Cinq profils de comédie de genre à la française

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Allez, avouez-le, Dany Boon n’avait en aucun cas raison de faire son caca nerveux car il n’était pas nommé pour son long-métrage Bienvenue chez les ch’tis aux César. Allez, avouez-le, il n’est pas si drôle que ça, ses spectacles sont bons mais pas excellents. Alors si on s’avouait que la comédie française qui tâche pourrait être bientôt éclipsée par une nouvelle génération d’auteurs et la consécration de vieux briscards? Cinq cas d’école à noter pour une comédie de genre à la française.

"Le Grand soir" (2012)

Albert Dupontel, le duo Kervern/Délepine : sans dieux ni maîtres car dieux et maîtres?

 Les précurseurs, les transgressifs, les outranciers, voire les grossiers, ce sont eux, les premiers. Ils sont les premiers à vouloir se détacher de la comédie de Papa (les Fernandel, de Funès, le Splendid), tout en voulant garder le haut niveau des Inconnus et des Nuls, en tentant constamment le grand écart de la blague pipi-caca à la critique sociale. Pour l’ancien étudiant en médecine, Albert Dupontel récemment césarisé pour son scénario de 9 mois ferme, on alterne entre le marginal inspiré (Le Créateur, Le Vilain) et le bienheureux sans esprit (Bernie, Enfermé dehors). Il va même jusqu’au féminisme (9 mois ferme) tout en abordant avec habitude l’image filmique telle une pâte à modeler (de plus en plus de travail numérique et infographique, amenant un merveilleux travail de montage sur son dernier film) pour une tonalité acide, baroque, bref décalée. Il en profite alors comme ses camarades de Groland, pour établir une critique des médias de masse (la télévision française avec son lot de vieux moralisateurs) et les institutions ne défendant pas les plus opprimés. Gustave Kervern et Benoit Délepine, quant à eux, optèrent d’abord pour une forme particulière pour leurs deux premiers films, le noir et blanc (Aaltra, Avida), permettant une certaine distance avec la réalité, sûrement pour mieux l’appréhender pour les films suivants, avec Dupontel d’ailleurs (Le Grand soir), car Kervern et Délepine gardent toujours une conscience, une énergie, bref une force prolétaire. C’est la comédie anar, face aux nanars, la comédie punk.

 

"Case départ" (2011)

Fabrice Eboué et Thomas Ngijol : les cains-fri

 Peut-on rire de tout en France? Voici le duo qui essaye: après rire sur l’esclavage, rions sur la Françafrique. C’est un mal touchant les populations sub-sahariennes encore aujourd’hui, avec son lot de dictateurs mis en place ou ayant pris le pouvoir après un coup d’Etat. Avec Case Départ, on est en territoire noir, mais français (les Antilles, bien que le film fût tourné à Cuba), un sujet possédant toujours une distance avec la France Métropolitaine, au point que les fils d’immigrés ou minorités noires, vivant à Paris, Bordeaux ou Marseille, n’en ont pas vraiment conscience (demandez autour de vous qui a été l’acteur principal de l’abolition de l’esclavage en France, vous serez surpris des erreurs ou de la non-connaissance de la personne… Vous y compris). Cela permet d’inventer des figures urbaines du noir français. En premier lieu, le “bounty” (noir à l’extérieur, blanc à l’intérieur, semblable au nègre de maison américain) joué par le métis Fabrice Eboué. En second lieu, le banlieusard (la volonté rebelle d’un black panther mais sonnant creux à l’intérieur) faussement musulman (analogue à des rappeurs comme Booba ou Kaaris qui se revendiqueraient de cette confession religieuse) et pseudo engagé-politiquement, principalement pour se plaindre, joué par le noir Thomas Ngijol. Et ce dernier jouera une autre figure noire dans Le Crocodile du Botswanga, le dictateur aux manières, mimant ce célèbre phrasé de blédard qui veut parler français mieux que les Français. Pour le premier sujet du film, on en parle rarement en France, pour le second, on en parle souvent aux médias jusqu’à s’en lasser, mais dans les deux cas il n’y a pas de conscience collective de ces problèmes, anciens et actuels, de cette autre histoire française. Alors est-ce un peu présomptueux de présenter ces messieurs comme des Chaplin en puissance ? Au moins veulent-ils clairement bouger les lignes.

