Critique de Goltzius et la Compagnie du Pélican

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Goltzius and The Pelican Company

De Peter Greenaway

Avec Ramsey Nasr et F. Murray Abraham

Royaume-Uni/Pays-Bas/France/Croatie – 2012 – 1h58

Rating: ★★★★★

Au XVIe siècle, le célèbre graveur hollandais Hendrik Goltzius demande au Margrave (Duc d’Alsace) de lui financer la construction d’une imprimerie afin d’éditer un recueil d’histoires érotiques inspirées par la Bible. Afin de le convaincre, il se propose de mettre en scène ces histoires sous forme de courtes pièces de théâtre avec la troupe qu’il a formée : la Compagnie du Pélican. Mais les libertés prises par l’artiste ne sont pas toujours du goût du Margrave qui n’hésite pas à utiliser son arsenal répressif (enfermement, viol, exécution…) pour exprimer son mécontentement.

A 70 ans passés, Peter Greenaway, l’un des plus grands cinéastes européens en activité, n’a rien perdu de la spécificité qui distingue son œuvre de celles de ses confrères. Obsédé par l’Art et les rapports avec le pouvoir et le sexe qui en découlent, le réalisateur de Meurtre dans un jardin anglais atteint un nouveau degré de perfection avec sa nouvelle œuvre Goltzius et la Compagnie du Pélican qui poursuit ses histoires de cul perturbantes, pleines de violence et d’humiliations, tout en les mêlant intelligemment avec ses réflexions sur la création artistique, ce domaine qui distingue l’homme du reste du règne animal.

« Au commencement était le Verbe » comme on peut le lire dans l’Evangile selon Saint-Jean. Il en est de même pour les artistes qui, quelle que soit leur art, doivent d’abord partir de mots pour construire leur visions artistiques.  L’Art élève l’homme là où le pouvoir le rabaisse à sa simple condition de mortel, voire de sujet dont les puissants peuvent disposer à leur guise. Et chez Greenaway, plus les Arts sont Beaux, plus le reste est cracra. A travers six mythes de la religion judéo-chrétienne (Adam et Eve, Loth et ses filles, David et Bethsabée, Joseph et la femme de Potiphar, Samson et Dalila, Jean-Baptiste et Salomé), le cinéaste vient rappeler, à travers Hendrik Goltzius, à quel point la Bible est importante dans l’Histoire de l’Art et son étude, ne serait-ce que pour la simple source d’inspiration qu’elle constitue, fournissant des motifs, des figures, des allégories sur lesquels vont plancher les artistes de la Renaissance, période où la Science et la Logique vont commencer à prendre l’ascendant sur le pouvoir religieux qui régissait également les règles de l’Art.

Multipliant les plans de nudité frontale des corps masculins et féminins, qu’ils soient jeunes ou vieux, sveltes ou gras, lisses ou fripés, Greenaway rappelle que l’Art n’est qu’une idéalisation de la réalité et une sacralisation du corps humain. En plaçant son action durant les premières heures de l’imprimerie, cette technologie qui va dupliquer et propager le savoir pour le rendre accessible par tous, il fait écho à notre époque, celle d’Internet et de la consultation personnelle et immédiate. Et comme Internet, l’Art carbure lui aussi au sexe. La Renaissance étant le retour du Nu dans l’Art, ce Nu interdit durant des siècles par l’Église et qui va donc se propager en gravures imprimées, pourrait-on considérer l’imprimerie comme point de départ de la pornographie telle qu’elle est désormais consommée ? Goltzius et la Compagnie du Pélican soulève ce point tout en en sacralisant sa nature libertaire, son statut de contre-pouvoir face à une moralité religieuse en pleine contradiction hypocrite entre ce qu’elle impose à ses fidèles et ce qu’elle concède aux puissants.

Installant ses décors dans l’enceinte d’une anachronique gare de triage (avec l’imprimerie, un autre symbole de l’émancipation de l’Humanité) dans un dispositif scénique qui n’est pas sans rappeler son traumatisant Baby of Mâcon, Peter Greenaway compose une œuvre cinématographique extraordinaire qui brasse tous les arts (littérature, théâtre, musique, arts picturaux, art vidéo et bien évidemment le 7e Art), allant jusqu’à superposer plusieurs couches d’images dans un maelström visuel qui pourrait épuiser si le cinéaste ne se montrait à ce point précis, pertinent et surtout clair dans son argumentation. Didactique mais jamais scolaire, choquant mais toujours à raison, esthétique sans être poseur, Goltzius et la Compagnie du Pélican est un spécimen de singularité cinématographique des plus rares.

 

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».