Critique de La Vie rêvée de Walter Mitty

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The Secret Life of Walter Mitty

de Ben Stiller

Avec Ben Stiller, Kristen Wiig, Shirley MacLaine, Sean Penn, Adam Scott

Etats-Unis – 2013 – 1h54

Rating: ★★★★★

Aujourd’hui, mon très cher lecteur, nous allons passer du tout au tout ; la semaine dernière, je me permettais, tu t’en souviens, de décalquer allègrement la gueule d’une bonne grosse purge des familles, complètement indéfendable, Quarantine 2 de John Pogue, et, force est de constater qu’après cette croisade vomitive et lyrique contre le mal absolu qui se terre parfois au cœur du cinéma et qu’il convient d’expulser au plus vite, j’ai finalement été récompensé.

Je commencerai, si tu le veux bien, ainsi : il y a de ces films qui vous bouleversent profondément, qui, à un moment précis, vont littéralement vous toucher autant au cœur qu’à l’âme, en créant quelque chose de fort, d’unique, d’absolument génial ! Ces splendides instants, ces états de grâce sur pellicule, du vrai, du parfait cinéma somme toute, arrivent peut-être trop rarement, mais scandent, comme autant de moments clés de notre cinéphilie, notre vie d’éternel rêveur ! En réalité, difficile de trouver les mots en présence de pareilles œuvres, c’est pourquoi, afin que tu puisses saisir au mieux ce que j’entends par là, je vais me permettre, si tu le veux bien, parce qu’elles sont rares encore une fois, de t’énoncer brièvement les charnières fondamentales, pour ne pas dire nécessaires, qui ont jalonné ma vie de cinéphage, l’ont, comme dit plus haut, puissamment bouleversée ! Aujourd’hui, car nous commençons un peu à nous connaître mon ami, j’aimerais un peu plus me confier à toi, tu m’en diras des nouvelles…

Tout a véritablement commencé en 1993, Jurassic Park de Steven Spielberg m’a subjugué, m’a définitivement prouvé que le cinéma pouvait donner corps à nos rêves de gosse, même les plus dingues. Alien, le huitième passager de Ridley Scott m’a terrifié, m’a intimement présenté la peur viscérale, véritable. Orange Mécanique de Stanley Kubrick m’a fasciné, m’a révélé un questionnement qui allait guider toutes mes réflexions sur le cinéma, d’hier à demain en passant par maintenant : la représentation de la violence, de l’ultra-violence, au cœur du Septième Art ; il aura également confirmé mon adoration pour la musique. La Nuit des Morts-Vivants de Georges Romero, m’a littéralement fait tomber en amour pour ces cadavres errants en putréfaction, mangeurs de chair humaine, arpentant les routes de l’apocalypse ! Les Frissons de l’Angoisse de Dario Argento m’a fait connaître mon premier choc esthétique, a forgé ma pensée concernant ma manière de concevoir la mise en scène. Old Boy de Park Chan-wook m’a impressionné, m’a offert une nouvelle appréciation, une vision unique et géniale, du fond et de la forme d’un récit, m’a fait découvrir les ruptures de ton qui sont, à mes yeux, si chères. The Devil’s Rejects de Rob Zombie, ce mixe jubilatoire entre La Horde Sauvage de Peckinpah et le Massacre à la Tronçonneuse de Hooper m’a traumatisé en même temps qu’il m’a fait surkiffer ; il est un monument de subversion sauvage et salvatrice inégalé et inégalable. J’ai rencontré le Diable de Kim Jee-woon m’a tétanisé, m’a envoyé en pleine gueule une synthèse parfaite de tout ce que le cinéma avait su très intimement me confier jusque là : terrifiant, violent, sublime sur la forme et passionnant sur le fond, maniant les ruptures de ton et la subversion avec maestria, … Le Territoire des Loups de Joe Carnahan m’a confronté à la mort dans tout ce qu’elle a de plus beau et de plus horrifiant avec une justesse troublante, débarrassée de tout discours superflu. Pacific Rim de Guillermo Del Toro m’a décroché la mâchoire, m’a permis de contempler le divertissement absolu qui refuse définitivement, avec une démesure géniale, de brider son imaginaire à quoi ou à qui que ce soit ! Enfin, et je le gardais sous le pied, pour la fin, car il me semble que les liens avec La Vie rêvée de Walter Mitty, dont il sera effectivement question dans ces lignes, sont assez évidents, Paprika du très regretté Satoshi Kon a trituré l’inconscient de mes propres rêves, tandis que La Vie rêvée de Walter Mitty m’a tout simplement fait rêver !

