Critique de The Grand Budapest Hotel

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The Grand Budapest Hotel

De Wes Anderson

Avec Ralph Fiennes, Tony Revolori, Saoirse Ronan, F. Murray Abraham, Edward Norton, Tilda Swinton, Adrien Brody, Willem Dafoe, Mathieu Amalric, Jeff Goldblum, Jude Law, Harvey Keitel, Bill Murray, Jason Schwartzman, Tom Wilkinson, Léa Seydoux et Owen Wilson

Royaume-Uni/Allemagne – 2014 – 1h39

Rating: ★★★★★

Dans un parc enneigé, une jeune femme lit un livre, celui de l’Auteur dont la statue trône devant elle. L’Auteur y raconte les confessions que lui fit dans les années 60 M. Moustafa, propriétaire du Grand Hotel Budapest, sur les origines de sa colossale fortune. Une histoire qui trouve prend place dans les années 30 en République de Zubrowska (un pays imaginaire d’Europe de l’Est portant le nom d’une marque de vodka) lorsque Zero Mustapha, jeune immigré orphelin, trouve refuge comme groom dans le palace tenu de main de maître par le majordome M. Gustave. Héritant soudainement d’un tableau de maître, ce dernier embarque le frêle garçon dans une aventure farfelue à travers une Europe lézardée par les prémisses de la Seconde Guerre Mondiale.

Les réalisateurs européens qui courent après le cinéma américain sont légions. Le sens inverse étant plus rare, saluons donc le nouveau film de Wes Anderson qui ramène outre-Atlantique sa prestigieuse troupe d’acteurs pour raviver la flamboyance romantique de la fin du XIXe Siècle européen. Un état d’esprit dandyesque incarné tout en finesse par Ralph Fiennes dont le personnage, Gustave H. se pose en garant d’un monde condamné à disparaître dans la barbarie. Librement inspiré des écrits de Stefan Zweig, un autre nostalgique du XIX siècle comptant dans son cercle d’amis des noms aussi prestigieux que Sigmund Freud, Arthur Schnitzler ou Richard Strauss, The Grand Budapest Hotel est une ode à l’élégance et au raffinement prenant la forme d’un vrai film d’aventure, avec son lot de scènes d’action (une évasion loufoque, une anthologique course-poursuite en luge). Certes, Wes Anderson imprime sa marque sur chacun plan : une symétrie parfaite rompue par de soudains travellings latéraux, une approche ligne claire de la photographie, cette obsession des miniatures et autres effets visuels d’un paupérisme volontairement naïf. En résulte une évocation forcément fantasmée et idéalisée de cette portion de XIXe Siècle enclavée dans le XXe, donnant presque à The Grand Budapest Hotel des airs d’aventures de Tintin post-modernes.

Au-delà de la rocambole, le nouveau film de Wes Anderson réfléchit avant tout sur la notion d’auteur et ce, par une vertigineuse construction de récits s’imbriquant les uns dans les autres. Le narrateur extra-diégétique (l’Auteur) se substitue au narrateur diégétique (M. Mustapha) qui lui raconte (alors que l’Auteur n’est encore qu’un Jeune Ecrivain) l’histoire de M. Gustave, le tout recomposé dans l’imaginaire de la lectrice anonyme qui ouvre et referme le film comme le livre qu’elle lit. Cette construction gigogne se répercute dans les patronymes des personnages. Les illustres personnes croisées par le majordome ont des patronymes complets, parfois tellement long qu’on les résume en acronyme, à l’instar de celui de la comtesse interprétée par Tilda Swinton. Les majordomes n’ont en revanche qu’une initiale comme nom (Gustave H., Serge X.), leur prénom devenant leur patronyme (M. Gustave, M. Jean, M. Ivan…), rappelant le côté noble de cette profession qui était alors l’une des rares à permettre aux modestes gens du peuple de côtoyer les pontes de la société et d’en adopter dans une certaine manière leur noblesse (voir à ce sujet Les Vestiges du jour de James Ivory). Reste l’Auteur, celui-qui signe l’histoire mais qui n’a paradoxalement aucun patronyme (y compris sur sa statue commémorative). Son titre de noblesse qui le fera passer du Jeune Ecrivain à celui d’Auteur (donc celui qui signe des Œuvres avant de signer des livres) tient dans sa manière de magnifier l’histoire qui lui sera confiée. Pour rester dans la logique gigogne du film, on pourra donc dire que les grands voyages font les grandes rencontres qui font les grandes histoires qui font les grandes œuvres qui font les grands auteurs…

A qui appartient donc une histoire ? A celui qui l’a vécue ? A celui qui la relate ? A celui qui la couche par écrit ? Ou à celui (ou ici à celle) qui la consomme en lecteur ? Où s’arrête la vérité et où commence le fantasme dans une telle superposition de points de vue (auquel il faut rajouter celui du spectateur de The Grand Budapest Hotel, c’est-à-dire vous et moi) ? Bref, c’est brillant, fin, divertissant et surtout euphorisant dans son désir de rendre beau et léger les peines les plus lourdes afin de nous élever toujours plus haut. N’est-ce pas là l’une des fonctions primordiales de l’Art ?

 

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».