 

"Jacky au royaume des filles" (2013)

Riad Sattouf : le geek français et éternel ado

 Auteur de bande dessinée comme ses potes Marjane Sartrapi (Persepolis) et Joann Sfar (Gainsbourg, vie héroïque), Riad Sattouf se lance dans le cinéma avec le même processus d’adaptation de ses propres BD. Les beaux gosses prennent leur source dans les écrits Manuel du puceau, Retour au collège et La Vie secrète des jeunes. Mais la prise de risque artistique c’est son second long-métrage, Jacky au royaume des filles. Comédie de genre aux codes inversés, l’auteur installe une gynarchie (système social, familial et politique donnant la primauté aux femmes) avec une religion “Petit Poney” (les personnages croient aux divinités chevalines), afin de critiquer le patriarcat par le biais du matriarcat. Se référant au conte de Cendrillon (il y est question d’un bal), Riad Sattouf interroge la parité, la foi musulmane telle qu’elle est perçue en France par ses pratiquants et les autres, et le concept d’état totalitaire, qui commence dans la cellule familiale. De là, un travail de costumier important : les femmes en habits militaires et les hommes en “voileries”, analogie lointaine de la burqa, de l’habit de nonne, voire de la tunique de moine bouddhiste (par la couleur rouge). Malgré ces choix relevés, il reste dans un humour régressif, d’un adolescent qui n’aurait pas fini sa crise, ce qui le rapproche de Judd Apatow avec plus d’inventivité (les héros de Sattouf sont des adolescents dans des teen movie alors que chez l’auteur new-yorkais, ce sont des trentenaires qui se comportent comme des ados…)

 

"Wrong Cops" (2013)

Quentin Dupieux : le dadaïsme schizophrène

 Il a dirigé le duo Eric et Ramzy au cinéma (surestimé/sous-estimé/mésestimé Steak à votre guise). On craignait le pire, maintenant on se poile tous devant Platane. Il a imaginé un film où le héros est un pneu tueur (un nouvel alter ego après la peluche hochant la tête de façon continuelle ?). Certains ont crié au génie (même au sein de notre rédaction) d’autres à l’incompréhension. Et voilà que le barbu simili-hipster enchaîne deux films en deux ans, dont le dernier a malheureusement des allures de court-métrage rallongé… Certes l’idée de faire un faux-film de flics est originale (les éléments classiques scénaristiques tournés en dérision comme le recel de drogues, le rançonnage-racket, le harcèlement sexuel, voire la volonté de changement de carrière…) mais elle reste trop d’absurde, ce qui nuit au film et à sa galerie de personnages aussi outranciers les uns que les autres. Mais ces deux œuvres, permettent, à mon avis, de comprendre l’univers de Quentin Dupieux. À la différence de la scène electro qu’est trop mouvante et trop flou à suivre car trop de renouvellement et trop de sous-genre et loin d’une conscience réelle (à part pour les drogués à la MDMA et à la coke), Dupieux déconstruit avec détails et parcimonie la réalité pour la rendre absurde ou surréaliste… Comme une chanson électro, de son répertoire. En effet, l’’électro de Mr. Oizo est au service du cinéaste Quentin Dupieux : une musique facile à faire correspond à un cinéma facile à faire (tournage en numérique, pas de stars, peu de décors), une musique répétitive avec variante et superpositions de nappes (le thème de Wrong Cops) en écho aux motifs filmiques répétitifs du sujet de ses films (un mec viré de son boulot continuant inlassablement à venir travailler dans Wrong, un flic trouvant un pactole dans son jardin continuant à creuser en espérant en trouver un autre dans Wrong Cops). Bref un cinéma et une musique faussement débile mais pas cérébral, dont la finalité et le sens est le déclenchement du rire; gras ou sec au choix, de façon pince sans-rire où de l’incompréhension des choses, car il y a cette impression que Quentin Dupieux crée continuellement des codes qui n’ont de sens uniquement lors de la séquence proprement où ils sont créés et quasiment caducs la séquence d’après (la scène d’introduction de Wrong). Quentin Dupieux aurait-il inventé la comédie (vraiment) intellectuelle française?

