Interview d’Alex de la Iglesia

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Avec le délirant Les Sorcières de Zugarramurdi, le réalisateur espagnol Alex de la Iglesia (Le Jour de la Bête, Balada Triste) revient au cinéma purement fantastique. Rencontré lors d’une table ronde, nous avons pu lui poser quelques questions.

Votre nouveau film se passe à Zugarramurdi, un lieu légendaire de la sorcellerie.

Je ne pense pas qu’il y ait d’endroit en Europe plus effrayant et plus sinistre que ce village. C’est en quelque sorte le Salem de mon pays. Zugarramurdi est devenu un endroit emblématique de la sorcellerie en Europe. On y célébrait des sabbats et tout le village a été jugé par l’Inquisition. A l’époque, il y avait une religion plus primitive qui était en relation avec la nature. Ils faisaient des fêtes orgiaques où ils utilisaient des psychotropes pour voyager en eux-mêmes et rencontrer les dieux primitifs qu’ils adoraient. L’Église est intervenue et les notions d’antichrists et de démons sont apparues. Quatre mille personnes ont été jugées mais il n’y a que six personnes qui ont été exécutées. Tout ça était disproportionné, le procès n’était qu’une mascarade pour régler un conflit entre Zugarramurdi et un village voisin au sujet d’une route. Quelque chose qui n’avait à la base aucun rapport avec la sorcellerie, ce qui était courant dans les dénonciations l’époque. Il y avait donc ces sabbats qui venaient d’un monde primitif, quasi-néolitique avec ce culte de la déesse matriarcale. Goya a dessiné ses sabbats et je pense qu’il a du y assisté personnellement pour les représenter de cette manière là. Je m’en suis d’ailleurs inspiré pour le look des sorcières. Avec mon scénariste Jorge Guerricaechevarria, j’étais fasciné depuis longtemps par cette histoire mais un film avait déjà été fait sur le procès de Zugarramurdi. Nous avons choisi d’en parler par le biais d’une comédie.

Une nouvelle fois, l’Espagne est au cœur de votre film.

Nous avons voulu parler de l’opposition entre Madrid, un lieu occidental moderne typique, et le nord de l’Espagne, où se trouve Zugarramurdi, qui est un monde plus vieux et à l’abandon. Les héros du film vont de Madrid vers la France et vont avoir le malheur de tomber dans les griffes de ses femmes horribles. Je lis souvent que mes films ne parlent que de l’Espagne. Après, je pense que c’est le propre de l’artiste de parler de son pays. Balada Triste était mon film le plus sincère sur ma vision de l’Espagne et de la séparation en deux du pays. Les Sorcières de Zugarramurdi serait un constat du monde sociétal d’aujourd’hui dont on a besoin de s’échapper. En essayant de fuir, on ne fait que révéler ce qu’il y a de plus enfoui en nous. Il faut savoir reconnaître les choses qui font tâche dans notre passé et admettre que l’on n’est ni tout blanc ni tout noir. Je pourrai m’inspirer des cultures d’autres pays mais je finis toujours par parler de moi-même. Parce qu’on ne peut pas fuir de soi-même. Même si je parle dans un film d’une réalité différente, c’est-à-dire une réalité autre de celle que l’on vit quotidiennement, cela ne reste qu’une façon de fuir.

Cette fuite de la société passe souvent dans vos films par l’appartenance à un groupe.

Je ne sais pas… Cela pourrait être la façon de raconter l’histoire d’un pays qui pourrait être l’Espagne. En effet, je parle de groupe de gens qui vivent ensemble une situation chaotique. J’ai bien conscience que c’est récurrent dans mes films : 800 balles, Balada Triste, Le Crime farpait, Action Mutante… Pas tous mais en majorité en effet. C’est peut être le besoin de parler d’un endroit, d’un état d’esprit. Après, ce n’est pas intentionnel.

Le tournage du film a été compliqué ?

Ça n’a pas été facile parce que le budget était très serré. Certaines séquences ont réclamé des efforts herculéens notamment celle de la grotte. C’était une vraie folie. On a tourné pendant quinze jours pratiquement sans dormir et sans sortir de cet endroit là. Il y avait de la pluie, des feux et des acteurs vraiment crucifiés. Nous avions 700 figurantes pour incarner les sorcières et elles venaient toutes de Zugarramurdi. C’était drôle de penser que leurs ancêtres avaient vécu la même chose. Il y avait tellement de monde que je n’arrivais pas à me faire entendre avec le mégaphone. J’ai dû crier à en perdre la voix. Pour la scène du sabbat, on a passé de la musique dans les hauts-parleurs. Les figurantes sont entrées en transe. Il était cinq heures du matin et ça faisait des heures que l’on tournait. C’était un moment magique !

Vous avez l’habitude de travailler avec les mêmes acteurs. Pensez-vous déjà à eux lors de l’écriture d’un rôle ?

Oui. J’aimerai créer l’équivalent cinématographique d’une compagnie de théâtre dans laquelle je pourrai incorporer de nouveaux venus tout en bénéficiant de l’expérience des anciens. Plus je travaille avec eux, plus nous devenons complices. A force, je les connais parfaitement et je sais que je n’aurai pas de problème à les diriger. Cela transparaît à travers la caméra.

Les Sorcières de Zugarramurdi est certainement votre film le plus féminin.

J’aime les femmes avec du caractère. Elles me font peur et j’aime avoir peur d’elles. C’est un peu sadomasochiste… Elles me terrorisent par leur pouvoir et par leur force. C’est ce qui arrive au personnage de Hugo Silva. Les hommes se trompent quand ils pensent que l’unique façon de trouver le bonheur est de conquérir les femmes. Ils se trompent sur ce qu’ils croient. Le vrai Dieu, c’est la femme. Au Néolithique, les femmes régnaient sur la tribu. La Vénus de Willendorf vient de là. Elle représente cette femme-déesse dont on sort et à laquelle on veut revenir, la grotte dans laquelle s’abritaient les hommes des cavernes. Car ce n’est pas le ciel qui compte mais la terre. Tout vient de là.

 

Propos recueillis par The Vug

Remerciements à Anaïs Monnet (Le K)

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».