De Frankenstein à Prometheus : It’s alive!

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Dr. Prétorius et Dr. Frankenstein dans "La Fiancée de Frankenstein" (1935)

La science-fiction est un courant du fantastique qui se distingue par la nature scientifique de son postulat surnaturel. Dans le fantastique, les vampires sont des créatures maudites depuis des siècles (Dracula). Dans la SF, ces mêmes vampires seront les mutants d’une contamination liée à une épidémie bactériologique (Je suis une légende).

C’est ainsi que l’on a pris coutume de considérer Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley comme la première œuvre de science-fiction. Paru en 1818, ce roman affilié à la littérature gothique conte  les mésaventures d’un scientifique et de sa création, un semblant d’être humain reconstitué à partir de morceaux de cadavres qui s’est échappé et sème la terreur, cultivant une rancœur mortelle envers son créateur par son impossibilité de se faire accepter par la société.

D’entre les morts…

Adapté un nombre incalculable de fois au cinéma (et ce, rarement avec la plus grande fidélité), Frankenstein pose le canevas du créateur qui se prend pour le Grand Créateur en personne (Dieu)  mais qui, en simple humain qu’il est, se retrouve dépassé par sa création. En résulte une vision anxiogène du progrès technique qui deviendra une dominante du genre SF : à vouloir manipuler des forces qui nous dépassent pour  jouer contre les lois de la Nature, nous ne faisons que nous mettre en danger. En se prenant pour Prométhée, soit le Titan qui a créé l’Homme et lui a inculqué le savoir divin, le Dr. Frankenstein, le premier des savants fous, défie Dieu sur son propre terrain et sa création ne sera que la matérialisation monstrueuse de son péché d’orgueil.

Ce péché d’orgueil est poussé dans les limites de l’absurde avec H.P. Lovecraft et son Dr. Frankenstein à lui : Herbert West, l’étudiant de l’université Miskatonic qui sème la terreur avec son sérum pour réveiller les morts, transformant ceux-ci en zombies agressifs. Le zombie, c’est la version ratée de la résurrection chrétienne. Popularisé par le Re-Animator de Stuart Gordon en 1985, Herbert West devient l’archétype du scientifique aveuglé par son raisonnement. Qu’importe si ses expériences finissent dans un bain de sang systématique, West est nourri par le besoin de démontrer la supériorité de sa théorie sur celle de ses semblables.

"Robocop" (1987) : Frankenstein en cyberpunk

Quelque part entre la créature de Frankenstein et Judge Dredd se trouve Robocop qui apparait au cinéma à la fin des années 80. Première réalisation hollywoodienne du Hollandais Paul Verhoeven, le film présente un flic cyborg (fusion de l’humain et du robot) programmé pour faire respecter la loi dans un Detroit futuriste miné par la criminalité et la corruption. Une coquille en apparence vide, puisque la partie humaine de Robocop provient du corps d’un ancien flic grièvement blessé, Alex J. Murphy. Si le corps du flic est quasiment mort, l’ordinateur de la machine est rapidement parasité par les réminiscences mémorielles du cerveau de Murphy. Initialement programmé pour incarner une justice aveugle, Robocop part à la recherche de son ancienne vie. Une fois son but atteint, Robocop tombe son masque d’impassibilité judiciaire pour retrouver sa vraie identité. Il faudra désormais l’appeler Murphy car, dans le tumulte de cette réincarnation cybernétique, la Machine est devenue Homme.

Mais pas besoin d’aller piller les cimetières ou les morgues pour jouer au Grand Créateur. Faire du vivant avec du mort, c’est possible grâce à la génétique. Lorsqu’en 1953 James Watson et Francis Crick découvrent la structure en double hélice de l’ADN, ce code HTML du vivant, c’est notre conception toute entière de la biologie qui est chamboulée. Il faudra une génération entière pour que le public non-scientifique assimile tout ça. Et si des chercheurs nazis veulent déjà cloner Adolf Hitler dans le délirant Ces Garçons qui venaient du Brésil de Franklin J. Schaffner (1978), il faut attendre Jurassic Park de Stephen Spielberg en 1993 pour voir enfin l’idée de clonage et de manipulation génétique s’imposer dans l’imaginaire collectif. En ressuscitant les dinosaures grâce au sang absorbé par un moustique fossilisé, l’homme ne pêche plus contre les lois de Dieu mais celles de Darwin découlant de la théorie de l’évolution et de la sélection naturelle, devenant le malheureux re-créationniste qui redonne une chance à un règne vivant disparu il y a des dizaines de millions d’années. Tout ça pour quoi ? Juste pour les besoins d’un parc à thème à la con comme les aiment tant Michael Mondwest Crichton. En osant se prendre pour des Dieux, les hommes se font bouffer et la Nature reprend ses droits.

