Critique de The Immigrant

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The Immigrant

De James Gray

Avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix, Jeremy Renner

Etats-Unis – 1h57 – 2013

Rating: ★★★☆☆

James Gray plonge depuis 20 ans dans les tréfonds de personnages tourmentés, où l’intimisme à l’écran s’appuie sur des tragédies universelles. The Immigrant est certes un film d’époque. Il ne se concentre pourtant que très peu sur cette reconstruction qui n’est jamais l’un des points d’orgue. L’intimité entre les personnages en est le cœur, de la même manière que Two Lovers semblait estomper au fur et à mesure tout ce qui environnait la relation shakespearienne des protagonistes. Dans The Immigrant cette même résonance s’exprime au sein d’un triangle amoureux à travers lequel James Gray choisit de plonger dans le mélodrame.

Dans ses œuvres précédentes, les images s’imprégnaient de l’esprit et de la psychologie de ses personnages principaux afin de susciter une empathie captant les moindres émotions, qu’il s’agisse du personnage de Reuben Shapira dans Little Odessa, partagé entre la figure paternelle autoritaire et celle d’un grand frère aussi mauvais que charismatique, ou de celui de Leonard Kraditor dans Two Lovers, alternant entre dépression et euphorie amoureuse. C’est bien à ce niveau là que The Immigrant déçoit, car si le personnage interprété par Joaquin Phoenix se révèle être le plus percutant (en étant basé exactement sur le même schéma que les exemples précédemment cités), il n’en reste pas moins un personnage secondaire mis en retrait par celui de Ewa Cybulski, interprété par Marion Cotillard, dont la caractérisation unilatérale vide en grande partie le film de ce qui est pourtant la moelle du genre mélodramatique, à savoir l’expression des sentiments. Ce manque est regrettable tant il éclipse des qualités indéniables, comme cette photographie signée Darius Khondji ou cette description d’une Amérique en quête de son identité. Jusque là James Gray avait toujours travaillé en premier lieu des personnages masculins, les personnages féminins qui parsèment sa filmographie n’étant souvent que des archétypes (pas un défaut en soi), tel Gwyneth Paltrow dont le rôle dans Two Lovers n’est jamais charpenté de manière aussi profonde que celui de Joaquin Phoenix. A ce titre, ce dernier est encore une fois magistral dans The Immigrant, le cinéaste lui offrant à nouveau un protagoniste empreint d’une double personnalité. Cet aspect fait irrémédiablement défaut à la figure bien lisse et rectiligne de Ewa. La double facette qui le hante est l’un des atouts du film, celui qui l’extirpe par moment de sa convenance formelle très balisée.

Néanmoins, le réalisateur jalonne son scénario (coécrit avec Ric Menello) de propos intéressants et personnels. Lui-même fils d’immigrés, il questionne l’idée d’un certain rêve américain qui ne semble pouvoir être ici que fantasmé ou accessible par le jalonnement de multiples épreuves. Ainsi, la jeune Ewa voit ses ambitions constamment rabattues par une réalité épineuse. Les autorités lui font du tort, ses partenaires de scène semblent à l’écart, sa famille la rejette, la lueur d’espoir représentée par Orlando connait une fin tragique … Sa quête est universelle, résumée par un échange entre elle et Orlando le magicien lors d’une représentation, quand celui-ci lui demande ce qu’elle est venue chercher en Amérique. Elle répond qu’elle souhaite être heureuse. Devant elle le public rie, se moque, se fait violence et se saoule. Bienvenue en terre promise.

Malgré les défauts d’écriture du personnage d’Ewa, un aspect de sa personnalité se distingue. Il s’agit de ce passé qui la hante, au point de lui conférer tout au long du film une allure fantomatique, presque absente. En l’espace de quelques dialogues, quelques regards et d’un bref cauchemar, James Gray parvient à dépeindre les traumatismes qui habitent la jeune femme, à tel point que ce n’est jamais cette quête d’avenir qui nous attache à elle mais plutôt ce passé dont les réminiscences sont omniprésentes. De la sorte, le manque de sentiments qui émane de sa personne peut-être interprété par un vécu l’empêchant d’aimer, l’empêchant même de se concentrer sur autre chose que sa poursuite d’un avenir heureux aux côté de sa sœur, la seule personne qui semble encore trouver grâce à ses yeux. Cette idée d’un but ultime que rien ne peux entraver est appuyée à de multiples reprises par son besoin d’argent envers et contre tout, seul bien lui manquant pour s’extirper vers un ailleurs.

Les thèmes chers à James Gray refont surface dans The Immigrant. La cellule familiale est ici transposée au sein de ce cabaret où le rôle du patriarche présent dans ses quatre précédents films est ici adopté par une matriarche. L’opéra, la peinture et la littérature définissent à nouveau le métrage dans son esthétisme et son classicisme toujours empreint des mêmes thèmes et questionnements. Le final offre une double perception. A travers un split screen le metteur en scène conclu en confrontant un nouveau départ à une fin tragique. Pour Ewa, cette conclusion prend le contre pied des premières minutes du récit présentant son arrivée pour se clore ici sur son départ. Mais il s’agit bel et bien d’un nouveau départ, celui pour lequel elle a réellement immigré vers New York. Néanmoins, cette seconde chance la voit changée, ses illusions se sont éclipsées. Concernant Bruno Weiss,  sa chute est bien plus en accord avec ce à quoi James Gray nous a toujours confronté. Si celle-ci semble indiquer un destin lugubre, elle reste néanmoins ouverte. De l’aveu de sa propre culpabilité nait sa rédemption, et s’il est perçu comme manipulateur durant une bonne partie du film, il devient dès lors un sauveur. Cette constatation corrèle avec la dimension religieuse qui accompagne l’œuvre. Présente de part la réalité historique, elle a aussi son importance dans l’évolution du duo. Lorsque Ewa confesse ses pêchés, Bruno écoute sournoisement ses propos. En demandant l’expiation c’est pourtant la conscience de ce dernier qui se voit modifiée en tentant redonner à Ewa cet horizon dont il l’a lui-même privé.

The Immigrant regorge de qualités qui auraient méritées d’être bien plus exploitées. Les enjeux se font ressentir mais le film manque cruellement de tension, en majeure partie à cause de son héroïne dont l’envergure n’est jamais à la mesure des thèmes abordés. Première déception de la part de James Gray mais avec une filmographie qui jusque là faisait état d’un sans faute, l’exigence à son sujet atteint forcément un certain degré.

Nico Darko

 

 

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About Nico Darko

Depuis sa rencontre nocturne avec un lapin géant lui prédisant la fin du monde s’il ne lui filait pas son portefeuille, Nico Darko a décidé qu’il était temps pour lui de se calmer sur une certaine boisson à base de malt et de houblon. Désormais, il se consacre à sa nouvelle passion pour les emballages alimentaires de marque péruvienne, mais il lui arrive aussi de vaquer à des occupations bien plus banales comme participer à des tournois de bowling avec son coéquipier Jeff Lebowski ou discuter littérature avec son ami Jack Torrance (dont il n’a d’ailleurs pas eu de nouvelles depuis l’hiver dernier).