Dan O’Bannon vs John Carpenter : Cosmic Horror Wars

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Dan O’Bannon et John Carpenter sur le tournage de Dark Star

A la base, ils étaient potes. Révélés avec leur malin Dark Star en 1974, un film de science-fiction fauché qui tourne en dérision le monumental 2001 l’odyssée de l’espace, John Carpenter et Dan O’Bannon vont s’imposer comme deux grands artisans du cinéma fantastique dans les décennies suivantes. Mais cela se fera séparément, une rumeur de contrat moral rompu entre les deux étudiants de l’USC (ils devaient faire leurs films ensemble, alternant chacun le rôle du réalisateur avant que Carpenter ne choisisse très vite de faire route seul) mettant prématurément fin à leur entente. Carpenter deviendra le maître du cinéma fantastique moderne que l’on connait en capitalisant intelligemment sur la renommée acquise avec son méga-succès Halloween. O’Bannon ne réalisera quant à lui que deux films, son œuvre se construisant par l’intermédiaire des nombreux réalisateurs (Ridley Scott, Tobe Hooper, Paul Verhoeven…) qui vont adapter ses scénarios. Plus classique, le fantastique de John Carpenter tend à s’élever au même rang de respectabilité cinématographique que l’œuvre des cinéastes qu’ils adorent (Howard Hawks en tête). Plus bourrin, Dan O’Bannon va n’avoir de cesse de dynamiter le cinéma de science-fiction, quel que soit le budget, en traçant les grandes lignes d’une nouvelle SF décomplexée pour les années 80 et 90, entre horreur et action, suivant la voie ouverte par David Cronenberg avec des films aussi influents que Frissons et Scanners. Après Dark Star, les chemins des deux hommes divergent donc pour ne plus jamais se recroiser. Toutefois, par leur similitude et leur thématique, leurs œuvres semblent se répondre à coup de films interposés. La bataille se fera sur un genre précis : l’horreur cosmique, dans ce qu’elle peut avoir de plus large (de La Chose d’un autre monde à La Nuit des morts-vivants, sans oublier les récits d’influences lovecraftiennes).

« Alien » de Ridley Scott (1979)

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Les Vampires de l’espace

Le plus gros succès de Dan O’Bannon est sans manifeste le séminal Alien, réalisé en 1979 par Ridley Scott,  où l’équipage d’un vaisseau spatial se fait décimer par un parasite extraterrestre, utilisant son hôte pour engendrer une créature terrifiante. Epaulé par Walter Hill, le scénariste va piocher des idées graphiques dans son Dark Star (qui pourrait être vu comme un brouillon comique d’Alien) mais aussi dans Frissons de Cronenberg (le parasite sortant par le ventre, les flots d’acide, le nom de la résidence, Starliner soit le Vaisseau des étoiles annonçant déjà le Nostromo). Si le succès d’Alien résulte avant tout d’un travail collectif mettant en jeu des noms prestigieux (qu’aurait été le film sans H.R. Giger ?), le film remet à jour, et à renfort de grands moyens, la SF horrifique des années 50 et ses aliens-vampires qui ont besoin de chair fraîche pour se développer. De quoi démarrer une franchise destinée à rencontrer le succès que l’on connait.

La réponse de John Carpenter arrive trois ans plus tard avec The Thing, remake du classique de Christian Nyby et Howard Hawks (1951) où des scientifiques découvrent dans la banquise arctique un vaisseau extraterrestre tombé du ciel il y a des centaines de milliers d’années. Décongelé, son pilote d’alien est loin d’être charmant et va semer la terreur dans la base scientifique. Exit le monstre ringard inspiré par les Universal Monsters ! Grâce à Rob Bottin, jeune prodige des effets spéciaux, John Carpenter fait de sa chose une entité extraterrestre sans forme fixe, vampirique comme Alien, pour un résultat qui dépasse son modèle en respectant l’influence lovecraftienne du récit de la nouvelle originale de John W. Campbell (Who Goes There ?). Ramenant l’invasion sur le sol terrestre en lui conférant une dimension apocalyptique, The Thing surpasse en horreur toutes les folies visuelles d’Alien, pourtant révolutionnaire pour son époque.