"I Robot" (2004) : la relève de l'Humanité est en marche !

Je pense donc je suis

La peur de se faire détruire par sa création est l’un des thèmes-phare de la science-fiction. De la Machine Infernale de Docteur Folamour aux soulèvements des machines des Terminator, Matrix et consorts,  le progrès ne fait que précipiter notre propre perte, poursuivant l’idée kubrickienne que l’Humanité ne survivra pas à sa propre technologie. Encore plus si l’humain veut que sa création puisse penser par elle-même. Mais une machine ne raisonne pas obligatoirement de la même manière qu’un être humain. Qu’il soit automate, androïde ou cyborg, le robot incarne le rêve illusoire que l’homme s’est enfin déifié par lui-même. Illusoire car, au contraire de celle de Dieu, la création de l’homme a faite à son image est encore plus parfaite et élaborée que lui-même. Isaac Asimov aura beau définir ses Trois Lois de la Robotique avec son roman-phare I, Robot (vidé de sa substance intellectuelle dans la version cinématographique qu’en tire Alex Proyas en 2004), les imprévus cybernétiques et autres désirs d’émancipation robotique resteront légions en SF.

Dans 2001, l’odyssée de l’espace, une mission spatiale en direction de Jupiter tourne à la catastrophe quand l’ordinateur de bord nommé HAL (soit IBM en prenant les lettres qui suivent dans l’alphabet) se met à tuer son équipage, victime d’une sorte de paranoïa cybernétique par le conflit intellectuel qui se présente à lui (révéler la vraie nature de la mission spatiale à son équipage versus mener la mission à son terme coûte que coûte). Ses créateurs auraient dû lui apprendre une notion des plus humaines : le mensonge. Kubrick refuse tout anthropomorphisme physique à sa machine en la personnifiant par une simple diode rouge encadré dans un boitier rectangulaire noir et une voix qui s’exprime le plus clairement et le plus calmement possible. Car, dans la SF moderne, ce n’est plus l’apparence qui fait l’être artificiel mais sa capacité à réfléchir par lui-même puis à prendre conscience de sa propre existence.

Difficile de distinguer le vivant de l'artificiel dans "Blade Runner" (1982)

Les motivations des Réplicants de Blade Runner sont sensiblement les mêmes que la créature de Frankenstein. Etres artificiels aux capacités surhumaines composés d’organes tout aussi artificiels, les Réplicants sont destinés  à servir d’esclaves pour la colonisation de l’espace pour une durée de vie très courte (quatre ans). Une bande de Réplicants se rebelle devant l’injustice de leur condition, revenant illégalement sur Terre pour retrouver leur créateur et exiger de lui plus de temps de vie. Adapté du roman de Philip K. Dick Do Androids Dream of Electric Sheeps ? (« Est-ce que les Androïdes rêvent de moutons électriques »), le film explore la question de la conscience de soi dans une intelligence artificielle à travers son héros Rick Deckard, le Blade Runner chargé de mettre hors service tout Réplicant lâché dans la nature.

Echo de la pensée cartésienne (« Je pense donc je suis »), Deckard poursuit Descartes dans sa perception de la réalité. Dans un monde où mêmes les souvenirs sont tronqués, la certitude de Descartes vaut toujours, y compris pour les androïdes qui se croient humains (Rachel, Deckard) ou qui veulent tout simplement rester vivants (Roy Beatty et sa bande). Si pour Philip K. Dick, l’androïde reste avant tout une figure pour symboliser la déshumanisation du citoyen qui se plie aux contraintes de l’Etat-policier caché derrière chaque système politique, il devient dans le film de Ridley Scott le point de départ pour de nouveaux questionnements identitaires dans le cinéma de science-fiction moderne.

"A.I." (2001) : Des robots en quête de leurs origines

Projet de Stanley Kubrick qui sera finalement réalisé par Steven Spielberg en 2001, A.I. poursuit ce questionnement identitaire à travers les aventures de David, un robot à l’image d’un petit garçon, programmé pour aimer afin de consoler les adultes qui n’ont pas ou plus d’enfant. S’inspirant grandement de Pinocchio, ce célèbre conte italien où un pantin de bois est transformé en enfant, l’histoire d’A.I. ne lâche pas d’une semelle son héros robotique qui sera rejeté des hommes pour la même faute que la créature de Frankenstein (les gamins jetés à la flotte, ça ne passe pas !). Abandonné par sa « mère adoptive », David part en quête de la Fée Bleue du conte Pinocchio afin qu’elle le transforme en petit garçon pour qu’il puisse reconquérir l’amour de de sa mère. Sa quête illusoire le mènera deux millénaires en avant, alors que l’Humanité a définitivement disparu de la surface de la Terre, remplacée par une nouvelle génération d’êtres artificiels capable de s’auto-répliquer. Et ces nouveaux êtres n’ont qu’une obsession : en savoir plus sur leur créateur humain. Et, par conséquent, sur leur propre origine. Gardien d’un sentiment purement humain (l’amour), David deviendra le messie de cette nouvelle humanité artificielle.