Après cette longue introduction qui me semblait tout de même nécessaire afin de mieux comprendre, de contextualiser quelque peu, mes propos à suivre, venons-en au film de Ben Stiller. Ce dernier a toujours suscité chez moi un certain enthousiasme quelque soit la casquette qu’il arbore : humoriste doué à la rythmique particulière membre du Frat Pack et acteur toujours sympathique, quand bien même les projets auxquels il a pu participer n’étaient pas toujours de toute première fraîcheur, voire pire ; producteur intéressant à plus d’un titre, qui s’occupa entre autre du premier long-métrage horrifique très prometteur du jeune réalisateur australien Carter Smith, Les Ruines, qui fut malheureusement un échec cuisant au box-office ; metteur en scène de l’excellent thriller ironique Disjoncté, de l’inégal Zoolander, ou encore du cultissime Tonnerre sous les Tropiques, Ben Stiller s’avère être un artiste surprenant, aux multiples facettes, complètement imprévisible, dont chacun de ses nouveaux projets excitent ardemment notre curiosité.

Walter Mitty est un homme désespérément ordinaire, enfermé dans un quotidien qui l’ennuie, dont il n’ose s’évader qu’à travers des rêveries, des déconnexions brutales de la réalité. Mais, soudain, confronté à une difficulté dans sa vie professionnelle qui risque de lui faire perdre définitivement son travail, Walter décide enfin de passer à l’action dans le monde réel. Il embarque alors pour un incroyable voyage, pour vivre une aventure plus riche encore que tout ce qu’il aurait pu imaginer jusqu’ici.

Ben Stiller offre généreusement à ses spectateurs une comédie dans les nuages, parfois loufoque voire complètement absurde, un film d’aventure à la lisière du fantastique visuellement somptueux, entièrement tourné sur pellicule, et ça, ça fait plaisir, une belle, une simple, une touchante déclaration d’amour au cinéma qui cite tour à tour Frank Capra, David Fincher, ou encore Sean Penn (qui incarne également le mystérieux reporter Sean O’Connell). Alors, je vois déjà quelques pisses-froids s’avancer, les couilles en bandoulière (eh oui, la VF dans les films de Carpenter n’a pas toujours que du mauvais !), et la mauvaise foi et le cynisme en porte-étendard, hurlant à la naïveté du projet, des émotions, et du message délivrés ; à ceux-là, je répondrai de but en blanc, qu’il serait tout de même nécessaire de se sortir incessamment sous peu les doigts du cul, d’arrêter de se masturber frénétiquement le bulbe, qu’il devient pour eux urgent de se laisser aller justement à cette simplicité, car c’est finalement au cœur de celle-ci que réside l’important, toute la beauté de l’œuvre que je m’efforce ici de défendre !

Immense ode aux rêves inavoués, aux fantasmes fous qui, je l’espère, vous habitent tous, La Vie rêvée de Walter Mitty surprend à chaque instant quand bien même son récit demeure très linéaire ; c’est en son sein, sur le chemin menant à un twist final relativement attendu mais au bon sens du terme, que se joue une narration imprévisible, un jeu de piste presque incroyable aux dimensions planétaires. Ben Stiller étonne par sa mise en scène ultra maîtrisée, à la fois épurée et sophistiquée, soutenue par une photographie analogique somptueuse, très papier glacé, rendant définitivement honneur à ces décors naturels majestueux ! En grand adepte du travail de David Fincher (auquel il rend d’ailleurs hommage plus qu’explicitement le temps d’une séquence de songe), il multiplie, mais de manière toujours habile et maligne, les effets de montage aussi vains qu’enchanteurs.