« The Thing » de John Carpenter (1982)

Qu’importe ! Dan O’Bannon revient à la charge de l’alien vampirique avec Lifeforce (réalisé en 1985 par Tobe Hooper) qui refait Alien… avec des vampires ! Une mission spatiale découvre un vaisseau caché dans la queue de la comète de Halley. A son bord : des femmes à poil dans des cercueils de verre. On en ramène une sur Terre (Mathilda May) pour observations scientifiques. Bien mauvaise idée puisque cela va générer une invasion vampirique qui voit l’Humanité s’entre-dévorer dans les rues désormais régies par le chaos. Produit par le légendaire Menahem Golan (Bernie Rose dans Drive, c’est un peu lui), Lifeforce est loin de briller pour ses qualités cinématographiques mais il permet à Tobe Hooper, grand fan de Romero, de mettre en image l’invasion zombie qu’il manquait à ses Vampires de Salem.

Dan O’Bannon, Tobe Hooper, Menahem Golan et son cousin d’associé Yoram Globus remettent à nouveau le couvert dès l’année suivante avec L’Invasion vient de Mars, remake d’un autre classique des années 50, Les Envahisseurs de la planète rouge de William Cameron Menzies qui préfiguraient L’Invasion des profanateurs de sépulture avec une invasion extraterrestre vampirique vue par les yeux d’un gamin qui ne reconnait plus ses parents. Au contraire de The Thing, le résultat est loin de transcender son modèle.

« Lifeforce » de Tobe Hooper (1985)

Lorsque John Carpenter boucle son film à sketchs horrifiques Body Bags en 1993, il déclare que le segment The Eye est ce que Tobe Hooper a fait de mieux depuis Massacre à la tronçonneuse. Si l’on peut induire derrière le compliment un constat amer sur la qualité de la filmographie entière de Tobe Hooper, on pourrait également y déceler une critique assez méprisante envers le récent travail de Dan O’Bannon. Avec Starman en 1985 qui racontait l’idylle d’une jeune femme avec un extraterrestre ayant pris le corps de son défunt mari (vampire toujours mais vampire gentils), le réalisateur de The Thing préférait suivre d’autres chemins, comme celui de Steven Spielberg et de ses aliens sympathiques (Rencontres du troisième type, E.T.).

En 1995, John Carpenter revient pourtant à la SF des années 50 en adaptant le classique anglais Le Village des damnés de Wolf Rilla (1960), d’après John Wyndham, où les habitants d’un village se réveillent d’un étrange sommeil durant lequel leurs femmes ont été fécondées par une entité extraterrestre, donnant naissance à de diaboliques petites têtes blondes douées de pouvoirs télépathiques. Déplaçant l’action dans une petite ville des États-Unis (et ses barbecues !), Carpenter ne réitère pas l’exploit de The Thing bien que sa version du Village des damnés ne soit pas à jeter à la poubelle non plus.

« Le Village des damnés » de John Carpenter (1995)

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Les zombies, H.P. Lovecraft …

Le film de zombies, tel qu’on le connait aujourd’hui avec The Walking Dead, trouve ses origines dans la science-fiction. D’abord avec l’indétrônable histoire de Richard Matheson, Je suis une légende, adaptée moult fois au cinéma, qui décrit la lutte du dernier survivant face au restant de l’Humanité devenu vampire à la suite d’une épidémie bactériologique. Ensuite avec George A. Romero qui va façonner le mythe du zombie en lui donnant ses caractéristiques toujours en vigueur (corps en putréfaction, cannibalisme, contagion) dès sa séminale Nuit des morts-vivants dont la cause stellaire de l’épidémie (une comète) renvoie à la bonne horreur cosmique. Les zombies étant, d’une certaine manière, les dignes successeurs des aliens vampiriques à la Bodysnatchers ou Invaders from Mars (ils ont votre apparence mais ce n’est plus vous) qui ont tant terrifié les spectateurs des années 50, il n’est donc guère surprenant que Dan O’Bannon et John Carpenter se soient penché sur le sujet.

