé le Rollerball, version hardcore du football américain mixé au patin à roulettes et au hockey. Celui-ci prend place en 2018 dans un monde dirigé par des corporations occupant des pôles tels que l’énergie, le luxe, l’alimentation, le logement, les communications et les transports. L’intérêt du Rollerball est avant tout de maintenir l’ordre et de calmer les pulsions des citoyens tout en démontrant la force du collectif, mais Jonathan E. (James Caan) ne correspond pas vraiment à ces attentes … L’idée de ce sport vint à William Harrison lors d’une représentation d’un match de basket qui tourna à la bagarre générale. En observant l’engouement du public face à ce genre de débordement, il se questionne sur la notion de violence. La nouvelle est repérée par les studios qui, bien conscients de son potentiel, embrayent très rapidement sur une mise en chantier du projet. Cependant, Harrison s’applique à ne pas laisser son sujet lui filer entre les doigts, il décide donc de céder les droits tout en gardant un certain contrôle puisqu’il réclamera d’être le scénariste du film, ainsi que de toucher le même salaire que l’acteur principal. Derrière la caméra, on trouve Norman Jewison dont les titres de gloire étaient jusque là des longs-métrages comme L’Affaire Thomas Crown (avec Rollerball, un autre film lui aussi remaké par John McTiernan), Jesus-christ Superstar ou Dans la chaleur de la nuit pour lequel il fut nominé à l’oscar du meilleur réalisateur.

 

Une nouvelle menace

Rollerball s’inscrit dans la vague contestataire du cinéma américain des années 70. La manipulation et la paranoïa qui surviennent dans de nombreux thrillers de cette décennie sont ici traitées à travers une science-fiction épurée car complètement ancrée dans son époque. Ainsi, l’esthétique du film n’est jamais l’un des aspects science-fictionnel mis en avant en dehors de rares éléments qui servent surtout à créer un décalage forcé et non une réelle description de l’environnement. L’idée n’est pas d’imaginer les avancées technologiques à venir mais davantage la manière dont le gouvernement pourrait disposer du peuple grâce à certaines technologies et directives. Sorti en 1975, le film arrive peu de temps après l’affaire du Watergate qui entraina une méfiance des citoyens vis-à-vis de leurs dirigeants. Alors qu’une frange du cinéma des années 50 et 60 fut marquée par la peur du nucléaire, notamment décelable à travers de nombreux films de monstres géants, les années 70  font apparaitre une peur plus directe car locale, là où celle-ci était auparavant externe (le nucléaire mais aussi le communisme).

 

L’ombre de Kubrick

Rollerball renvoie à Stanley Kubrick. Outre l’emploi de la musique classique, l’ordinateur central qui synthétise toutes les données et qui fait irrémédiablement penser à HAL de 2001 L’Odyssée de l’espace ou les décors mélangeant modernisme et classicisme, l’un des propos rejoint celui d’Orange Mécanique. On se souvient du jeune Alex, paria de la société, qui se retrouve au cœur d’un programme expérimental visant à lui nettoyer le cerveau afin de le faire rentrer dans le rang. Il en est d’une certaine manière de même pour Jonathan E., pour qui le niveau de jeu est devenu tellement élevé qu’il risquerait de mettre en branle tout le pourquoi du Rollerball explicitement décrit en une réplique de Bartholomew, l’un des plus hauts dirigeants : « Aucun joueur n’est plus grand que le jeu. Ce n’est pas un jeu dans lequel l’homme est censé s’épanouir. Le jeu a été créé pour démontrer la futilité de l’effort individuel ». Ces deux personnages sont donc des électrons libres qu’il faut stopper afin d’assurer la bonne marche du système. Néanmoins, dans Orange Mécanique, Alex devient la victime que l’on observe se transformer sous le joug des institutions là où Jonathan est un personnage actif tentant de comprendre ces agissements.

 

La place de l’individu

Rollerball traite en filigrane du progrès dans ses excès, dans ce désir de matérialisme grandissant qui prône la masse au détriment de l’individualisme. Afin de profiter de ces privilèges, l’homme accepte sa déshumanisation et soustrait certaines de ses libertés au profit d’un certain confort. Ainsi, le film de Norman Jewison questionne sur cette notion de progrès et sa signification. Doit-elle toujours avoir une connotation positive ? Difficilement dans Rollerball car ces éléments, tel l’archivage informatique des données, le matérialisme ou les mesures visant à lutter contre la violence, enferment l’être humain dans une bulle sous contrôle. On comprend rapidement que ces choix gouvernementaux ont permis d’interrompre les guerres, mais surtout de mieux diriger le troupeau.

En opposition directe avec cette vision progressiste, le jeu du Rollerball apparait comme une régression servant à assouvir des besoins primitifs en proposant un jeu qui s’apparente aux combats de gladiateurs de la Rome antique où le public s’extasiait face à la mise à mort des combattants. Face aux mesures prises pour contenir les populations dans un monde où le totalitarisme empiète sur le pacifisme, les dirigeants proposent donc en guise d’échappatoire un divertissement aux instincts primaires. L’une des scènes qui exprime ce sentiment de frustration est la promenade matinale d’une troupe de dirigeants prenant plaisir à brûler des arbres à l’aide d’un revolver à balles explosives. Plutôt que de vouloir symboliser une rébellion de leur part, cette scène exprime de la même manière que le Rollerball ce besoin de s’extirper de ce cadre restrictif.

 

Coups pour coups

Tout comme Orange Mécanique à son époque, mais dans une moindre mesure, Rollerball fut décrié à sa sortie pour sa violence, à tel point que de fausses rumeurs circulèrent concernant le décès de certains cascadeurs sur le tournage. A noter qu’il s’agit du premier film à citer les cascadeurs dans ses crédits de fin, preuve de leur importance dans la création du film. Concernant ces critiques, le réalisateur s’en expliqua en argumentant qu’il était nécessaire de montrer cette violence pour interpeller le spectateur. Ce choix se ressent totalement lors des dernières minutes du film, où Jonathan, seul sur la piste en feu, symbolise l’émancipation face à l’ordre établi. Il est seul, et face au massacre qui vient d’avoir lieu il adopte une attitude interrogeant le public sur la mascarade à laquelle il vient d’être confronté. Et comme le dit Norman Jewison lui-même : « Je crois que c’est encore ce dont nous avons besoin aujourd’hui … de la confiance en nous. »

 

Nico Darko

Le film sera diffusé par le FIST le 30 Avril 2014, Salle des Chalais à Rennes.

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Le site du FIST 

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About Nico Darko

Depuis sa rencontre nocturne avec un lapin géant lui prédisant la fin du monde s’il ne lui filait pas son portefeuille, Nico Darko a décidé qu’il était temps pour lui de se calmer sur une certaine boisson à base de malt et de houblon. Désormais, il se consacre à sa nouvelle passion pour les emballages alimentaires de marque péruvienne, mais il lui arrive aussi de vaquer à des occupations bien plus banales comme participer à des tournois de bowling avec son coéquipier Jeff Lebowski ou discuter littérature avec son ami Jack Torrance (dont il n’a d’ailleurs pas eu de nouvelles depuis l’hiver dernier).