Mais là encore, nous ne nous attardons principalement que sur la seconde partie du film, le véritable voyage de Walter. Je ne me suis pas attardé sur les rêveries (à l’exception de la citation fincherienne mentionnée plus haut), les déconnexions du premier acte, séquences d’action dantesques et particulièrement inventives ou What The Fuck d’une absurdité géniale et jouissive qui surgissent ça et là, de manière toute aussi imprévisible, dans la vie bien rangée de notre héros rêveur. La fight façon comic-book hallucinante entre Walter et son supérieur est à ce titre un beau moment de bravoure et de folie communicative qui s’arrête tout aussi brutalement qu’elle a commencé, nous laissant, comme le protagoniste, exsangue, extirpé soudainement de nos rêveries, par une réalité, et de retour à cette réalité terne et ennuyeuse. Notons que l’exercice des ruptures de ton est ici parfaitement exécutée, à tel point que jamais on n’assiste véritablement à des transitions, mais plutôt à un savant mélange dont on se trouve parfaitement incapable d’isoler les différentes composantes : tout s’articule, se mêle, se fond l’un dans l’autre avec aisance, harmonie, évidence.

La démarche de Ben Stiller témoigne définitivement d’une profonde sincérité, ne cherche jamais le clin d’œil complice et cynique fait au spectateur, prétend uniquement raconter, aussi humblement qu’il soit possible de le faire, une histoire encore une fois simple, un conte nostalgique, et pas toujours si optimiste qu’il n’y paraît, qui touche à quelque chose d’universel mais actuellement relégué au rang d’inacceptable naïveté enfantine, de perte de temps vaine et ridicule : notre capacité à rêver, et plus particulièrement ici, la capacité que le cinéma a à agir, à stimuler, notre capacité à rêver ! En cela, La Vie rêvée de Walter Mitty, est une œuvre puissante, autant sur le fond que sur la forme, puissance qui réside encore une fois dans sa simplicité salvatrice, dans sa volonté à chaque instant renouvelée de ne jamais nous prendre pour des cons mais pour des rêveurs insatiables, des amoureux de cinéma, d’aventures extravagantes et extraordinaires ! Et, au passage, ajoutons que la bande-originale est mortelle ! Comme quoi, votre cher Naughty Bear peut être ému par autre chose que le doux murmure d’une tronçonneuse, ou par les hurlements d’un enfoiré de militaire se faisant dévorer les entrailles par une horde de zombies affamés !

Je terminerai donc de la sorte, de la manière la plus simple qui soit, tu auras remarqué mon très cher ami que simplicité était le maître mot de cette chronique. La Vie rêvée de Walter Mitty est une perle, c’est tout simplement du beau, du noble, du grand cinéma, offert, avec amour, par un rêveur, aux rêveurs que nous sommes : que demander de plus, je te le demande ?!

Naughty Bear

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About Naughty Bear

Esprit vengeur adepte donc de la loi du Talion enfermé dans une peluche : œil pour œil, dent pour dent de préférence marteau au poing (quand il n’a pas les mains occupées à manipuler des cartes à jouer)… tout cela en version nounours bien sûr ! Aimant humblement à philosopher sur toutes formes de monstruosités y compris la sienne »Je sais que je suis une bête, cependant j’ai le droit de vivre non ? »… tout cela en version nounours bien sûr ! Un scanner récemment effectué a pu révéler qu’il possédait en guise de rembourrage des pellicules plein la tête (hardcores si possible), l’écriture s’avère dès lors le seul et unique moyen de les exorciser. Avez-vous déjà vu un nounours armé d’une machette se confectionnant un masque avec le cuir ou plutôt le tissu de ses victimes ? Maintenant, oui.