 

"Les Garçons et Guillaume, à table !" (2013)

Guillaume Gallienne, l’outsider gagnant

 Ancien élève hypokhâgne, ancien élève du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, ancien élève du Cours Florent, sociétaire de la Comédie-Française, de ce statut de premier de la classe, Guillaume Gallienne a effectué un quasi hold-up à la dernière cérémonie des Césars. Pourtant, réaliser un film avec un dispositif théâtral est on-ne-peut-plus rebutant pour les cinéphiles (tout le monde n’est pas inventif comme Nicolas Winding Refn réalisant Bronson), mais d’une réflexion sur la théorie de genre (un garçon se sentant fille car n’étant pas assez “masculin”), on assiste à une comédie de genre. C’est un récit initiatique et d’apprentissage teinté d’aventures (les différentes pensions, le travail perpétuel et permanent d’acteur) où le récit en flashback prend des allures de faux biopic. Et il est aussi question de quête du bonheur et de réalisation de soi, dont la réponse apportée est une performance de comédien (il réussit à duper tout le monde le croyant gay, alors qu’il est bisexuel et qu’il se marie à une femme), rappelons qu’il joue sa propre mère (est-ce l’aboutissement ultime d’un acteur de savoir jouer une femme et vice versa?). Du côté de la forme, il fait le même choix de Noémie Lvovsky, jouer tous les âges de son personnage, avec des de nombreux effets de point de vue (yeux “caméra”, vue aquatique, séquences métaphoriques sur le cheval ou autres..). Alors, est-ce une razzia justifié à la cérémonie française du cinéma? En partie.

 

À l’heure où nous réalisons enfin notre Devine qui vient dîner? (Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu? 47 ans d’écart quand même), où nous reprenons le formalisme des comédies américaines à succès (de Very Bad Trip en passant par Projet X) pour arriver au français Babysitting, (le principe du found footage), c’est toujours Dany Boon qui cartonne (ne me demandez pas pourquoi, je serais mieux placé pour vous expliquer le vote Front National dans le pays) et la comédie de Papa qui fait des millions d’entrées (Les Profs… Bof). Alors des alternatives citées, finissons par le cas du duo Eric Tolédano/Olivier Nakache qui réinvente la comédie populaire, hier avec Tellement proches, aujourd’hui avec Intouchables : en plus d’un héros noir (depuis trois films qu’ils emploient Omar Sy) et d’un autre handicapé, la première séquence se rapproche plus de Drive que d’un film de Pierre Richard (Dany, tu lui arrive pas à la cheville) et dans tous les films du duo, leurs personnages assument et expriment leurs défauts sans honte (et non les cible comme chez Dany) avec un souci de parité (Joséphine de Meaux, habituée elle aussi au duo). Ils réussissent là ou Kad et O, mais aussi les Robins des Bois, ont échoué. Un soleil nouveau se lève pour la comédie française, croyons donc au cinq cas cités, essayons Les Gazelles (qui peut être un pied de nez à toutes les comédies romantiques qu’on nous rabâche avec les mêmes actrices) mais soyons, sérieusement, maintenant et à jamais contre la création d’un césar de la comédie.

 

Hamburger Pimp

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…