L’humain, ce robot qui s’ignore

Qu’est-ce qui différencie la pensée humaine de la pensée robotique ? Voilà l’une des nombreuses questions qu’aborde Mamoru Oshii avec Ghost in the Shell (1995) et sa suite Innocence (2004). Dans un monde où l’humain et la machine ne font plus qu’un, le Net est devenu l’équivalent un nouveau monde auquel on se branche pour upgrader sa perception et ses capacités. Cet océan d’informations s’est substitué à notre réalité et fait même naître parfois des programmes autonomes qui deviennent des entités pensantes incontrôlables pouvant s’incarner dans n’importe quel corps robotique. A l’instar de l’héroïne Atsuko Tanaka, agent cyborg qui finit par se retrouver sans corps, son esprit (ghost) erre dans la plus grande ubiquité à travers le réseau informatique. Dans un sens, l’âme existe et se numérise. Dans Ghost in the Shell, si l’humain se rapproche de Dieu en concevant une technologie empirique capable de créer par elle-même par la bonne vieille Théorie du Chaos (à la manière de notre Univers), il se retrouve finalement confronté à sa propre obsession de mourir. Pourquoi créé-t-on des mannequins à notre image, des répliques de nous-mêmes qui nous fascinent dès notre plus jeune âge (poupées, figurines, marionnettes…) ? Dans Innocence, un personnage y voit les réminiscences de la première incarnation robotique de l’humain, celui-ci ayant oublié ses vies artificielles antérieures depuis longtemps. Une idée métaphysico-SF vertigineuse !

"Prometheus" (2012) : le Titan créateur

Il faut attendre le houspillé Prometheus de Ridley Scott, préquelle de la saga Alien, pour voir enfin un film de science-fiction présenter le vivant comme une forme de technologie. Venus sur Terre dans un élan créationniste, les Ingénieurs, ces docteurs Frankenstein de l’espace (on leur doit les xénomorphes de toute la franchise Alien), ont créé l’être humain en rependant leur propre ADN à travers la nature. Qui sont ces Ingénieurs ? D’où viennent-ils ? Que veulent-ils ? Suite à des découvertes archéologiques importantes, une expédition spatiale est envoyée à leur rencontre sur la lointaine planète LV-223. Sur place, nos explorateurs découvrent les vestiges d’une tragédie survenue il y a plusieurs millénaires, ayant tué la quasi-totalité des Ingénieurs. Il en reste bien un qui hiberne en biostase mais son réveil est plutôt bougon puisqu’il massacre à peu près tout le monde avant de monter dans son vaisseau pour aller détruire l’Humanité. Pourquoi donc vouloir détruire sa création ? C’est la question que se pose l’héroïne, question posée d’un point de vue strictement anthropocentriste si l’on se réfère à tous les films précédemment cités dans cet article.

Si l’humain n’est pas capable d’aimer sa création, attendant plutôt d’être aimé comme un père ou un Dieu (questionnement au cœur d’A.I.), qu’il ne s’étonne guère si  son Créateur ne l’aime pas lorsqu’il parvient enfin à le rencontrer. Plaçant des êtres humains entre leurs propres créations (l’androïde David) et leurs créateurs (les Ingénieurs), Prometheus fait du vivant une technologie de stature divine, dans le sens où elle reste encore inaccessible à l’humain. A base d’un mystérieux liquide noir ouvrant des possibilités infinies et qu’eux-mêmes ne semblent finalement pas entièrement maîtriser, les Ingénieurs manipulent le vivant avec la même imprudence transgressive que le Docteur Frankenstein. On peut ainsi voir l’Ingénieur du début du film comme le titan Prométhée en personne, celui qui a créé l’homme avec de l’eau et de la terre, faisant de sa création une arme hypothétique (à la manière des xénomorphes) dans un conflit divin dont les enjeux dépassent la simple compréhension humaine. Il ne reste plus qu’à l’être humain de se résigner à l’idée que l’Univers n’a pas été créé spécialement pour lui…

 

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».