Au début des années, auréolé du succès d’Alien, Dan O’Bannon est désormais un nom connu. Du moins suffisamment pour que l’on lui attribue la paternité de Réincarnations, réalisé par Gary Sherman en 1981, un bis horrifique mettant en scène un scientifique qui se constitue une armée de zombies meurtriers. O’Bannon prétend être venu en renfort du scénariste Ronald Schusett mais ce dernier n’aurait gardé aucune de ses idées tout en créditant quand même le scénariste au générique. Une façon malhonnête de faire de la pub mais, dans le bis, il n’y a pas de règle.

« Le Retour des morts-vivants » de Dan O’Bannon (1985)

Pas de doute en revanche sur la paternité du Retour des morts-vivants (1985), première réalisation de Dan O’Bannon en tant que réalisateur. Meta jusqu’au bout des ongles, O’Bannon part de la thèse, développée par l’un des personnages, que La Nuit des morts-vivants de Romero serait basé sur un fait réel (un gaz toxique créé par l’armée) et que le film n’aurait été fait que pour étouffer l’affaire. Se déroulant dans et autour d’un entrepôt, cette nouvelle invasion de zombies retravaille un scénario original de John Russo, écrit alors en son temps pour être la suite de La Nuit des morts-vivants. Mêlant zombies, gore et humour, comme nombre de films d’horreur des années 80 (Evil Dead, Re-Animator…), Le Retour des morts-vivants propose des changements notables dans la figure du zombie qui court, pense… et parle ! Assez représentatif de l’esprit potache de Dan O’Bannon, composé d’un second degré permanent, de gore, de citations geek et d’humour trash, le film n’est pas sans évoquer l’esprit foutraque des productions Troma qui le précèdent, finalement bien loin du sérieux affiché par Romero et son Jour des morts-vivants, sorti la même année.

Les zombies et John Carpenter, c’est une autre histoire. Certes, avec Assaut en 1976, le réalisateur de Dark Star proposait une autre déclinaison des enjeux apocalyptiques de La Nuit des morts-vivants de Romero (la criminalité remplaçant les zombies) bien que le film s’inspire avant tout de Rio Bravo de Howard Hawks. En revanche, des zombies, on en trouve dans le plus grand film d’horreur cosmique de tous les temps : Prince des ténèbres (1987). Dans Lifeforce, on soumettait l’idée que les vampires de nos folklores viendraient d’une race d’extraterrestres. Attentif à l’argument de Dan O’Bannon, John Carpenter calme tout le monde en faisant du Diable en personne une entité extraterrestre tombée il y a des millions d’années sur la Terre (un liquide vert tournoyant dans un mystérieux cylindre) se nourrissant de nos mauvaises actions dans l’attente de son imminent come back. Pire, la religion chrétienne n’est qu’un leurre de 2 000 ans pour nous préparer non pas au retour du Christ mais bel et bien à celui de Satan, retour confirmé par la bande de scientifiques analysant le dit cylindre. Aussi lovecraftien que The Thing, ce deuxième volet de la Trilogie de l’Apocalypse montre une ambition folle dans sa thématique (retourner l’Histoire de l’Humanité) tout en collant au thème du Mal absolu cher au réalisateur. Sommes-nous coupables de notre propre perte ? C’est la question que doit se poser le moustachu Jameson Parker, lui qui a juste baisé (contre un café) celle qui s’est sacrifiée pour sauver le monde.

« Prince des ténèbres » de John Carpenter (1987)

Toujours lovecraftien, le dernier volet de la Trilogie de l’Apocalypse, L’Antre de la folie (1995) envoie Sam Neil enquêter sur un écrivain à succès de romans horrifiques, vivant dans une petite ville maudite coupée de notre dimension. Comme toujours, John Carpenter montre une nouvelle fois sa capacité à faire une histoire à la Lovecraft encore mieux qu’une authentique histoire adaptée de Lovecraft.  Dan O’Bannon se frotte également à l’univers de Lovecraft en adaptant L’Affaire Charles Dexter Ward sous le nom de The Resurrected, un DTV qu’il réalise lui-même en 1992, puis La Peur qui rôde sous le titre Hémoglobine (un autre DTV, réalisé en 1997 par Peter Svatek). Mais ni l’un ni l’autre ne feront date comme les travaux de Carpenter ou Stuart Gordon (Re-Animator, From Byond, Dagon).

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Machines à désillusion

Bien qu’il n’ait pas participé à Blade Runner de Ridley Scott en 1982, le scénariste d’Alien se penche dès les années 80 sur le cas du génial écrivain de science-fiction Philip K. Dick. Il faudra des années à Total Recall pour voir le jour, suite aux nombreuses réécritures pour incorporer la mégastar Arnold Schwarzenegger. Réalisée en 1990 par le turbulent Paul Verhoeven (RoboCop), cette adaptation de la nouvelle Souvenirs à vendre muscle considérablement son histoire de troubles de l’identité (un mec lambda découvre qu’on lui a effacé ses souvenirs et qu’il est en réalité un super-agent venu des colonies martiennes) et n’hésite pas à en rajouter dans l’ultra-violence.

« Total Recall » de Paul Verhoeven (1990)

Moins connu, moins thunée mais tout aussi intéressant, Planète hurlante (réalisé par Christian Jappeloup Duguay en 1995) poursuit  l’exploration de l’univers paranoïaque de Philip K. Dick en adaptant la nouvelle Nouveau modèle. Sur une lointaine planète où deux factions se font la guerre à coup d’attaques robotiques, on finit par ne plus savoir qui est humain et qui ne l’est plus, et surtout, qui est réellement son ennemi. Comme toujours dans les scénarios sur lesquels Dan O’Bannon se penche, les idées graphiques fusent en dépit de la faiblesse du budget, montrant la voie d’un nouveau type d’actioner SF qui préfigure Pitch Black.

Si John Carpenter n’a jamais senti le besoin de faire son adaptation de Philip K. Dick, il a néanmoins porté à l’écran Eight O’Clock in the Morning,  une nouvelle-phare de la SF américaine écrite par un pote de l’écrivain : Ray Nelson (qui collabora avec Dick sur Les Machines à illusions). Certainement le film le plus jubilatoire de John Carpenter, Invasion Los Angeles, They Live en VO (1988), suit la quête de vérité de John Nada, un vagabond ultra-baraqué (interprété par le catcheur Roddy Piper) qui découvre grâce à des lunettes spéciales que la société capitaliste est dirigée par des extraterrestres, ces derniers nous conditionnant par des messages subliminaux glissés partout (sur les panneaux publicitaires, dans les journaux, sur les billets de banques…) . Jeu de massacre d’un cinéaste qui s’est fait lourdé des grands studios, Carpenter règle ses comptes avec ces cadres bien proprets qui ont pris le contrôle d’Hollywood alors qu’ils n’y connaissent rien en cinéma, faisant d’Invasion Los Angeles l’un des films fantastiques des années 80 les plus critiques sur l’ère des yuppies (avec  RoboCop de Verhoeven bien évidemment).

« Invasion Los Angeles » de John Carpenter (1988)

Passé son âge d’or, celui qui fut le plus grand réalisateur de films fantastiques de tous les temps est contraint de revenir au cinéma bis qui l’a vu naître. S’ils sont loin d’être mauvais, les films des années 90 de John Carpenter n’égalent pas la flamboyance de ses œuvres des décennies précédentes. Avec Vampires et Ghosts of Mars, on aurait même l’impression que le réalisateur a de nouveau retrouvé son ancien comparse Dan O’Bannon. Mêmes motifs (les vampires, Mars…), même esprit foutraque de déjante, même amour du cinéma fantastique des années 50… Fatigué de faire le pitre et de s’enferrer dans une image de has-been réalisateur de série Z, John Carpenter cède sa place pour les années 2000 avant de revenir par la petite porte avec le tiède The Ward en 2010. Dan O’Bannon disparait quant en lui dans l’indifférence générale en 2009 à l’âge de 63 ans, victime de la maladie de Crohn. Ils ont laissé l’un comme l’autre un héritage monumental pour le cinéma fantastique moderne.

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».